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Changer de politique

Note de lecture: Une autre politique étrangère pour un monde différent ? Francis Gutmann, Paris, Riveneuve Editions, 2011

Par Gabriel Galice • Bibliothèque • Lundi 17/03/2014 • 1 commentaire  • Lu 1574 fois • Version imprimable


Dommage que ce livre soit passé aussi inaperçu, lors de sa parution en 2011. Écrit par un Ambassadeur de France qui fut Secrétaire Général du Quai d’Orsay (siège du ministère français des affaires étrangères) mais aussi dirigeant de grandes entreprises françaises, l’ouvrage fournit du recul et des perspectives aux conflits en cours.

Pour avoir participé aux fondements de la Communauté européenne, travaillé avec François Mitterrand, Claude Cheysson ou Jacques Chirac, l’Ambassadeur Francis Gutmann concilie modération du propos et ambition pour son pays et pour le monde. Rédigé avant l’accession de François Hollande à la présidence, il n’a  pas beaucoup vieilli en deux ans tant la continuité prévaut sur le changement : « La France est arrogante tout en ayant perdu la fierté d’elle-même (…) elle n’ose plus même parler d’indépendance. Elle aimerait qu’on l’admire encore, alors qu’elle a perdu confiance en elle. (…) Nul n’est crédible pour autrui si son identité se brouille, il n’y a que des sots à vouloir récuser un patriotisme qui en est la vivante expression ; et dans les troubles de la Terre, il importera d’autant plus d’avoir des convictions qu’il n’y aura plus de certitudes. »

Sur l’Europe : « Sans doute fut-elle, dès ce moment, frappé du contresens de vouloir faire l’Europe contre les Etats-Nations, alors que ceux-ci demeuraient les seuls pôles véritables de stabilité à partir desquels il était possible de bâtir un nouvel ensemble. » (p.62)
Abordant le sujet de l’OTAN, l’auteur note : « Trois ans après notre retour dans l’organisation militaire intégrée, il faut bien constater déjà combien, chez nombre de nos militaires, toute singularité de pensée disparaît sous la pression de la « machinerie » atlantique. (…) L’OTAN aujourd’hui, pour quoi faire ? Elle tend à devenir moins l’institution d’une défense commune qu’une organisation politique réunissant les Américains et leurs alliés (…)  (p.116-117) notre retour dans l’organisation militaire intégrée de l’OTAN lui (la Chine) fait douter de la réalité de cette indépendance » (p.252)

A la lumière de la crise en Ukraine, les remarques sur la Russie valent quelques développements : « M. Poutine avait trouvé une effroyable situation politique et économique. Toute son action a visé à la restauration de la Russie dans ses limites resserrées, à la constitution d’un Etat, ainsi qu’à l’assainissement et au redressement d’une économie proche de la faillite (p.125) (…) Washington, soutenu par les Européens, ne cesse de prendre ou de favoriser des mesures susceptibles d’être interprétées par Moscou comme autant de provocations. Ce sont le soutien à grand bruit et à grand frais de pays de l’ex Union soviétique aux frontières de la Russie, la proposition d’accueillir certains d’entre eux au sein de l’OTAN (mais une OTAN pour quoi faire ?), la reconnaissance de l’indépendance du Kosovo, l’affaire – à ses débuts – du bouclier anti-missiles, etc. Madame Condeleeza Rice était même allée naguère à déclarer que les Etats-Unis ne laisseraient pas les russes faire obstacle à l’élargissement de l’OTAN. Cette déclaration est assez surprenante car elle revient à dire à un assiégé – ou qui craint de l’être – qu’il ne doit pas s’opposer au renforcement de son siège. (p.128) (…) Quand M. Mendeleïv parla à M. Solana, non plus de « Maison commune » chère à Gorbachev, mais d’une sorte d’accord de sécurité de « Vancouver à Vladivostok », cela aurait mérité d’être creusé. (p.130) (…) L’intérêt de l’Europe est de s’entendre avec la Russie plutôt que de participer à son encerclement. (…) L’Europe a besoin d’une Russie nouvelle forte et stable. »  (p131) Et de rappeler que ce sont les Européens qui ont dénoncé le système de livraison de gaz, stable, favorable aux parties, pour lui préférer un régime plus « libéral. »
L’auteur passe en revue tous les continents et préconise des axes d’action. « Oui, souvent, avant de nous ériger en juges, nous devrions chercher à mieux connaître et à comprendre. » (p.288)
 

Quelles sont les outils d’une nouvelle politique ? L’Etat se voit réhabilité : « Il n’y a pas à être pour ou contre l’Etat, le fait est qu’il a seul la vocation et la capacité d’exercer l’autorité au service de l’intérêt général et de représenter une nation vis-à-vis de l’extérieur. » (p.284) Or l’Etat, la nation, la démocratie, sont inséparables. « La démocratie est un état de vie, un état d’esprit avant d’être une forme de gouvernement » (p.289)

Le chantier est immense : « Le monde est désormais sans ordre et l’Occident n’est plus un modèle » (p.291) Des Etats sapent l’autorité des Nations-Unies : « L’ignorance systématique par Israël de résolutions le concernant, la reconnaissance du Kosovo par les Etats-Unis et l’Europe, ou encore de l’Ossétie par la Russie, en compromettent l’autorité et en montrent les limites. » (p.293)
 

Les institutions économiques internationales telles le FMI, la Banque Mondiale et l’OMC ne sont pas épargnées par l’auteur. « Le libéralisme le plus exigeant y régnait. » « Le FMI (…) n’est pas responsable de la crise actuelle, il est coupable de ne s’être jamais préoccupé des désordres d’une libéralisation financière conduisant pas ses excès à une fragilisation générale au risque de désordres en chaînes. » (p.301) Pour sa part, l’OMC est l’objet d’un commentaire judicieux : « Plutôt que de viser, de cycle en cycle, la libération des échanges, à faire de monde à marches forcées un espace ouvert à tous vents, l’Organisation pourrait d’abord chercher à être le lieu d’un authentique dialogue entre pays plus anciennement avancés et pays émergents. » (P.306)

Les Européens sont invités à penser leur défense : « Il faut se départir de l’idée que les Américains seront toujours là pour défendre l’Europe » (p.320) Au-delà de l’Europe, il convient de se montrer plus équitable en matière de lutte contre la prolifération nucléaire : « Il y a déjà deux poids deux mesures. On admet dans la Péninsule indienne que l’Inde et le Pakistan détiennent chacun la bombe, on n’accepte pas qu’un autre pays qu’Israël la possède au Moyen-Orient ! » (p.329) La prétention étasunienne à la « Space Domination » et à l’arsenalisation corolaire n’ira pas sans contestation, dont la Chine montre le chemin.
 

Au-delà du cas français, l’Ambassadeur Francis Gutmann dispense une leçon de lucidité, de courage, de liberté, à celles et à ceux qui s’interrogent sur l’ordre du monde et les changements à y apporter.

 
Gabriel Galice
 
 
 
 
 
 

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Commentaires

oser dire que la question des USA en europe est posée par berthierch le Lundi 17/03/2014 à 21:09

Le titre est trompeur, du moins si on en croit le resumé.
L'ambassadeur Gutman semble évoquer surtout la politique etrangere avec une grande coherence qui englobe l'Europe.
J'en retire l'impression qu'il y a maintenant un alignement presque total de la France sur les USA. alignement dont l'union Europeenne est autant l'expression que le retour total à l'OTAN.
Dans ces condition, parler d'europe et etre europeen revient à passer sous la dominance des USA.
Cependant, il y a un pays qui n'a pas vocation a etre domine par les USA c'est l'Allemagne au centre d'un appareil industriel qui est maintenant plus grand et recent que l'appareil  americain.
La France de Hollande n'est elle pas le serre file de l'europe au compte des USA?



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