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Lettre à un jeune iranien en colère contre ses parents

LYON, le 9 juillet 2009

Par Jérôme Maucourant • Internationale • Jeudi 09/07/2009 • 1 commentaire  • Lu 1724 fois • Version imprimable


La question que tu poses est celle de la révolution et de la crainte étrange qu’elle puisse même réussir.[1]

Commençons par la crainte de voir se développer des troubles à fondements ethniques ou régionaux, voire des tentatives de sécessions. Ces phénomènes sont, il est vrai, des événements accompagnant souvent les ruptures révolutionnaires. Toutefois ne peut-on penser que la répression actuellement menée soit la meilleure façon de garder à long terme le Kurdistan, par exemple, au sein de la nation iranienne ?  Tu évoques aussi le retour des diasporas, lequel créerait de l’inflation et autres désordres socio-économiques. Mais, là encore, n’est-ce pas la logique même de ce régime que d’impliquer une économie de pénurie, laquelle est à l’origine d’une inflation déjà très forte ? Le problème n’est-il pas, dès aujourd’hui, que cette inflation exprime une façon de répartir des richesses sociales au profit des classes hégémoniques ? À cet égard, quelle que soit la rhétorique du Guide et du président sortant, le système iranien est un système fondé sur l’exploitation de classe, l’injustice et la cupidité. Bref, c’est un monde sous l’empire du Capital. En cela, il est très proche du nôtre.

 

La religion n’y est même plus l’esprit d’un monde sans esprit, elle est devenue une obscénité qui a l’avantage de préparer un monde plus libre parce que suffisamment libéré de l’emprise religieuse. En utilisant une expression de Max Weber, il serait possible de caractériser l’économie de l’Iran comme « capitalisme politique », c’est-à-dire, en l’espèce, d’un capitalisme monopoliste[2] réglé politiquement. Le capitalisme en Iran n’est pas un « capitalisme rationnel », qui construit les conditions de sa propre croissance sur l’exploitation rationalisée de la  force de travail et des opportunités de marché, fût-ce au détriment de l’habitation de notre monde. Il s’agit plutôt, semble-t-il, d’un agencement de réseaux captant les profits issus de la rente pétrolière, du commerce extérieur en général, distribuant aussi les prébendes issus de la liquidation de la propriété publique. La manne pétrolière, dans un autre système, pourrait, par ailleurs être utilisée de façon plus productive, ce qui ferait que les retours des exilés, dont nombre ont des talents absolument remarquables, serait plus une chance pour l’Iran qu’un handicap. On ne peut, pour ces questions, se projeter dans l’avenir avec la logique d’un système qui, dans cette hypothèse, ne serait plus le même. Ainsi, tu ne me convaincs nullement de ces « graves conséquences » strictement économiques qu’un reversement du système politique actuel pourrait impliquer. Bien au contraire …

Venons-en à la question centrale qui te préoccupe, celle des dangers véritablement mortels qui résulteraient d’un changement de régime. Tu m’assènes un argument fort : celui de l’irréalisme politique. Il aurait été celui de tes parents et il conviendrait ne pas répéter cette bévue qui a tourné au drame actuel. Tu supposes ainsi que cette révolution de 1978-9 était, en quelque sorte, le fruit d’une volonté humaine. Un grand historien a écrit, de façon un peu excessive mais suggestive, que les systèmes historiques ont les événements de leurs structures. Ce n’est pas le désir de révolution qui a fait, essentiellement, la révolution, mais un ensemble de conditions, dont la dislocation sociale consécutive à une croissance économique accélérée, consécutive, plus généralement, à une hypermodernisation. Le Chah a été le vrai révolutionnaire de l’affaire.  Il a, en effet, promu une mutation rapide du monde agricole, la fameuse « révolution blanche », et une vive croissance économique. Puis, il a réagi à la montée des contradictions dans les années 1970 par un monopole politique absolu, avivant ainsi l’expression politique du bouillon socio-économique en surchauffe.

Sache que si la croissance économique avait continué au rythme du règne du second Pahlavi, comme vient de me l’apprendre un économiste iranien, le PIB par habitant eût été le même en Angleterre qu’en Iran … Certes, il ne s’agit, aucune façon, de nous faire regretter le Roi des rois, car la prolongation d’une telle série statistique a un sens évidemment très restreint. Mais, elle indique, aussi que des mutations sociales radicales ne pouvaient manquer de se produire. La simple continuation d’un rythme plus modéré de la croissance impliquait des réformes institutionnelles que le Chah a refusé, provoquant lui-même sa propre perte. Comme beaucoup de despotes, éclairés ou non, il n’a pas compris que tout doit changer pour que tout puisse continuer. Regretter le Chah, c’est croire possible de fixer un état des choses qui avait l’apparence de l’ordre mais la réalité d’un chaos prérévolutionnaire. C’est cette monarchie déraisonnable qui devrait être l’objet de ta vindicte de jeune homme « raisonnable », non tes parents, ces hommes qui ne pouvaient manquer de faire l’histoire, même s’ils ne savaient pas l’histoire qu’ils faisaient. Un historien raconte même qu’un envoyé du gouvernement américain en voyage en Iran, dans les années 1970, s’était étonné, devant le spectacle d’inégalités qu’offrait la réalité iranienne, de l’absence d’un parti communiste digne de son nom … Ainsi, la faute de tes parents, surtout celle de la gauche, islamique ou non, fut sans doute de ne pas avoir su créer une organisation qui soit prête à recevoir l’événement de la révolution, de n’avoir pu s’unifier pour canaliser le changement.

La figure unificatrice fut Khomeiny, dont un camarade d’origine iranienne m’a dit qu’il était de ces cadavres tenus au frigo par les Américains, dans leur propre tentative de canaliser le changement. Le trop fameux Zizek, maintenant vieillissant, se trompe en disant qu’il s’agissait alors de la révolution « de » Khomeiny[3]. Mais, il est vrai que toute réalité humaine est l’articulation d’un mot et d’une chose. Yasser Arafat a ainsi donné un nom à la Palestine ; par-là même il l’a fait exister pleinement comme sujet historique. Donc, ce que les Iraniens n’ont pas fait pour eux, ce que la gauche n’a pas pu faire, l’Empire l’a fait en offrant un Ahriman en lieu et place d’un Ahoura Mazda fantasmé. Avec plus de succès qu’on dit. Car, même si la créature cléricale a échappé au créateur, il n’y a pas eu de révolution socialiste en Iran et une guerre terrible a affaibli ton pays et son voisin occidental, deux nations qui aspiraient à un légitime rôle régional. Je ne crois donc pas que tu puisses en vouloir à tes parents, au message qu’ils ont porté et qu’ils peuvent porter encore, et aussi à ceux qui, maintenant, s’en inspirent en tirant les leçons de l’histoire.

Comme tu l’as compris, peut-être, ce n’est pas de l’impérialisme que de vouloir pour les autres ce qu’ils désirent, même si l’objet de ce désir semble occidental : la liberté et l’égalité. Et je sais qu’en cette affaire, j’aurai contre moi les « chavistes » inconditionnels, les « anti-impérialistes » obsessionnels pour qui rien ne compte que d’être, par principe, contre le Système. Leur pathos leur fait oublier les droits concrets de ceux qu’ils prétendent défendre. Il leur importe seulement que l’Iranien, voire le Libanais du Sud, soit cette fiction d’homme, par principe anti-américain absolu, inflexible, désintéressé, prêt à tout moment au sacrifice suprême. Toutes choses que ces tigres de papiers européens ne sont pas mais qu’ils ont le seul courage de vivre par procuration. Ce serait vraiment un ethnocentrisme paradoxal que de croire que le droit à l’émancipation serait le privilège de l’Occident ! Quand j’entends parler des étudiants réfugiés ici, après les manifestations de 2007 contre Ahmadi-nejad, je me dis que, vraiment, je ne me trompe en rien sur ce droit naturel et imprescriptible à être libre. Cette exigence, que portaient les gauches iraniennes, est toujours brûlante[4]. Non, ce n’est pas du paternalisme que de partager avec des camarades venus d’Iran une vision commune de l’homme, la revendication de l’égale liberté.

 

Comprends-moi bien : que tu préfères « l’évolution à la révolution », comme tu l’écris, le vote Moussavi au boycott ou à l’action armée, est un choix parfaitement respectable qui ne concerne que les Iraniens. J’ai compris, en t’écoutant, que Moussavi n’est qu’un instrument et que la masse des gens se défie des partis politiques. Mais, ici, en France, je me dois porter le message de ces camarades d’Iran, ou d’ailleurs, qui veulent parfois radicalement un monde meilleur. Un monde qui ne soit pas asservi au capital financier ou à un capitalisme politique, même paré des atours des fondations religieuses. Que vivent les messages de ces camarades, à un moment où, comme en 1979, de nouveaux événements peuvent violement surgir du choc des structures qui font la société ! On ne choisit pas le moment d’une révolution et il vaut mieux maîtriser son pouvoir créateur, sinon on subira son aspect destructeur. C’est le sens même de la possible issue fasciste inhérente à toute révolution moderne.

Jérôme Maucourant[5]



[1] Je remercie Yohann Cesa, Jacques Jedwab et Frédéric Neyrat pour leurs observations relatives à ce texte. Je demeure seul responsable des fautes ou inexactitudes qui demeurent.

[2] Ramine Motamed-Nejad, « Face cachée de la théocratie - L’Iran sous l’emprise de l’argent », Le Monde diplomatique, juin 2009 — Page 11 (http://www.monde-diplomatique.fr/2009/06/MOTAMED_NEJAD/17226).

[3] « Téhéran en crise, ou le retour aux sources de la révolution de 1979 », par Slavoj Zizek, LE MONDE, 27.06.09.

http://mobile.lemonde.fr/opinions/article/2009/06/27/teheran-en-crise-ou-le-retour-aux-sources-de-la-revolution-de-1979-par-slavoj-zizek_1212498_3232.html

[4] En passant : "Récit d'une vérité amère - à l'occasion de l'incessante dégradation de la situation des femmes en Iran - Lundi 29 septembre", par Azam Devisti (Shiva), article publié dans la lettre 599 (http://www.gaucherepublicaine.org/_archive_respublica/2,article,2206,,,,,_Recit-d-une-verite-amere.htm

[5] Coéditeur avec Michele Cangiani des Essais de Karl Polanyi aux éditions du Seuil (2008) (http://www.laviedesidees.fr/Karl-Polanyi-le-marche-et-le.html)


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Commentaires

par regis le Vendredi 10/07/2009 à 01:20

« les « anti-impérialistes » obsessionnels pour qui rien ne compte que d’être, par principe, contre le Système. Leur pathos leur fait oublier les droits concrets de ceux qu’ils prétendent défendre. Il leur importe seulement que l’Iranien, voire le Libanais du Sud, soit cette fiction d’homme, par principe anti-américain absolu, inflexible, désintéressé, prêt à tout moment au sacrifice suprême. Toutes choses que ces tigres de papiers européens ne sont pas mais qu’ils ont le seul courage de vivre par procuration » Je vous approuve chaleureusement. Ces « révolutionnaires » n’ont plus d’idées mais se vautrent avec délectation dans l’idéologie. Dans leur imaginaire, l’humanité, pas l’abstraction, les femmes et les hommes concrets avec leurs besoins, leurs espoirs d’un monde meilleur n’existent plus.

La politique est réduite à une religion où il faudrait choisir entre le mal et le bien. D. Collin avait raison de parler de retour du stalinisme : même dimension religieuse, même mépris de la vie humaine : les iraniens qui manifestent au péril de leur vie sont réduits à l’état de pions manipulés par l’impérialisme…Leurs aînés « en « révolution » nous disaient la même chose s’agissant de Budapest, Berlin, Prague.

Ecoeurant !  



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