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Rétrospective: ce qui fut le gouvernement Jospin de 1997

Le reniement considéré comme l’un des beaux-arts

Par la-sociale • Histoire • Samedi 31/12/2016 • 0 commentaires  • Lu 999 fois • Version imprimable


Après avoir rappelé ce que fut le programme de la "gauche plurielle" présenté aux électeurs après la dissolution de l'Assemblée Nationale voulue par Chirac, nous tirons le bilan.

«De ces éléments contradictoires qui forment le tissu de sa campagne électorale, Jospin va progressivement faire émerger une cohérence politique nouvelle. Il ne s’agit de pas savoir si tout cela était calculé à l’avance ou si la pression des circonstances a poussé le nouveau gouvernement sur une voie qu’il n’avait pas prévue. Du point de vue de l’analyse politique, ce type d’interrogation est, la plupart du temps, assez oiseux. Il faut s’en tenir aux faits, en s’efforçant de ne pas se laisser berner par les discours fumeux et paroles doucereuses dont les dirigeants politiques savent si bien envelopper leur action pratique. En novembre 1995, confronté à des manifestations répétées (jusqu’à deux millions de manifestants le même jour) et à la paralysie des principaux services publics, le Premier Ministre de l’époque affirme qu’il reste “ droit dans ses bottes ” et maintient sa volonté de mettre en cause les régimes spéciaux de retraites, ceux des fonctionnaires ou des agents de la SNCF. 21 mars 2000 : les agents des impôts et du trésor, les enseignants et les parents d’élèves font grève et manifestent contre les plans des ministres Sauter et Allègre. Contraint de louvoyer face au mouvement social, Jospin décide pourtant d’enfiler les bottes de Juppé et annonce son objectif : aligner les régimes de retraite des fonctionnaires sur celui du privé. Le style est différent ; on en appelle à la concertation et au dialogue, à un nouveau pacte. Mais le fond est le même. Jospin vient de reprendre à son compte intégralement le plan Juppé de 1995 – en réalité les autres parties du plan Juppé, celles que le mouvement de 1995 n’avait pas bloquées sont mises en œuvre avec zèle par Martine Aubry depuis le retour de la gauche au pouvoir.

 

La question des retraites est un point sensible entre tous : les fonctionnaires et les agents des services publics sont réputés constituer une des bases les plus solides de la gauche et c’est l’échec de Juppé sur cette question qui signe la condamnation de son gouvernement et conduit à la dissolution de 1997. La continuité entre la droite et la gauche ne peut pas trouver plus bel emblème.

Sur toutes les questions essentielles, en effet, la politique suivie par le gouvernement Jospin constitue un reniement résolu non seulement des traditions socialistes et républicaines, mais aussi des promesses du candidat Jospin. Certes, le mandat impératif n’est pas admis dans une démocratie représentative – le peuple est prié de laisser les représentants gouverner à sa place. Mais tout de même : les élus ne sont pas forcés de faire exactement le contraire de ce qu’ils avaient promis ! Serait-ce devenu une forme de démagogie ringarde que de se sentir tenu, un tant soit peu, par les engagements pris devant le peuple ?

Qu’on en juge. Il fut un temps où la gauche se chamaillait pour savoir si on nationaliserait tous les grands groupes capitalistes ou seulement les secteurs stratégiques – armement, banques, assurances, etc. On s’est rabattu sur la formule minimale qui a surtout permis de renflouer avec de l’argent public des groupes privés dans une situation délicate. Quand Rocard proposa de se contenter de prendre le contrôle des groupes en les nationalisant seulement à 51 %, derrière Mitterrand, tous les grands chefs du “ socialisme à la française ” montèrent à l’assaut contre le chevalier félon. Quelques années plus tard, à l’occasion de sa réélection en 1988, Mitterrand définit la politique des nationalisations par la célèbre formule du “ ni-ni ” – ni nouvelles privatisations, ni nouvelles nationalisations. Cette formule paraîtrait aujourd’hui d’un gauchisme échevelé. Non seulement les privatisations prévues par le gouvernement Juppé sont poursuivies, non seulement les plus beaux fleurons du secteur public (France Télécom, Air France, EDF-GDF) entrent, à des rythmes différents, mais inéluctablement dans l’arène du capitalisme mondialisé. Non seulement la privatisation du Crédit Lyonnais parachève la destruction d’un système économique construit autant et sinon plus par le général de Gaulle et les gouvernements issus de la Résistance que par les socialistes de 1981. Mais on voit même Jospin négocier sur un coin de table la cession de l’Aérospatiale à Lagardère et les communistes d’applaudir à ce renforcement de la puissance européenne. On croit rêver. Ou faire un cauchemar.

Les socialistes nouveau style rétorqueront que les nationalisations, ce n’est pas le socialisme. Soit. Mais les privatisations ne semblent pas vraiment la bonne direction pour aller vers “ l’appropriation sociale des grands moyens de production et d’échange. ” Il n’est même pas besoin d’être un socialiste pour admettre la nécessité d’un secteur public suffisamment puissant pour permettre à l’État d’agir en vue de l’intérêt général. La Constitution encore en vigueur prévoit même explicitement le rôle des nationalisations : “ Tout bien, toute entreprise, dont l'exploitation a ou acquiert les caractères d'un service public national ou d'un monopole de fait, doit devenir la propriété de la collectivité. ” La distribution de l’eau est, par nature, un monopole de fait : on voit mal une ville faire construire plusieurs réseaux et les habitants installer chez eux plusieurs robinets pour choisir au jour le jour de consommer l’eau vendue au tarif le plus avantageux. Depuis des décennies, la Générale des Eaux (aujourd’hui Vivendi) et la Lyonnaise des Eaux se partagent le territoire national. Ces deux groupes, outre les monopoles qu’ils se sont assurés sur la distribution de l’eau, du chauffage urbain, etc, se sont étendus dans les réseaux de télécommunications, dans les services les plus variés. Ils pratiquent la corruption à grande échelle – comme l’ont révélé de nombreuses affaires. Philippe Seguin, qui n’est pas spécialement un socialiste dogmatique à l’ancienne mode, s’était prononcé pour la nationalisation de la distribution de l’eau – décision qui aurait d’autant plus d’intérêt qu’elle permettrait peut-être la mise en place d’une politique cohérente de l’eau sur l’ensemble du territoire. Les socialistes, qui ne voulaient pas se laisser doubler sur leur gauche par un gaulliste, lui avaient emboîté le pas. De toutes ces bonnes intentions, il ne reste absolument plus rien. Plus aucun chef socialiste n’ose en parler, plus aucun n’ose prononcer le mot même de nationalisation.

Oublions les nationalisations et admettons une minute qu’il soit nécessaire de devenir résolument moderne. Regardons donc du côté de la politique sociale. Au dogmatisme ancien, le PS a, paraît-il, substitué une politique pragmatique, plus proche des “ gens ”. Et ce qui préoccupe “ les gens ”, c’est l’emploi. Donc le socialisme jospinien se traduira par une politique “ volontariste ” de l’emploi. Évidemment, le volontarisme n’ira pas jusqu’à rétablir l’autorisation administrative de licenciement, pourtant réclamée – mollement – par deux des partenaires de la gauche plurielle, le MDC et le PCF. La politique volontariste a deux piliers qui sont censés prouver que la politique de Jospin est vraiment une politique de gauche – pour ceux qui seraient tentés d’en douter !

Le premier de ces piliers est la RTT (réduction du temps de travail). Loin de mettre en place la vieille revendication de la semaine de 35 heures, la loi change radicalement le mode de calcul du temps de travail puisque, en réalité, cette loi Aubry est celle de l’année de 1600 heures. Ce qui n’a aucun rapport avec la semaine de 35 heures. Le deuxième pilier est le développement des emplois jeunes. La droite, qui fait l’âne pour avoir du son, y a vu “ une nouvelle expression de la manie qu’ont les socialistes de multiplier les fonctionnaires ”. Il n’en est rien. Dans le secteur public et parapublic, les emplois jeunes permettent d’embaucher au SMIC des jeunes titulaires en général d’un bac+2 ou plus pour accomplir des tâches normalement dévolues à des fonctionnaires à plein temps, titulaires de toutes les garanties de la fonction publique. Il s’agit enfin de personnels de droit privé – mais ne disposant pourtant pas des garanties du secteur privé, notamment vis-à-vis des juridictions prud’homales. Bref, loin d’être une extension de la fonction publique, les emplois jeunes constituent au contraire une arme de guerre contre le statut des fonctionnaires, statut dont on doit rappeler qu’il est, lui aussi issu de la Résistance – on trouve Maurice Thorez et Michel Debré parmi ses inspirateurs – et qu’il avait subi quelques retouches dans les premières années du premier septennat de François Mitterrand sous l’impulsion du ministre communiste de la Fonction Publique, Anicet Le Pors.

Là encore, on nous dira qu’il faut être pragmatique et que peu importe que le chat soit noir ou blanc pourvu qu’il attrape les souris. Il faut pourtant un certain culot pour affirmer, comme le font les responsables socialistes, que leur politique est la cause de la régression du chômage en France depuis deux ans. Le chômage recule dans tous les pays d’Europe, quelle que soit la politique économique suivie, l’embellie économique en est la cause et la droite a beau jeu de le faire remarquer. Pour des résultats incertains, le gouvernement de la Gauche Plurielle s’est engagé dans l’aggravation de la précarisation, dans des secteurs comme la Fonction Publique où pourtant on ne peut pas invoquer la pression de la concurrence internationale. Il a déstabilisé les relations sociales au détriment des salariés souvent contraints d’engager des mouvements contre la loi de réduction du temps de travail, ce qui est un comble ! Et le résultat en est que la réduction du chômage se fait sur le mode américain, c'est-à-dire par l’augmentation du nombre de “ poor workers ”, de travailleurs appauvris, aux conditions et statuts précaires qui pourront être jetés à la rue au premier retournement de conjoncture. Ainsi dans l’enseignement, on aboutit à cette situation que les nouveaux “ maîtres contractuels ”, engagés sur des CDD – par exemple 200 heures d’enseignement – sont dans une situation bien pire que celle des anciens maîtres auxiliaires et, pendant ce temps, le nombre de postes statutaires mis au concours se réduit chaque année comme une peau de chagrin.

On peut continuer ainsi. Dans tous les secteurs, sur toutes les questions importantes, la cohérence de la politique de la Gauche Plurielle est absolument évidente. Cette cohérence est soulignée par la presse financière anglo-saxonne qui ne manque jamais une occasion de faire l’éloge de Jospin. Il s’agit d’une politique d’adaptation de la société française à la “ mondialisation ”, façon pudique de nommer ce que les tenants de l’Union de la Gauche d’antan auraient désigné comme une politique au service du grand capital et des multinationales.

On sait bien que les partis de gauche, tout feu, tout flamme dans l’opposition, ont pris l’habitude de remettre leur drapeau dans leur poche dès qu’ils posent leur postérieur dans les voitures de fonction de ministères. Deux ou trois réformes sociales et pour le reste on gère les affaires courantes. Léon Blum lui-même se vanta, lors de son procès à Riom, d’avoir été un “ gérant loyal du capitalisme ”. Mais aujourd’hui les responsables gouvernementaux ne se contentent plus d’être des gérants loyaux du capitalisme qui calment les ardeurs populaires par quelques “ acquis sociaux ”. Pour la première fois, il n’y a aucun acquis social sérieux à exhiber, rien en tout cas qu’un gouvernement de droite n’eût pu mettre en œuvre et les ministres socialistes ne sont pas seulement des “ gérants loyaux  du capitalisme ” – pour reprendre la fameuse formule de Léon Blum – ils en sont d’un certain point de vue la force combattante la plus éclairée et la plus efficace. Ce que viendraient confirmer certaines confidences de Chirac créditant les socialistes d’une culture de gouvernement que la droite n’a plus. C’est précisément pour cette raison que la droite classique – porte-parole traditionnel des intérêts des milieux d’affaires – est aujourd’hui dans une crise profonde.»

(extrait de L'illusion plurielle. Pourquoi la gauche n'est plus la gauche. JC Lattès 2001)


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