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Le deuxième tour des législatives : un vote plein d’enseignements …

... dont l’importance dépasse le simple enjeu électoral.

Par Jacques Cotta •  • Mardi 20/06/2017 • 0 commentaires  • Lu 2218 fois • Version imprimable


Le vote que les français ont émis au deuxième tour des législatives vient confirmer les scrutins précédents. C’est un vote de classe qui s’est exprimé tout autant dans l’abstention, dans la nature des élus macron, dans la débâcle des partis traditionnels de la 5ème république, ou encore dans le résultat de la « France Insoumise », et qui devrait marquer la période qui s’ouvre dans laquelle le président de la république et son gouvernement comptent aller à pas accélérés dans l’application d’un programme de régression généralisée.

Quelques données chiffrées

  • L’abstention d’abord qui explose tous les pronostics.
Alors qu’au premier tour 51,3% du corps électoral avait boudé les urnes, le record est pulvérisé au deuxième tour avec plus de 56%. L’explication de la lassitude ne tient pas. Ce n’est en effet pas le fait d’avoir voté à deux fois à la présidentielle, et deux fois aux législatives, qui aurait eu raison de l’énergie citoyenne des français. L’abstention est dans sa majorité un choix volontaire et tient d’abord et avant tout au rejet d’un scrutin que la plupart ont jugé inutile après le bourrage de crâne et la propagande effrénée selon laquelle rien ne pouvait plus se mettre en travers de la politique de Macron. C’est la façon la plus économique que les électeurs ont majoritairement trouvé pour dire non à un président et une majorité qui passent pour avoir kidnappé un scrutin à l’aide d’une oligarchie médiatico-politique dont l’engagement a été sans retenue. En devenant de très loin le premier parti de France, les abstentionnistes ont ôté toute légitimité à une majorité dont ils savent qu’ils ne peuvent en attendre rien de bon. Cette abstention majoritaire n’a d’autre signification que le rejet d’un système anti démocratique et revêt pour l’avenir des capacités explosives, pour peu que la voie soit dégagée à une expression unie et déterminée.
  • Le vote de classe, outre le contenu de l’abstention, s’exprime aussi et surtout par la composition sociologique de cette abstention. (Etude de l’institut IPSOS).
Environ 66% des ouvriers, 61% des employés ont boudé le scrutin. Plus de 65% des jeunes, les 25-34 ans, dont certains avaient vu un enjeu réel à la présidentielle en votant massivement pour Jean Luc Mélenchon, ont également déserté l’isoloir. L’abstention est également d’autant plus forte que les revenus sont faibles. Les quartiers populaires sont particulièrement concernés. A moins de 1250 euros mensuels, l’abstention dépasse les 59%. Au-delà de 3000 euros elle est ramenée à 42%. Le caractère pourri des institutions a joué comme un repoussoir. C’est en effet un hold-up électoral que les couches les plus exploitées et les plus défavorisées n’ont pas voulu cautionné. Un hold-up apparu clairement dans l’obtention de plus de 60% des sièges par celui qui sur son nom n’a totalisé qu’un peu plus de 16% des électeurs inscrits quelques semaines précédemment.
  • Un vote de classe qui s’exprime également dans quelques résultats symboliques lourds de signification :
-> Myriam El Kohmri, ancienne ministre du travail, auteur de la loi « travail » qui a mobilisé des millions contre elle, une sorte de modèle pour Emmanuel Macron qui cherche à travers une « loi travail XXL » à parachever l’œuvre de Hollande, Myriam El Kohmri donc qui s’était auto-proclamée « majorité présidentielle », battue dans le 18ème arrondissement de Paris.
-> Najat-Vallaud-Belkacem, ex-ministre de l'Éducation nationale et ancienne porte-parole du gouvernement sous François Hollande, balayée dans la 6e circonscription du Rhône, avec 39,68% des voix.
->Marisol Touraine, ancienne ministre de la santé, hollandaise pur jus, forte de plus de 20 000 suppressions de poste dans le milieu hospitalier –après les 18 000 de la sarkozyste Bachelot- balayée en Indre-et-Loire avec 43,41% des voix, alors que Macron avait pris garde de ne présenter personne face à elle.
-> Jean-Jacques Urvoas aussi, ancien ministre de la justice et garde des sceaux sous Hollande battu dans la 1ère circonscription du Finistère.

Globalement, les socialistes sont laminés, payant par là-même la politique qui a porté Macron au pouvoir. Avec une trentaine de députés en tout et pour tout, c’est le parti socialiste qui emprunte la voie de la marginalisation… Les « frondeurs » ne sont pas épargnés. Christian Paul par exemple, qui à l’époque avait contesté la loi El Kohmri tout en voulant concilier avec la direction socialiste, se retrouve balayé dans la deuxième circonscription de la Nièvre.

->Jusqu’à Manuel Valls dont la mine le soir même des résultats laissait paraître un embarras certain. Auto-proclamé vainqueur avec seulement 139 voix d’avance sur sa rivale de la « France Insoumise » Farida Amrani, il est l’objet d’un recours qui devrait pousser le conseil constitutionnel à s’interroger sur les quatre bureaux de vote qui, sans contrôle des militants de la France Insoumise, ont apporté curieusement « la victoire valsienne » contre le cours général du vote dans la circonscription…
 
  • Ce vote de classe apparaît également sur le CV de la plupart des élus de la majorité présidentielle.
Chefs d’entreprise, membres des ressources humaines, lobbyistes, font une entrée discrète –mais pour combien de temps- à l’assemblée. Les représentants des catégories sociales qui ont à priori tout à gagner dans la politique que Macron veut mettre en œuvre sont porteurs des aspirations de la minorité quand la majorité du peuple est appelée à subir.
  • Un vote de classe enfin exprimé par l’élection des députés de la « France Insoumise ».
En pouvant constituer un groupe parlementaire –puisqu’ils dépassent le seuil de 15 élus- ils peuvent ouvrir une perspective de regroupement dans l’assemblée aux élus du PCF, mais aussi du PS ou divers gauche qui refuseront de soutenir le gouvernement d’Emmanuel Macron contrairement à certains élus – Stéphane Le Foll par exemple, ou encore même s’il n’est qu’élu provisoire au cas où son élection serait cassée pour fraude, Manuel Valls- qui se sont engagés à être de bons petits soldats de la « macronie ». Contrairement au débat qui a obscurci la présidentielle, ou encore les législatives, sur la question de l’union, la direction du PCF rejetant sur la « France Insoumise » la responsabilité de candidatures différentes, les choses vont ainsi à l’assemblée se présenter en toute simplicité. Tous ceux qui voudront combattre la politique gouvernementale de régression sociale sur toute la ligne pourront ainsi trouver, dans le groupe parlementaire de la « France Insoumise », le cadre de rassemblement nécessaire et utile.

Du vote de classe à l’action de classe

Une crise politique et sociale de grande ampleur se dessine sous nos yeux. La crise politique d’abord. Elle découle d’une situation unique où les partis traditionnels de la 5ème république –PS donc mais aussi LR- ont été sinon laminés, du moins évacués. A cette crise inédite de la 5ème république vient s’ajouter l’apparition d’un personnel politique pour le moins étonnant. La consigne de l’équipe de campagne de « En Marche » donnée aux candidats du mouvement présidentiel de refuser tout débat contradictoire dans les circonscriptions a été bienvenus. Les quelques exemples qui n’ont pas suivi la consigne ont en effet donné des résultats tout autant pathétiques que catastrophiques. Cette candidate dans le Rhône, qui a fait bien malgré elle le buzz –et qui a malgré tout été élue- bafouillant face à ses fiches, incapable de répondre car visiblement incapable de comprendre les questions posées, illustre à merveille le vide sidéral qui va hanter les travées majoritaires de l’assemblée. C’est une majorité absolue, une majorité gaudillot aux ordres, que Macron vient d’obtenir…

Pourtant le président de la république veut faire passer sa loi de démantèlement du code du travail jusqu’au bout par ordonnances. Mais que craint-il donc d’une telle majorité ? Celle-ci qui lui doit tout ne ferait que voter unanimement les textes gouvernementaux. Alors pourquoi les ordonnances ?

En réalité, l’explication officielle vaut le détour. « Le débat prend trop de temps » explique le ministre de l’intérieur Gérard Collomb. Pour aller vite, il faut donc court-circuiter le débat. En d’autres termes, la démocratie est encombrante, vive donc la dictature !

Evidemment la véritable raison est ailleurs. Le pouvoir est tellement illégitime pour tenter de mettre en œuvre sa politique qu’il faut à tout prix éviter que le débat ne s’empare du pays. La riposte à El Kohmri sous Hollande n’aurait alors été qu’une répétition générale. Comme Valls avec le 49-3, il faut user de tous les artifices anti démocratiques qu’offre la 5ème république pour tenter d’interdire aux citoyens de faire irruption sur le terrain social qui les concerne.

La situation est dangereuse. Le pouvoir connaît le risque qui existe de voir l’abstention massive, majoritaire, se transformer en force agissante pour s’opposer à la Loi travail, mais aussi au démantèlement de la sécurité sociale, aux attaques contre les retraites par répartition, à la baisse des pensions, à la hausse de la CSG, à l’ ubérisation de la société… Sur toutes ces questions, les françaises et les français se sont déjà prononcés, sur le terrain électoral en boudant les urnes ou en votant pour la « France Insoumise » notamment, précédemment par centaines de milliers, par millions dans la rue.

Ce qui est neuf dans la situation post-électorale est justement dégagé par Mélenchon au soir du deuxième tour.  C'est ce qui inquiète un pouvoir minoritaire dans le pays, dont la politique a déjà été rejetée sous les gouvernements précédents. Après avoir précisé que « l’abstention écrasante a une signification politique offensive » il fixe l’orientation de la France insoumise, dans l’hémicycle, mais pas seulement. … « Pour peu que nous appelions alors, cette force peut se déployer et passer de l’abstention à l’offensive. C’est à cela que nous l’appelons…. Le peuple français dispose à l’AN d’un groupe la FI cohérent, discipliné, offensif, … et c’est lui qui appellera le pays le moment venu à une résistance sociale et j’informe le nouveau pouvoir que pas un mètre du terrain du droit social ne lui sera cédé sans lutte ».

La riposte isolée dans la rue, au nom de la lutte ou d’un troisième tour social, peut être contenue par le régime, au moyen notamment de l’arsenal que lui offre l’état d’urgence permanent. L’isolement des couches les plus déterminées dans un affrontement minoritaire avec l’appareil d’état peut permettre à ce dernier de gagner du temps, de durcir la répression, d’imposer ses mesures en cassant l’unité de la classe ouvrière, des salariés, des retraités et des jeunes. La riposte limitée aux travées de l’assemblée, remettant à cinq ans la possibilité de tout changer, peut permettre au pouvoir d’attendre, de biaiser, et là aussi de gagner.

Ce que veulent éviter à tout prix les tenants du régime, les soutiens et les maitres financiers qui se retrouvent avec Emmanuel Macron, c’est précisément la perspective ouverte par Jean Luc Mélenchon au soir du deuxième tour, l’irruption sur le terrain social et politique de ces millions qui se sont retranchés dans l’abstention et qui demain peuvent prendre l’offensive pour combattre le coup d’état social qui s’annonce, pour s’opposer à la transformation du régime des libertés publics dans un sens très restrictif avec une constitutionnalisation de l’état d’urgence… Ce qui est nouveau et qui les inquiète, c’est l’affirmation d’une force telle la « France Insoumise » qui lierait le combat politique et le mouvement social, qui permettrait ainsi que se dresse une force irrésistible, qui serait porte- paroles des intérêts du peuple pour la défense de son droit à l’existence, de ses besoins immédiats, de la république sociale.

Jacques Cotta
Le 20 juin 2017







 

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