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Leur morale et la nôtre

ou le désolant spectacle de la décomposition politique de la France. Après le "penelope-gate" de Fillon et la "victoire" à la Pyrrhus de Hamon.

Par Denis Collin •  • Lundi 30/01/2017 • 0 commentaires  • Lu 1953 fois • Version imprimable


Quatrième tour de la présidentielle, hier. Avec soirée électorale et sondages sorties des urnes. La Ve République fait des petits. Les élections du chef prolifèrent comme les cellules cancéreuses dans le corps malade des institutions. La Ve République était déjà une mauvaise constitution. Sa pratique actuelle en fait une constitution catastrophique où la délibération des citoyens ressemble à l’élection en cascade des « Miss » – il faut être « Miss France » pour concourir à « Miss Univers ». La politique, en tant qu’elle est le lieu du débat entre citoyens pour décider des lois qui les gouvernent, est mise au rancarts.

Nous avons eu les « primaires de la droite et du centre » avec la victoire inattendue de Fillon, candidat des beaux quartiers, toujours à mettre en avant sa haine des fonctionnaires et son mépris des « assistés », c’est-à-dire des pauvres et le tout au nom de ses « valeurs chrétiennes ». Et patatras, voilà le « penelope-gate ». Une assistante parlementaire que personne n’a jamais vue au Parlement, qui se vantait de ne s’occuper que de ses enfants et qui a touché pour cela 500 000 € en huit ans. Pour mettre un peu de beurre dans les épinards, la voilà ensuite collaboratrice de la Revue des Deux Mondes, une collaboratrice dont le directeur de la revue n’a aucun souvenir et qui aurait produit en tout et pour tout un feuillet, rarissime et exceptionnel sans doute, puisqu’il lui a rapporté 100 000 €. Contre les assistés, M. Fillon défend donc les assistants, enfin son assistante à lui. Charité bien ordonnée…

Le « penelope-gate » est un révélateur intéressant. Fillon n'est pas plus un voyou que Bartolone ou Mme le Pen et tous les députés et sénateurs qui pratiquent le népotisme légal. Tous se sentent la conscience en paix. Mais tous ont perdu tout sens de cette « morale publique » que Montesquieu nommait « vertu ». Les leçons de morale sont à destination du petit peuple et ne visent qu'à lui faire accepter sa misérable condition, les « grands », eux, sont dispensés de toute morale. Si le « surmoi » est selon Freud un patrimoine de la civilisation, le surmoi des grands est minimaliste. Mais il faut aller jusqu’au bout de cette affaire qui dépasse de loin la personne de François Fillon et de son éventuel avenir politique au moment où à droite on ne se prive pas d’envisager l’hypothèse d’un « plan B » pour remplacer au débotté un Fillon devenu incapable de poursuivre sa campagne. La destruction de la morale publique a une source, très bien identifiée par Hannah Arendt, l'invasion du domaine public par les intérêts privés. Dès lors que les politiciens s'identifient aux chefs d'entreprises, ils trouvent normal de se conduire comme eux. Embaucher sa femme comme « collaboratrice », lui faire payer une automobile de fonction (genre BMW ou Mercédès) sur les frais de l'entreprise, etc.. Cela s'appelle « abus de biens sociaux », mais c'est une pratique extrêmement courante. Qu'un mandat électif soit un devoir, une charge qu'on doit assumer avec une certaine décence, et non un bon « job », voilà une idée qui disparaît de notre vie publique. Il y a toujours dans toutes les républiques des politiciens plus ou moins honnêtes, plus ou moins corrompus. Les Cincinnatus et les Caton étaient rares même aux meilleurs moments de la République romaine. Mais notre république a institutionnalisé depuis longtemps ces pratiques et on instillé dans l’opinion publique l’idée que tout cela n’est pas grave, qu’ils « sont tous pareils ». Le pire n’est donc pas la corruption ou les prébendes d’Untel ou Untel, le pire est dans la corruption du peuple qui ne dispose ni des moyens, ni de la volonté de s’opposer aux « grands » qui peuvent continuer sans vergogne leurs petites affaires. Il semble que la restauration de la vertu républicaine n’intéresse personne et la plupart des candidats – sans doute parce qu’ils ne veulent pas être traités de « populistes » n’en parlent pas ou n’y font que quelques allusions gênées. Le citoyen goguenard en conclut qu’ils se tiennent tous par la barbichette ! Et du coup se trouve lui aussi légitimé dans tous ses petits arrangements avec la morale publique. On attend, en vain, le candidat qui proposera de restaurer cette morale publique, de tailler dans le vif dans ces privilèges des « grands », ceux des ministres qui se sont agrandir aux frais de Marianne leurs appartements de fonction, utilisent les Falcon officiels pour leurs déplacements privés, prêtent à leur fils, pour ses petites soirées les résidences de la République, sans parler de ses anciens premiers ministres et présidents qui prêchent l’austérité aux pauvres et gardent voitures de fonction, bureaux et protection rapprochée, et émoluments confortables en sus d’une retraite déjà très confortable. Ils peuvent mener la vie privée qui leur convient, avoir des maîtresses ou des amants, mais bas les pattes, pas touche au pot de confiture ! L’indécence ordinaire de la caste dirigeante a atteint un point où cela devient une question politique de premier plan. Vous ne pouvez pas dire « dehors les voleurs de droite et de gauche » : tout le monde va vous tomber sur le dos et vous accuser de « faire le jeu du FN ». Mais ça brûle les lèvres. Car s’il est bien quelque chose qui fait le plus grand tort à la République, c’est bien cette intempérance généralisée des « grands » qui nourrit la haine du peuple.

***

En deux semaines, nous avons eu la primaire du PS – pardon, la primaire de « belle alliance populaire » parce que le PS s’y allie avec lui-même et quelques pantins invités pour faire de la figuration. Fréquentation divisée par deux par rapport à 2011. Mais il est vrai que compte tenu de l’état général de ce parti qui a pris raclée sur raclée aux dernières consultations électorales, ce n’est pas une catastrophe. La primaire a pris les allures d’un référendum contre le gouvernement et contre Manuel Valls. Il semble donc que le cadavre bouge encore. Au fond, tout cela ne fait que réfracter de manière très déformée et très assourdie les mouvements sociaux de 2016 contre la loi El Khomry. Mais s’en tenir là, c’est s’illusionner et contribuer à répandre les illusions dans le peuple. Car maintenant va commencer la désagrégation. La droite du PS a déjà entrepris – avant la primaire pour certains – son ralliement à Macron qui lui apparaît, à tort ou à raison, comme le seul à même de sauver les meubles … et les postes de députés. Ceux qui ne rallieront pas directement Macron – à qui le soutien de l’Élysée ne manque pas – pourront difficilement faire campagne pour l’abrogation de la loi El Khomry qu’ils ont défendue. Hamon devra mettre beaucoup dans son vin « rouge » (?) déjà fort pâlichon. Seul intérêt de la candidature Hamon : gêner Mélenchon…

Les incurables égarés du trotskysme dans le PS ont pourtant une solution : l’unité de la gauche pour battre toute la droite. « Alliance rouge-rose-vert » disent-ils? Un vieux mot d’ordre des années 90 qui ressurgit chez les amis de Filoche et tous ceux qui rêvent d'une candidature unique Hamon-Mélenchon, laquelle ne pourrait être pour eux que celle de Hamon, car le PS, « parti ouvrier » est « légitime ». Tout cela n'a absolument aucun sens. Sinon d'occuper le terrain et de chiper des voix à la « France Insoumise ». Certains misent sur l’alliance avec le PCF. N’ont-ils pas vu que le PCF est déjà mort, mais que ses dirigeants envisagent un changement de cap et après avoir fait mine de soutenir Mélenchon, se verraient bien rallier Hamon pour tenter de sauver quelques sièges aux législatives. Il est vrai que la direction du PCF, Pierre Laurent en tête, est bien plus proche de l’européisme de Hamon que de l’euroscepticisme de Mélenchon.

La réponse des Mélenchonistes qui pensent que la victoire de Hamon est la preuve que leurs idées progressent me laisse tout aussi pantois. Est-ce que pour eux ni l'Europe, ni l'école, ni la politique étrangère, ni le revenu universel et donc le travail ne sont des questions importantes ?

Cette incapacité à regarder la réalité en face, à poser les questions politiques cruciales et à répéter des slogans et des formules magiques est proprement désespérante. Langue de bois, « éléments de langage », le pire de ce qu'a produit un certain type de militantisme, voilà ce qui reste « à gauche ».

Ce qui les unit tous, c’est qu’ils veulent sauver la « gauche ». Voilà comment la croyance dans le pouvoir des mots aveugle les meilleurs. La gauche de quoi ? Macron est de gauche, n’en déplaise aux amis de Filoche ou de Mélenchon. Il est un bourgeois de gauche, libéral et « progressiste » sur le plan sociétal. Bien plus à gauche que Fillon, libéral sur le plan économique, mais plus réactionnaire sur le plan sociétal. L’un et l’autre défendent, chacun à sa manière, une organisation sociale dont le pilier est la valorisation du capital. Exactement ce que le gouvernement Hollande-Ayrault, puis le gouvernement Hollande-Valls a fait au cours des cinq dernières années.

Tant que la gauche bourgeoise était keynésienne, jusqu’aux années 80 pour aller vite, il existait la possibilité d’une confusion entre les intérêts des travailleurs et les intérêts de cette fraction de la classe dominante : on ne met pas en cause l’ordre capitaliste, mais les travailleurs conservent ou acquièrent un certain nombre d’acquis sociaux. Mais tout cela n’est plus possible depuis le tout début de la présidence Mitterrand, quand le tournant dit « de l’austérité » a été pris, c’est-à-dire dès 1982-1983. Sauver la gauche, cela n’a donc plus aucun sens, même du point de vue du réformisme le plus plat.

Ce qui concentre ces questions, c’est bien l’européisme que partagent Fillon, Macron et Hamon. Hamon peut promettre monts et merveilles, au mieux et si, par improbable, il était élu, il finirait comme Tsipras en contremaître de la troïka. Les grenouilles de la fable voulaient un roi. Les rescapés de la gauche veulent un Tsipras. Quelle déchéance !

Pendant que sur la scène s’agitent des marionnettes, dans le monde réel les choses sérieuses imposent leur loi. L’élection de Trump signe un véritable changement des relations économiques et stratégiques mondiales. Elles mettent à bas toutes les illusions de la « fin de l’histoire » et du progrès indéfini de la civilisation libérale et numérique. Les pétroliers comptent plus que Zuckerberg ; les terres pour lesquelles se fait une concurrence acharnée, notamment en Afrique, sont mille fois plus importantes que les joujoux de M. Gates ou les utopies techniques délirantes de Google. Retour au réel. Qui s’en occupe ? En France même, ce qui devrait préoccuper tous nos politiciens de gauche et notamment ceux qui se réclament du « mouvement ouvrier » et même, n’ayons peur de rien, du « trotskysme », c’est précisément que les ouvriers ne se reconnaissent plus dans ces vieux partis décatis, mais le plus souvent dans le Front National. Nous sommes menacés du même sort que les Américains, notre Trump se nommant Marine Le Pen … mais la gauche va légaliser le cannabis et l’euthanasie et offrir un « revenu universel », c’est-à-dire sans les moyens de l’Empire Romain calmer la plèbe en distribuant l’annone, le panier de vivres. Et alors que l’islamisme politique gagne chaque jour du terrain dans les « territoires perdus de la république », dans cette « France soumise », cette question est soigneusement mise sous la table, Hamon prodiguant de nombreux gages aux Frères Musulmans qui lui apportent en retour un embarrassant soutien.

Ceux de ma génération ont cru, assez bêtement, que Mai 68 était une simple « répétition générale » et que la révolution socialiste était à l’ordre du jour. Force est de constater que nous n’en avons jamais été aussi loin depuis les débuts du mouvement ouvrier. L’urgence, ce n’est pas sauver la « gauche », mais de sauver la possibilité même d’une transformation sociale, c’est-à-dire de sauver la République une et indivisible, laïque, démocratique et sociale. Convenablement traduit dans un langage d’orientations politiques réalistes, un tel mot d’ordre pourrait rassembler un large bloc populaire, sans doute pas les « élites mondialisées », mais le peuple des travailleurs dépendants et indépendants, des jeunes et retraités, de tous ceux qui souffrent de l’évolution de ce monde. Il s’agit non pas de s’agiter derrière quelque sauveur suprême, mais bien de définir les lignes générales d’un XXIe siècle plus heureux.


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