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Le FN: l'histoire et la fin de l'histoire

Par Jean-Paul Damaggio • Actualités • Mardi 22/08/2017 • 1 commentaire  • Lu 988 fois • Version imprimable


 Ayant voué ma vie à l’étude de l’histoire, ce n’est pas moi qui vais me plaindre quand on fait l’histoire de l’extrême-droite en France qui va des émigrés de 1790 à Vichy, Tixier-Vignacourt et le FN.

Mais en même temps je considère que le capitalisme féodal a mis en marche une autre histoire et qu’il ne suffit plus d’être linéaire !

Ce qu’on appelle souvent le néo-libéralisme, la révolution conservatrice ou le capitalisme du désir, provoque à mes yeux une transformation aussi radicale que la période 1789-1799.

De 1790 aux années 1980 (des dates à ne pas prendre au pied de la lettre : j’admets par exemple 1793-1968) il existe une construction linéaire du monde européen : chaque époque est le socle de la suivante, sur les points économiques, sociaux, religieux, politiques et militaires (auto engendrement des républicains, des radicaux, des socialistes et des communistes). La lutte des classes qui traverse la période voit s’affronter des adversaires semblables, sans minimiser les évolutions du capitalisme : on passe du monde des paysans-artisans à la classe ouvrière et paysanne. Des évolutions avec peu de ruptures, même si la révolution d’octobre, le fascisme et le nazisme vont venir casser cet ordre, de manière temporaire.

Le tournant s’est produit quand les Puissants ont repris à leur compte le drapeau de la réforme puis de la révolution ! Certes, il s’agissait plutôt d’une contre-révolution mais dire contre-révolution laisse entendre un retour en arrière, or, à tout point de vue, il s’agit de sauts dans l’inconnu, et à ce stade, j’admets la théorie polémique de la fin de l’histoire pour dire la fin d’une certaine histoire, celle d’une construction linéaire de la démocratie.

Prenons un thème qui me tient à cœur : la construction des nations. Toute l’histoire n’est rien d’autre, depuis 1790 qu’une construction de nations puis, à partir de 1968, il a été entendu dans les classes dominantes, que cette histoire était achevée pour cause de construction européenne d’un côté et de décentralisation de l’autre. Si cette mutation entraîne une modification du concept des nations, elles sont toujours là, sur de nouveaux rails. Le tournant en la matière a été la fin de la Yougoslavie. Cette construction fragile était en effet un maillon faible dans l’univers des constructions nationales et il a donné naissance… à des nations nouvelles ! Des nations ayant cependant une forte tendance à perdre ce qui faisait l’originalité des nations : la pluralité. Une nation ethnique est-elle une nation ou une tribu ? Quand, sans heurts, la Tchécoslovaquie se divise, on va vers deux nations. Les pays de l’Est ne sont pas seuls dans la tourmente : nous savons que la Grande Bretagne et l’Espagne peuvent aussi s’y retrouver.

Le thème majeur en cette affaire comme dans toutes les autres, est économique : pendant des décennies le capitalisme a eu besoin des nations pour créer des marchés nationaux indispensables à son développement. Sa force mondialisé et globalisée actuelle, le dispense de ce socle national devenu un obstacle, ce qui crée une transfiguration du politique, et même du religieux, qu’on appelle à la rescousse pour qu’il assume des fonctions perdues du politique. Ou la religion ou les ONG !

Et le FN alors ? A l’inverse du PS, du PCF, de la droite dans tous ces états, le FN n’est plus seulement le produit du passé, de cette linéarité qui n’existe que partiellement, il est une résistance électorale à l’émiettement du politique, à la féodalisation de l’Europe, à la destruction de l’Etat. Sa puissance vient moins du passé que de la crainte du futur !

Non ; je n’essaie pas de reprendre la thèse d’un FN aux justes diagnostics pour de mauvaises solutions. Le FN n’apporte ni un diagnostic ni une solution et il est à combattre sur les deux points. Mais il nous renvoie par avance les effets de la crise qui se profile.

L’exemple du débat sur la nation peut se doubler du débat sur l’islamisme. Parce que le FN dénonce l’islamisme il faudrait prendre garde à ne pas faire de même[1] sauf que le FN récupère le racisme ambiant pour expliquer un islamisme qui n’a rien à voir avec lui ! Pourquoi après chaque attentat les commentateurs veulent-ils ramener l’islamisme aux conditions nationales particulières, eux qui justement dénient toute existence particulière aux nations ? Faut-il être myope, idiot ou inconséquent pour ne pas comprendre que l’idéologie des islamistes est, elle aussi, antinationale, au nom d’une communauté religieuse transnationale ? Mais les commentateurs braquent toujours le projecteur sur l’arbre qui cache la forêt, car à observer la forêt elle-même, on découvrirait un univers de pouvoirs peu fréquentables comme ceux d’Arabie Saoudite ou d’Iran. Le FN ne combat pas cette idéologie politico-religieuse aux multiples faces, mais manipule le racisme anti-arabe répandu en France et ailleurs… que l’islamisme alimente plus ou moins ! Je dis plus ou moins car les attentats préélectoraux en France n’ont cependant pas suscité une progression majeure du FN. Ceci étant une part importance de sa base électorale se trouve conforté dans son vote.

Cette nouvelle étape de l’histoire, ce nouveau cadre de lecture que j’évoquais au début inclut la forme prise par la révolution d’Iran de 1979.
J-P Damaggio



[1] Je soutiens globalement le dernier article courageux de Denis Collin.


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Commentaires

par p_delvaux le Mardi 12/09/2017 à 21:11

 Nous sommes bien à un tournant de l'Histoire qui demande de ne pas oublier le temps long au-delà de ce que nos études nous ont appris à appeler "l'ère moderne". Depuis la protohistoire, l'Histoire est faite d'affrontements de civilisations et d'incessants et arbitraires redécoupages de territoires par des puissants qui ont le talent d'entraîner leurs peuples dans la confusion de leurs intérêts respectifs. Il arrive parfois que la cause soit légitime mais on arrive au même résultat : les uns dominent les autres et les rôles changent au fil des siècles.

Si nous nous replaçons dans l'ère moderne qui vit cette "construction linéaire de la démocratie", je crois qu'on ne peut la réduire à cette "récupération de la révolution par les puissants", au dévoiement des Lumières par les capitalistes en pleine ascension. Je vois là une vision parcellairement marxiste de l'Histoire. Il en est un aspect indéniablement constitutif mais pas suffisant. L'autre aspect constitutif de l'Histoire du monde qui semble nous assaillir violemment aujourd'hui, c'est l'être humain lui-même et la place qu'il se donne parmi les siens et au-delà. Cela a donné aussi bien les nations que les religions et n'est pas spécialement conditionné par des considératiobns matérielles mais par le lien social, l'idéal, la transcendance, la spiritualité... 

En privilégiant le matérialisme, les idées des Lumières, assez marquées par le protestantisme, ont favorisé non seulement l'expansion du capitalisme mais aussi le consumérisme et l'hédonisme sans limite. Certes, ce n'était pas le but recherché par leurs auteurs de la même manière que Marx ne se doutait pas de tout ce que l'on ferait au prétexte de son analyse du capital...  Dans une lecture sommaire et caricaturale des philosophes et au nom de la fin de la féodalité, les bourgeois qui menèrent la révolution française (dont beaucoup issus de la noblesse à l'instar de Philippe Egalité), gommèrent dix siècles d'histoire sans distinguer l'abolition des privilèges de l'écheveau historique et moral qui avait fait émerger au fil des siècles cette nation française de Clovis à Richelieu, de ses serfs à ses comtes guerriers en passant par ses moines.  La IIIe République en fit une bande-dessinée propagandiste qui paracheva la déconnection de la société française d'avec ses racines profondes.   

Aux Etats-Unis, le déboulonnage des statues des généraux confédérés relève du même aveuglement suicidaire de nos sociétés occidentales qui croient se voir ainsi modernes. Washington et Jefferson ne furent pas moins esclavagistes que le général Lee qui fut avant tout le défenseur d'une certaine souveraineté.Dans une telle logique de relecture momentanée de notre histoire et de ses grandes figures, nous n'aurions pas fini, en France, de détruire des statues... Déposséder de force les peuples de leur histoire est le meilleur ferment de toutes les révoltes, de toutes les guerres. 

C'est ce sentiment de perte historique, de dépossession culturelle que prétend porter le FN quand il parle d'identité, de patriotisme et de nation mais il le fait dans un salmigondis hérité de courants tellement divers (tous ceux agrégés par JMLP dans les années 60-70) qu'aucune ligne claire avec un débouché programmatique crédible ne s'en dégage. Cet enjeu identitaire et transcendant indispensable aux hommes, ce sont bien, aujourd'hui, les islamistes qui le portent je ne dirai pas le mieux mais le plus efficacement en termes de résultats stratégiques. Et c'est pourquoi ils pourraient l'emporter

PIerre Delvaux



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