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Macron parlant des pauvres…

… Lorsque la compassion veut camoufler politique, responsabilités et protéger le système.

Par Jacques Cotta • Actualités • Mercredi 25/10/2017 • 0 commentaires  • Lu 2299 fois • Version imprimable


Le 17 octobre dernier était célébrée, comme chaque année depuis 1987, « la journée mondiale du refus de la misère ». Reconnue officiellement par les Nations Unies depuis 1992, cette journée est l’occasion pour bon nombre de « belles âmes » de « regretter » le sort que connaissent « les pauvres ». Et après ? Ne s’agirait-il pas tous simplement d’une journée dans l’année pour camoufler ses propres responsabilités dans le sort réservé aux 9 millions aujourd’hui dénombrés qui vivent 364 jours par an sous le seuil de pauvreté ? A l’occasion de cette journée, le président de la république, Emmanuel Macron, a annoncé « une grande consultation sur la nouvelle politique de lutte contre la pauvreté ». Il s’agirait donc de « cerner » le phénomène, d’en saisir « l’importance » ? Lorsqu’en 2006 je publiais « 7 millions de travailleurs pauvres[1] », les mêmes qui aujourd’hui s’interrogent –de Macron à Sarkozy, de Sarkozy à Hollande en passant par Martin Hirsch et quelques autres- me trouvaient pour le moins excessif. Leurs réactions d’hier permettent de s’interroger, voire d’émettre quelques doutes, sur la franchise et l’honnêteté de leur démarche aujourd’hui. « La pauvreté », « les pauvres » comme ils disent ? Pour comprendre la situation actuelle et en dégager les responsabilités, pour dépasser la posture « dames patronnesses » que prend le gouvernement et tenter de comprendre les causes et donc les remèdes à la pauvreté, il faut commencer par la qualifier.

 

La pauvreté augmente

La pauvreté monétaire, définie par un revenu mensuel inférieur à 60% du salaire médian[2], touche donc 9 millions de personnes en France. Depuis 2007, le taux de pauvreté des enfants et des familles a augmenté régulièrement. Depuis 2008, un million de personnes supplémentaires vivent sous le seuil de pauvreté, dont 400 000 enfants. 36% des familles monoparentales vivent sous le seuil de pauvreté, concernant principalement femmes et enfants. 70% des familles dans lesquelles les mères sont exclues du travail sont également concernées. Comme 20% des étudiants, chiffre apparu lorsque a éclaté publiquement l’existence d’une prostitution féminine de la part de jeunes femmes, contraintes pour assumer le coût de leurs études. Au sein de cette pauvreté croissante, 1 enfant sur 5 est concerné, soit 20% chez les enfants et les jeunes, ce qui représente 3 millions d’enfants.

La pauvreté monétaire n’est qu’une facette de la pauvreté. Une série de facteurs permettent d’en élargir le spectre. J’avais déjà constaté en 2007 l’importance du logement par exemple qui, dans les grandes métropoles notamment où le montant des loyers a explosé, définit en soi des conditions de vie insupportables pour des familles dont les revenus par membre peuvent dépasser le seuil de 60% du salaire médian.
La Pauvreté, mais quelle réponse ?

Une caractéristique du débat sur la « pauvreté » revient à limiter la réflexion aux chiffres. Rien n’est en effet plus consensuel que leur froideur qui permet de tenir éloignées les causes de la situation que vivent des millions de nos concitoyens.

On évoquera ainsi « l’écart de niveau de vie mensuel entre les 10% les plus aisés et les 10% les plus modestes »[3] en regrettant la situation de fait. On déplorera unanimement que « le niveau de vie des 10% les plus pauvres ait baissé en dix ans sous le poids de la crise »[4]. On s’insurgera à l’unisson en constatant que « les 10% les plus fortunés détiennent 47% du patrimoine » et que « le patrimoine des 10% de ménages les moins dotés ait chuté de 30,2% entre 2010 et 2015 »[5]. Nous serons unanimes à regretter l’injustice subie par 60% des enfants d’ouvriers non qualifiés qui sortent du système scolaire sans diplôme, contre 9% des enfants d’enseignants…
Quoi de plus normal que cette indignation généralisée. Mais en rester à la condamnation, aux regrets, à la réprobation, réactions aussi légitimes soient-elles, ne permet-il pas d’évacuer l’essentiel ? Quelle politique accroit la pauvreté, quelle politique permettrait de l’entraver ?

Durant plusieurs décennies, depuis la crise financière de 2008 notamment, les orientations mises en œuvre par les gouvernements « de gauche » et de « droite » -ceux de François Hollande et de Nicolas Sarkozy notamment- ont contribué à augmenter cette pauvreté. Emmanuel Macron creuse le sillon[6]. Derrière les « larmes », derrière la « compassion », la vérité des faits est cruelle. Quelques mesures, non exhaustives, sont éclairantes.

  • Le gouvernement Macron Philippe supprime les emplois aidés.

Souvent ces emplois apportaient la seule source de revenu à des ménages qui du jour au lendemain vont venir grossir les rangs de la pauvreté. Les jeunes se trouvent là particulièrement visés. Le taux de chômage des 20-24 ans a en effet progressé de plus de 5% dans les dernières années pour atteindre plus de 20% dans cette classe d’âge. En 2016, 24% des moins de 25 ans étaient au chômage. Et pour leurs ainés, les 25-49 ans, ce taux a progressé de plus de 3%. La précarité est devenue la règle avec les CDD ou l’intérim[7]. Les temps partiels sont devenus un luxe pour nombre de jeunes qui pourtant n’aspirent qu’à un travail permanent et un salaire[8]. Les conséquences sur la vie courante sont immédiates. Difficultés voire impossibilité à trouver un logement, à penser « loisirs », repos ou détente, à envisager l’avenir, à entreprendre une vie de couple, à fonder une famille… C’est dans cette lignée que s’inscrit la mesure gouvernementale concernant la suppression des emplois aidés.

  • La diminution des APL a été présentée comme une des mesures phares de ce gouvernement.

Il n’est pas besoin d’épiloguer. Les APL sont pour des dizaines de milliers de jeunes, de familles, ce qui permet encore de dormir sous un toit.

  • L’augmentation de la CSG.

Elle fera peser des efforts impossibles sur nombre de retraités dont les pensions déjà ne permettent pas de finir les fins de mois. En 2007 j’avais été frappé par la fin des marchés, dans les grandes villes notamment, lorsque des silhouettes anonymes se disputent les poubelles ou les cageots dans les caniveaux pour récupérer quelques denrées périssables. Des « vieux », des « retraités », déjà. Là encore c’est dans cette voie que Macron et son gouvernement sont engagés…

Le sort des personnes âgées est l’occasion de revenir sur un argument démagogique de la « droite ultra-libérale » qui condamne aides aux chômeurs, aux immigrés, aux réfugiés sous prétexte « que ce serait moins pour nos anciens ». La question est bien ailleurs. C’est le gouvernement des banquiers et de l’union européenne qui étrangle par sa politique en faveur du capital financier les couches les plus faibles. L’augmentation de la CSG qui frappe les retraités est bénéfique aux détenteurs de capitaux. C’est pour eux que les retraités sont appelés à payer. Ce ne sont pas les « plus pauvres » qui seraient responsables du sort des « pauvres », mais une politique en faveur du capital qui porte la responsabilité de la situation dans laquelle se trouvent notamment plongés les retraités.
  • La non revalorisation du RSA.

540 euros par mois pour le RSA… De plus non ouvert aux jeunes qui entre 18 et 25 ans n’ont aucun soutien, sinon celui de leurs familles lorsqu’elles le peuvent. Non seulement les mesures prises ne permettront pas de sortir de la pauvreté, mais elles vont y faire entrer de nouveaux « bataillons » qui jusque-là en étaient épargnés. 

Certaines mesures gouvernementales sont par ailleurs symboliques. La transformation par exemple de l’ISF en impôt sur la fortune immobilière et la « flat tax » sur les revenus du capital vont conduire à restituer 9 milliards d’euros aux plus riches. Cela, contrairement à tous les discours éculés sur l’investissement, sans aucune garantie de création du moindre emploi. Si la loi des finances 2018 valorise les intérêts du capital, rien en son sein ne concerne la pauvreté.

Il restait donc pour donner le change la production de … tartes à la crème. Principal ingrédient en la matière, l’éducation. En déplacement, le président de la république a ainsi annoncé que « la lutte contre la pauvreté doit d’abord cibler les enfants et passera par l’éducation ». Avec cette profession de foi de l’Elysée : « Il faut investir socialement pour que les enfants qui sont pauvres (…) ne soient pas les pauvres de demain ». Nous voilà, avec ces enfants, rassurés. En premier lieu leur pauvreté actuelle serait secondaire. C’est leur sort demain qui intéresse nos gouvernants. En second lieu, l’éducation a beau dos. Les enseignants qui connaissent depuis des années réduction des programmes, réduction des heures de cours, réduction des moyens ont de quoi bondir. En troisième lieu, le cynisme est sans limite, car la question de l’éducation a été réglé, notamment à l’issue de recommandations de l’OCDE et de la commission européenne, pour l’ensemble des pays d’Europe dont la France. Le diagnostic porté, justifié par la nécessité d’économiser, est sans appel. Emmanuel Macron le sait, puisqu’il y adhère. En substance, l’éducation donnerait trop au plus grand nombre qui n’en n’a pas besoin pour les emplois déqualifiés de demain et pas assez à l’élite, le petit nombre, qui sera chargée de les encadrer[9]. Tout un programme…

La pauvreté et les rapports sociaux

Les pauvres sont donc l’objet de toutes les préoccupations. Pas plus aujourd’hui qu’en 2007 les clivages ne peuvent porter sur le constat. Il est sous nos yeux. Reste donc les causes et l’appréciation qu’on porte sur l’origine de cette pauvreté.

Pierre Gattaz, le responsable du MEDEF, vient d’ailleurs d’indiquer tout haut ce que pensent tout bas –ou à demi-mot- nos gouvernants. « Il est urgent d’instaurer un contrôle quotidien des chômeurs ». Derrière cette proposition qu’Emmanuel Macron, Bruno Lemaire et Edouard Philippe vont applaudir pour « son bon sens apparent », se cache le véritable clivage. Comme les chômeurs seraient responsables de leur chômage, les pauvres seraient aujourd’hui responsables de leur pauvreté. Ils sont angoissés, ils sont responsables de leur angoisse. Ils se sentent exclus, dévalorisés, humiliés, rejetés. Ils sont responsables de leur exclusion, de leur dévalorisation, de leur humiliation, de leur rejet. C’est cela que nous dit Gattaz à travers les chômeurs. Les chômeurs seraient pour l’essentiel des truqueurs, des fainéants, des profiteurs, des parasites. Ils seraient volontaires du chômage, responsables de leur propre sort et n’auraient dans leur souffrance que ce qu’ils méritent. 

En 2007, en termes plus feutrés, c’était une des objections à mon livre dont l’attaque portait sur le titre. « 7 millions de travailleurs pauvres », mais « ce ne sont pas des travailleurs » me disait-on. C’était quoi alors ? Gattaz donne aujourd’hui la réponse. Des profiteurs ? 

S’il est un point sur lequel il ne faut en rien céder, c’est bien celui-ci qui concentre toute la bataille idéologique que mène les tenants de l’ultra libéralisme, du combat de tous contre chacun. Ceux qu’on dénomme « les pauvres » sont le produit d’un rapport social, du capitalisme en relation au travail. Ils sont soit tout simplement travailleurs mal payés, plongés dans la pauvreté, soit travailleurs précaires, marginalisés, sous employés, soit travailleurs exclus de la production, du travail, rejetés parmi ces millions de chômeurs, notamment sous le coup d’une politique qui dans la lignée de l’union européenne a produit désindustrialisation et perte de souveraineté, soit encore des « chômeurs de longue durée » comme l’indique le label qui leur est attribué, incapables de retrouver une place dans les rapports sociaux, parce qu’ils ont été brisés, qu’ils ont subi la violence du système au point de sombrer dans le désespoir, l’alcool, ou toute autre addiction, jusqu’à la drogue. Une « épave » incapable de retrouver une place dans les relations sociales n’est jamais une « épave » volontaire. Ce n’est pas dans la psychologie individuelle qu’il faut au point de départ chercher les responsabilités d’un capitalisme dévastateur. Evidemment, parler de « travailleurs pauvres » au lieu de « pauvres » est moins consensuel. Cela met au centre ce que Macron aujourd’hui comme Hollande ou Sarkozy hier, veut camoufler, la responsabilité des rapports sociaux, du capitalisme, de son stade actuel, le capitalisme financier.

En guise de conclusion

Alors qu’on dénombre plus de 9 millions de « travailleurs pauvres », alors que le système jette régulièrement dans la pauvreté des milliers et des milliers, l’Elysée reste prudent. Pour remédier à la situation, « il n’y a pas d’enveloppe définie à l’avance » disent les conseillers d’Emmanuel Macron à la veille de la discussion sur le budget. « C’est la démarche inverse. D’abord on identifie les actions à mener, les barrières à lever, puis on mène un plan d’action ».

« Les barrières à lever », « les actions à mener » » ?

En réalité pour Emmanuel Macron comme pour Pierre Gattaz, les pauvres responsables de leur pauvreté n’ont qu’à s’accommoder de leur sort. Ceux qui s’en sortiront le mériteront. Tant pis pour les autres, quantité négligeable. Rien ne saurait se substituer à l’énergie et aux efforts des plus méritants. N’est-ce pas l’application de la loi naturelle au domaine social ? N’est-ce pas ainsi que la vie s’opère ?

Jeunes précarisés, femmes victimes d’un harcèlement dont on parle peu, le harcèlement social qui les voient rémunérées lorsqu’elles ont un boulot 15 à 20% de moins que leurs collègues masculins, vieux pressurisés…

Sur le Parvis des droits de l’homme et des libertés, Joseph Wresinski, fondateur d’ATD Quart Monde a inauguré une dalle où figure cette inscription : « Le 17 octobre 1987, des défenseurs des droits de l’homme et du citoyen de tous pays se sont rassemblés sur ce parvis. Ils ont rendu hommage aux victimes de la faim, de l’ignorance et de la violence. Ils ont affirmé leur conviction que la misère n’est pas fatale. Ils ont proclamé leur solidarité avec ceux qui luttent à travers le monde pour la détruire. Là où des hommes sont condamnés à vivre dans la misère, les droits de l’homme sont violés. S’unir pour les faire respecter est un devoir sacré. » 

« Détruire la misère », voilà une belle profession de foi qui pose comme exigence la destruction de la politique néo libérale qui produit la misère, la politique de destruction des conquêtes sociales qui ont marqué le siècle dernier, la politique qui va de la liquidation du code du travail à la destruction de la sécurité sociale et de notre système de santé en passant par la mise à bas de notre bien commun, les services publics, la relégation des moyens de subsistance, l’emploi, la réduction du salaire auquel est volontiers substitué l’assistance…

Quelle meilleure façon de « détruire la misère » que de défaire la politique et les rapports sociaux qui sont producteurs de misère ?

 
Jacques Cotta
Le 24 octobre 2017


[1] « 7 millions de travailleurs pauvres », Jacques Cotta, Editions Fayard, 2006.

[2] Le salaire médian est celui qui permet de diviser la population en deux catégories égales : la moitié perçoit plus de cette somme équivalent temps plein par mois, l’autre moitié moins de cette somme équivalent temps plein par mois. En 2017 selon l’INSEE, il s’établit à 1783 euros. Le seuil de pauvreté, 60% de cette somme, est donc établi à 1069 euros mensuels…

[3] En 2014, il s’élevait à 4025 euros par mois.

[4] 30 euros par mois en moins selon l’observatoire des inégalités.

[5] Rapport sur les inégalités, observatoire des inégalités.

[6] On lira le papier de Tony Andréani « Qu’est-ce que le libéralisme d’Emmanuel Macron », qu’on trouvera sur notre site à l’adresse suivante : http://la-sociale.viabloga.com/news/qu-est-ce-que-le-liberalisme-de-macron

[7] Le taux d’emplois précaires des moins de 24 ans est passé de 17,2% en 1982 à 51,6% en 2014. 

[8] Selon le rapport sur les inégalités, c’est une grande majorité de jeunes de 15 à 29 ans qui aspirent à un emploi à temps complet. Dans certains métiers –restauration, hôtellerie, services- les horaires sont de plus souvent décousus.

[9] On trouvera les recommandations de l’OCDE dans « Qui veut la peau des services publics », Jacques Cotta, Editions JC Gawsewitch, 2011. 

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