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Le FN est-il populiste?

La résistible ascension du Front National (II)

Par Denis Collin • Actualités • Jeudi 04/12/2014 • 3 commentaires  • Lu 2667 fois • Version imprimable


Le terme de « populisme » est dans la langue de bois médiatique une injure. Sous ce terme, on amalgame du reste Mélenchon et Marine Le Pen, la PG et le FN. C’est bien pratique. Ce que la langue de bois médiatique nome « populisme », c’est en gros tout ce qui déplait à la caste dirigeante, une caste qui unit dans un bel ensemble les dirigeants politiques (du PS à l’UMP), les milieux dirigeants du capital financier et les vedettes de la médiacratie. Autoréférence : cette dernière phrase que je viens d’écrire est elle-même un signe manifeste de mon « populisme » foncier. Ce sont d’ailleurs les mêmes amalgames et les mêmes sophismes qui permettent aux « belles gens » du « centro sinistra » de qualifier de « populiste », avec un connotation nettement péjorative, le « Movimento 5 Stelle » de Beppe Grillo. C’est aussi ce terme de « populisme » dont on use contre les mouvements comme Occupy Wall Street ou encore le nouveau parti espagnol Podemos. Comme le disent fort justement Lorenzo del Savio et Matteo Mameli, « l’anti-populisme peut facilement devenir une arme dans les mains des élites » (voir sur leur contribution « Le populisme est démocratique : Machiavel et les appétits des élites », sur le site de la revue Micromega.)

Avant de savoir si le Front National est « populiste », il est nécessairement de s’entendre sur la définition de ce terme. Laissons de côté le populisme comme genre littéraire consacré à la description du « petit peuple ». Le premier courant « populiste » est russe. C’est le mouvement des « narodniks ». Il se développe dans les années 1860 et se donne pour objectif d’entraîner la paysannerie contre l’autocratie tsariste et le système semi-féodal de l’empire russe. Ils se réclament d’une sorte de socialisme agraire fondé sur les communautés paysannes et les petits producteurs. Une partie de ce mouvement évoluera vers le terrorisme, et formera la Narodnaia Volia qui organisera quelques attentats marquants contre le tsar Alexandre II. Leur inspirateur est le célèbre Netchaïev, d’abord proche de Bakounine, avant de se brouiller avec lui, et donc le « Catéchisme du révolutionnaire » peut être considéré comme un manuel de cynisme. Après l’échec de l’aile terroriste et les déconvenues de l’aile pacifique dans sa marche vers les campagnes pour éduquer les paysans, le courant populiste russe se transformera en 1901 en Parti Socialiste Révolutionnaire, un parti ayant un écho important dans les campagnes et qui jouera un rôle important dans la révolution de février 1917 avant de déchirer, l’aile gauche du PSR soutenant les bolcheviks au moment de la révolution d’octobre. Du point de vue de l’analyse marxiste orthodoxe, le populisme est le représentant typique de la petite bourgeoisie révolutionnaire qui méconnaît la direction de la classe ouvrière…

Il y a eu un autre populisme, cette fois aux États-Unis dans la première moitié du XXe siècle. D’abord sénateur républicain, isolationniste, Robert Lafollette évolue vers une opposition de plus en plus nette au système capitaliste. En 1924, avec l’appui des socialistes et de l’AFL (American Federation of Labor, la première confédération syndicale), il fonde le « parti progressiste » qui prend la défense des petits agriculteurs, réclame la nationalisation des chemins de fer et d’autres mesures de ce genre. À l’élection présidentielle de 1924, La  Follette arrive en troisième position avec près de 17% des suffrages. Mais ce parti finit par se déliter et ne connaît qu’un bref regain avec la candidature présidentielle d’Henry Wallace en 1948. Le destin de ce parti ne saurait résumer à lui seul le populisme américain. Christopher Lasch, dans son excellent livre Le seul et vrai paradis (éditions Climats – voir ma recension de ce livre) analyse les racines de ce courant, dans l’histoire des États-Unis et montre ses liens avec les courants républicanistes bien connus en Europe. Dans le populisme, il y a une critique du progrès, une défense de la vie communautaire, une revendication d’une vie décente – quelque chose comme la « common decency » de George Orwell.

On le voit, cette brève incursion dans l’histoire du « populisme » interdit évidemment que l’on caractérise ainsi le FN. Quelques aristocrates décadents, un milliardaire gâteux qui cède sa fortune à Le Pen, les rescapés de la LVF et de l’OAS, les crânes rasés sans cervelle du GUD, bref ce qui constitue l’armature fondatrice du FN, cela n’a rien à voir, ni de près ni de loin avec le populisme des « narodniks » ou le « parti des fermiers » de La Follette. Baptiser « populiste » le FN, c’est tout simplement calomnier ces authentiques mouvements populaires qui avaient le tort de ne pas aimer le « progrès » quand il prenait la forme du capitalisme triomphant. Ajoutons, pendant que nous y sommes qu’il est tout aussi erroné de qualifier Mélenchon de « populiste ». Le solide mépris de la paysannerie qu’il a manifesté avec une morgue sans pareille à l’occasion du mouvement des « bonnets rouges » en Bretagne et son goût invétéré pour toutes les innovations sociétales le tiennent irrémédiablement éloigné du peuple au nom duquel il prétend parler.

Dans l’article déjà cité, Del Savio et Mameli résument ainsi l’anti-populisme des classes dirigeantes : « Aux dires de ceux qui le critique, le populisme consiste dans la simplification excessive des questions publiques compliquées, réduites à des caricatures adaptées à la satisfaction des appétits du plus grand nombre et suscitant chez eux des instincts contestataires irrationnels et contreproductifs. Cette simplification agitatrice causerait des dommages non seulement à la poursuite du bien collectif, mais aussi aux intérêts de ceux qui se laissent attirer par une telle simplification. Dans cette conception du populisme, est implicite une image négative de la « multitude » : le “peuple“ est souvent désinformé, distrait et sans intérêt pour le bien commun, volatile dans ses préférences et dans son jugement politique, attiré par les simplifications conceptuelles, étranger à la rationalité et au sens civique requis par l’analyse des problèmes sociaux et économiques les plus urgents et les plus complexes. Pas seulement : cette accusation est implicitement une valorisation paternaliste du rôle des élites technocratiques, considérées comme les plus aptes à identifier et à interpréter les véritables exigences et les véritables intérêts des personnes du commun. La majorité des citoyens vivrait, selon les antipopulistes, dans une sorte de fausse conscience induite par le manque de compétence, par l’indigence cognitive et par un usage immodéré de la TV et des « médias sociaux » qui ne permettraient pas aux personnes du commun de juger par elles-mêmes de leur propre destin politique. » Cette description, on le voit, est particulièrement pertinente et peut trouver de très nombreux exemples dans le comportement de la caste, un sommet étant atteint au moment du référendum de 2005 sur le Traité constitutionnel européen.

Dénonçant cette vision antipopuliste du populisme comme particulièrement inadéquate, les deux auteurs déjà cités rappellent que ce sont les appétits de l’oligarchie qui sont les plus dangereux pour la poursuite du bien commun. Et ils affirment que « le populisme, s’il est correctement articulé peut, au contraire, être utile à la vie démocratique. » Et ils ajoutent que c’est ce qu’enseigne Machiavel. En effet, le républicanisme de Machiavel (voir mon livre Comprendre Machiavel, Armand Colin) peut être qualifié de « populisme » parce que, pour l’auteur du Prince  et des Discours sur la première décade de Tite-Live, la vie de la république repose sur le conflit entre le peuple et les grands. Et s’il s’agit de défendre la liberté, c’est le peuple qui est le plus apte à accomplir cette tâche. Machiavel ne définit par le peuple en termes de classes sociales, définies à partir de leur situation socio-économiques, mais en termes d’opposition : le peuple, ce sont tous ceux qui ne veulent pas être gouvernés, ne veulent pas subir la tyrannie et les appétits des « grands », lesquels, au contraire, n’aspirent qu’à une chose, gouverner et abuser de leur position au détriment du peuple. Donner le pouvoir à ceux qui ont le plus grand intérêt à le conserver, c’est construire une république aristocratique ou oligarchique. C’est pourquoi en faisant du peuple le garant de la liberté, Machiavel œuvre à une véritable république populaire – c’est d’ailleurs ce point qui fait l’objet d’un désaccord constant entre le « secrétaire florentin » et son ami Guicciardni, partisan d’une république dans le genre de la république de Venise.

Je ne développe pas plus sur la pensée de Machiavel, me contentant de renvoyer à mon ouvrage et à celui qui paraîtra prochainement consacré spécifique au « Prince ». Retenons que le populisme est non seulement un courant fort estimable qui a joué un rôle non négligeable au cours des deux siècles passés, mais aussi une doctrine politique cohérente, partie prenante de la pensée républicaniste moderne.

La doctrine du FN, y compris du courant marine-lepéniste du FN, ne peut être qualifiée de « populiste ». Elle se base sur la défense des élites – le FN veut seulement prendre la place ou du moins une place parmi les élites actuelles. Loin de vouloir fédérer le peuple contre les « grands », il fait d’une certaine partie du peuple, les travailleurs immigrés, les plus pauvres, la cible de sa politique. Loin de vouloir défendre la liberté, il promeut un État autoritaire qui se garderait bien de toucher aux intérêts du grand capital et du monde de la finance. Un certain discours démagogique et un maniement adroit des sophismes peuvent faire illusion, aussi bien parmi le peuple que chez les antipopulistes. Mais c’est précisément à dissiper ces illusions que nous consacrerons dans les prochains articles.


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Commentaires

par Anonyme le Lundi 08/12/2014 à 12:14

Manif pro - Center Parcs Roybon, le FN est là:

"Chefs d'entreprises et élus de différents bords – PS, UMP et FN – sont venus apporter leur soutien aux acteurs économiques concernés par le projet : commerçants, artisans, acteurs du BTP, fédération de paysans."

http://www.lemonde.fr/planete/article/2014/12/07/a-roybon-les-partisans-du-projet-de-village-vacances-se-mobilisent-aussi_4536110_3244.html#ap5gyKB627I5SJDC.99

***

Communiqué ZAD Roybon, 7 décembre 2014

Au-devant des manifestants pro-Center Parcs

Dimanche 7 décembre, nous sommes venu-e-s à cinq offrir du café, rencontrer et échanger avec les manifestant-e-s pour le Center Parcs de Roybon.

Pour exprimer notre démarche nous avions des cartons « Je suis venue papoter pas provoquer », « je suis venue comprendre et écouter », et « nous sommes tous frères ». Notre intention était de nous présenter, d’être dans l’écoute, la compréhension des motivations des pro-Center Parcs, et non pas dans l’argumentation, ou même la volonté de les convaincre.

Du côté des manifestants était aussi perceptible l’envie globale qu’il n’y ait pas de violence. Mais la communication a été difficile. Les manifestant-e-s pour le Center Parcs ont exprimé beaucoup de colère, de préjugés et certain-e-s nous ont insulté-e-s, voire menacé-e-s. Collectivement, ils ont fait le choix de ne pas discuter avec nous, et seulement deux personnes se sont approchées pour nous parler, au départ dans des échanges vifs, puis la tension est retombée au fur et à mesure de la discussion.

Nous sommes conscient-e-s que la plupart des pro-Center Parcs sont d’abord motivé-e-s par le constat d’une crise économique forte à Roybon, constat que nous partageons. Nous n’avons simplement pas la même vision de la solution à apporter à ce problème.

Nous n’abandonnons pas le dialogue avec les partisan-ne-s du projet, et nous souhaitons bientôt proposer d’autres occasions d’échanger avec tou-te-s celles et ceux qui se sentent concerné-e-s par le devenir de la forêt des Chambarans et du territoire.

http://zadroybon.wordpress.com/2014/12/07/au-devant-des-manifestants-pro-center-parcs/


Re: par regis le Lundi 08/12/2014 à 23:07

Heu…les « é-e-s », c’est obligatoire pour montrer qu’on n’est pas des affreux machos ?
« nous sommes tous frères », oui mais en Dieu et il y a même des sœurs.


par sbrunois le Mercredi 10/12/2014 à 20:44

 Que des militants du FN soient là lors de manifs importantes, ça n'est pas étonnant : tous les déçus du PCF (Part Communiste Français, pour les amnésiques) sont au Front National. Je pense qu'on les a berné, mais je les soutiens : le petit peuple s'abstient, ou vote FN. Tous ceux qui parlent à d'autres gens que ceux-là ne méritent pas qu'on les écoute. 



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