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Dommages collatéraux

Par Gilbert Molinier • Lutte de classes • Jeudi 01/03/2007 • 0 commentaires  • Lu 1577 fois • Version imprimable


Sur le site Renault.com, on trouve ceci : « Renault Contrat 2009 est un plan de croissance dont l’ambition est de positionner durablement Renault comme le constructeur automobile généraliste européen le plus rentable. [...] Renault Contrat 2009, c’est toute l’entreprise mobilisée autour de 3 engagements que sont : La qualité Le profit La croissance [...] Placer la future Laguna parmi les trois premiers modèles de sa catégorie en qualité de produit et en qualité de service. [...] Le profit est la seule manière de mesurer le succès du plan. » Le profit, c’est chouette !

En mai dernier, Patrick Pélata, directeur général-adjoint de Renault, se réjouissait de « la démocratisation du management par le profit. » [1] Par là, il faut entendre « L’ensemble des décisions prises pour optimiser les profits de l’entreprise. » Le profit, c’est super chouette !

Quelques mois plus tard, on pouvait lire : « Longtemps cité comme modèle social, Renault se voit aujourd’hui montré du doigt après le troisième suicide d’un salarié de son Technocentre de Guyancourt (Yvelines), qui a conduit le Parquet de Versailles à ouvrir une ‘enquête pénale’ sur les conditions de travail. » [2] Là, c’est moins chouette ! Un peu embarrassée, la direction du groupe déclarait que le « troisième suicide » en quatre mois d’un salarié « nous pose beaucoup d’interrogations et renvoie chacun à sa part de responsabilité ». Se poser des questions, n’est-ce pas le début de la sagesse ? Grand seigneur, mais partageux, Antoine Lepinteur, DRH du technocentre précisait doctement : « C’est un échec collectif, pour nous, direction de l’établissement, mais aussi pour les organisations syndicales et tous les collègues. » Dans certaines circonstances, Freud est toujours le bienvenu ; on suggéra donc en douce d’embarquer les épouses dans la galère : « Evitons tout amalgame : le suicide est toujours le résultat d’une situation personnelle complexe ; il est difficile de faire des conclusions hâtives sur ses causes » [3].

On aurait pu raisonnablement s’attendre à ce que les candidats à la présidence de la république se lèvent tous d’un bond, mais sans doute frappés de stupeur par tant de deuils à assumer, ils sont restés sans voix. Pendant que des ouvriers se suicidaient, ils discutaient ailleurs, sur une autre scène, celle du théâtre médiatico-politique.

A la fête de la Rose de Frangy en Bresse, 20 août 2006, Ségolène Royal déclarait : « La conviction profonde que nous portons, c’est que la motivation au travail et l’efficacité économique exigent des salariés bien formés et bien payés, respectés et protégés, assurés de la dignité de leur métier et de la sécurité de leur revenu, et certainement pas l’inverse ! C’est cela défendre la valeur travail. » Touché par la même grâce toute marxiste, comme en écho, Nicolas Sarkozy insistait : « La crise morale française porte un nom : c’est la crise du travail. [...] Le travail crée le travail. Il faut donc récompenser le travail... » [4] Ce thème le taraude tant et si bien depuis si longtemps : « Mais si nous mettons le travail au centre de notre projet social, notre rôle est aussi d’encourager les mécanismes qui permettent d’associer les salariés aux bonnes performances des entreprises. [...] Pour que les règles du jeu soient acceptées par tous, il faut que chacun ait le sentiment qu’il y trouvera son compte. » [5] Devant tant d’éloquence, les ouvriers s’en sont tous retournés... dans leur tombe. Leur compte est réglé.

S’il existe un malentendu, celui-ci n’est qu’apparent. En réalité, si les candidats à la magistrature suprême s’interrogent sur le travail, c’est sur le travail en général ; les conditions réelles et concrètes du travail sont bien trop particulières, trop vulgaires, pour ceux qui prétendent représenter l’intérêt général. Il convient donc d’apprécier ces trois suicides comme simples dommages collatéraux.

Les heureux candidats ont-ils songé à attribuer la médaille du travail à titre posthume aux malheureux morts ? Ils ne voudraient pas empiéter sur les prérogatives du ministre du travail en poste. Etaient-ils prêts à faire un geste fort ? Sans doute, mais ils sont si respectueux de la loi qu’ils s’obligent à attendre les résultats de l’enquête diligentée par le parquet de Versailles. A bon entendeur, on adresse son salut ! Pour rendre un jugement équitable, les juges ont déjà une source d’inspiration : dans le J.O. du 9 janvier 2007, on pouvait lire que « Par décret du Président de la République en date du 9 janvier 2007, sur proposition du Conseil supérieur de la magistrature, Mme Evelyne Verdelet, épouse Collomp, conseiller à la Cour de cassation, est nommée président de chambre à ladite cour. » Précision. Avant de devenir président de la chambre sociale de ladite cour, l’éminente juriste était président de la chambre commerciale de la même cour... Valse. Récemment promu membre du conseil constitutionnel, Guy Canivet, alors président de la cour de cassation, écrivait : « Il faut que les juges de cassation soient capables d’intégrer l’analyse économique dans le raisonnement juridique. » [6] Le droit, c’est chouette !

Gilbert MOLINIER


[1] C. Gautier, « L’ingénierie de Renault est au meilleur niveau », in Le Figaro, 4 mai 2006

[2] 20Minutes.fr avec AFP | 21.02.07 | 18h01

[3] S. Faure, « Ces suicides qui inquiètent Renault. Trois morts en quatre mois à Guyancourt. Le parquet ouvre une enquête préliminaire », in Libération, 21 février 2007.

[4] C. Guélaud, A. Leparmentier et P. Ridet « M. Sarkozy : ‘Il faut que les Français en aient pour leur argent’ » , in Le Monde, 22 janvier 2007

[5] Convention sociale. Pour une politique de justice et de responsabilité. Assemblée nationale Jeudi 17 mars 2005.

[6] G. Canivet, « La cour de cassation doit parvenir à une analyse économique », in Les Echos, 1er mars 2004.


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