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Rétrospective: le PS en 2001

L'analyse de Denis Collin et Jacques Cotta

Par la-sociale • Histoire • Samedi 31/12/2016 • 1 commentaire  • Lu 774 fois • Version imprimable


Le Parti Socialiste d’aujourd’hui n’est socialiste ni par son programme et ses références idéologiques, ni par sa composition sociale et ses électeurs, ni par la place qu’il tient dans le système politique français. Les militants sincères du PS n’y peuvent rien changer. On nous opposera quelques déclarations de fidélité ici ou là, quelques thèses énigmatiques de Lionel Jospin qui accepte l’économie de marché et refuse la société de marché. Les oripeaux demeurent et sont pieusement exhibés ; quelques chefs tentent encore, à la fin d’un banquet, de se rappeler les paroles de “ L’internationale ”. Mais ce n’est plus qu’un décor qui ne peut tromper que ceux qui le veulent bien. Comme le faisait remarquer Perry Anderson, lors d’une discussion avec le philosophe Norberto Bobbio, les étiquettes idéologiques peuvent perdurer alors même qu’elles ne recouvrent plus aucune substance, comme les conflits entre les “ Bleus ” et les “ Verts ”, des factions de conducteurs de chars dans la Rome Antique, dominèrent pendant des siècles la vie politique à Byzance. Sans aller si loin dans le temps, on peut rappeler que Pompidou se disait partisan, contre le socialo-communisme français, d’une social-démocratie à la suédoise et que Jacques Chirac, devenu Premier Ministre de Valéry Giscard d’Estaing se réclamait d’un “ travaillisme à la française ”.

On nous dira que des divergences substantielles demeurent sur les “ questions de société ”, comme en témoignerait la polémique sur le PACS ou la question de la parité. C’est oublier que ces fameuses “ questions de société ” sont loin de recouvrir politiquement et socialement le traditionnel clivage droite/gauche. La droite moderniste, attentive aux transformations économiques, a compris depuis longtemps que les positions traditionnelles sur la famille ou l’éducation sont devenues contradictoires avec les impératifs de la “ société nomade ” qui s’organise dans les sommets du capitalisme financier mondial. Il faut se souvenir que le premier grand réformateur dans ce domaine fut Giscard d’Estaing lui-même, un président dont on devrait rappeler le bilan, autrement impressionnant, compte tenu du contexte, que celui des socialistes au gouvernement : droit de vote à 18 ans, promotion de l’égalité des femmes par des mesures importantes concernant le droit civil, légalisation de l’IVG, reconnaissance des droits humains des prisonniers – sa fameuse poignée de mains aux “ taulards ” – abolition de la censure cinématographique, etc… Les grands dadas des “ théoriciens ” socialistes comme l’environnement ou la politique de la ville, tout cela a été engagé sous le septennat de leur prédécesseur injustement oublié !

Sur ce qui compte réellement, sur la République, sur la politique étrangère, sur la politique économique et sociale, le PS et ses vassaux de la “ gauche plurielle ” mettent leurs pas dans les pas de la droite libérale, au point que Pasqua peut paraître aisément comme un critique de gauche du gouvernement actuel. Démolissage progressif de la souveraineté nationale, alignement systématique sur la stratégie des USA, liquidation des services publics, ample politique de privatisations, destruction de l’intérieur de l’instruction publique républicaine, attaques sournoises contre les fonctionnaires et généralisation sous couverts “ d’emplois jeunes ” de la précarité dans la fonction publique, mise en pièces du code de travail au nom du “ partage du travail ” avec flexibilité, la liste est longue des questions essentielles qui démontrent que le PS est bien devenu, malgré la volonté d’une partie de ses militants, la “ nouvelle droite ” c'est-à-dire le nouveau parti des grands intérêts financiers et boursiers.

Pour occuper cet espace, il fallait au Parti Socialiste “ fin de siècle ” une mise au pas systématique de toute contestation possible. Le gouvernement de la “ gauche plurielle ” constitue la camisole de force nécessaire à l’interdiction de toute indépendance de pensée et d’action des forces qui y participent. Les alliés savent être utiles. S’il faut casser une grève et s’opposer aux mouvements sociaux, les ministres communistes font leur œuvre. Et lorsque la marée noire met en cause une multinationale comme Total-Fina-Elf, les Verts prennent la relève pour relativiser les dégâts.

Comment cela a-t-il pu s’accomplir ? Quelles conséquences cela a-t-il sur l’évolution de la vie politique dans notre pays ? Nous ne prétendrons pas avoir la réponse complète à ces questions. Après avoir montré dans le détail la signification des transformations dans la politique socialiste, à la fois sur les questions sociales, économiques, politiques et institutionnelles, nous tenterons d’éclairer quelques-uns des mécanismes particuliers et paradoxaux de cette grande transformation. Ainsi, nous essaierons de montrer que les rapports particuliers du PS avec plusieurs courants d’extrême gauche, paradoxalement en apparence, ont contribué à lui permettre de larguer les amarres avec la tradition. Cette histoire-là est presque toujours traitée sur le mode du sensationnalisme journalistique : Jospin était-il ou non une “ taupe ” lambertiste ? Pourtant, elle est décisive parce qu’elle raconte les transformations idéologiques de “ l’élite ” de la nation, c'est-à-dire le bouleversement du “ champ politique ”, un bouleversement dont on mesure souvent encore très mal la profondeur, tant les fantômes du passé pèsent sur les générations présentes. Nous reviendrons également sur le rôle de la corruption qui est loin de se limiter à des affaires judiciaires. La corruption est, certes, aussi vieille que le monde, et les précédents gouvernements ont connu leurs heures de “ gloire ” dans ce domaine. Même si on admet avec Montesquieu que le principe de la République est la vertu, de l’affaire de Panama aux avions renifleurs chers à Albin Chalandon, l’histoire de la République, c’est aussi l’histoire de ses scandales. Ce qui est particulier avec les “ affaires ” qui touchent le PS et concernent certains de ses responsables, c’est qu’elles témoignent de l’interpénétration en profondeur des milieux financiers, des lobbies, d’une fraction de la haute fonction publique et des cadres socialistes. Il y a toujours eu des affairistes socialistes, mais la vieille SFIO n’était pas pour autant le parti des milieux d’affaires. Les “ affaires ” actuelles du PS découlent au contraire de ce que le PS est très largement devenu le parti des milieux d’affaires.


(Extrait de L'Illusion plurielle. Pourquoi la gauche n'est plus la gauche. JC Lattès 2001)

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Commentaires

Quelques réflexions en 2017 sur un article écrit en 2001, par Robert Duguet par Robert Duguet le Dimanche 08/01/2017 à 11:00

« Les militants sincères du PS n’y peuvent rien changer » : ce texte est écrit en 2001. Déjà à cette date les militants s’y faisaient rares dans les sections locales. Mais aujourd’hui il n’y demeure plus que les clients, ces ratons laveurs ou petits marquis de banlieue qui n’ont de cesse d’y trouver un bout de carrière politique, indemnités d’élus à la clef et position sociale, pour améliorer les fins de mois ou échapper un petit peu à l’état de salarié. Plus le pôle de pouvoir est petit, plus ils sont prêts à tuer père et mère pour y parvenir. La lie de l’humanité… des ténardiers version 2017 !

L’ancien président Pompidou a été avant-guerre enseignant et militant socialiste, il était issu d’une famille républicaine et socialiste où on haïssait à la fois l’extrême droite et l’Action Française d’une part et le « mouvement communiste » d’autre part : dans sa jeunesse quelque peu romantique et littéraire, il fit d’ailleurs le coup de poing contre l’Action Française. Quant à sa qualité de militant socialiste, il le quitte avec le courant néo de Marcel Déat, Adrien Marquet en 1933. Le néo-socialisme est un courant politique qui se développe dans la décennie 1920-1930 en France et en Belgique, avec Henri de Man, et vise à renouveler la pensée socialiste. Hostiles au marxisme et au réformisme à petits pas de la social-démocratie, le néo-socialisme prônait une « révolution constructive » menée par l’État et les techniciens (ingénieurs, syndicalistes, etc.) par la planification ou planisme, reposant sur l’association capital-travail et l’économie dirigée. Cette rupture de droite avec le socialisme conduisit une partie de ses promoteurs à adhérer au programme de la révolution nationale de Vichy,  tandis que d’autres et Pompidou en fit partie, optant pour la Résistance, furent les promoteurs des grandes réformes des Quatrième, mais surtout Cinquième Républiques (Plan, régionalisme, aménagement du territoire, etc.).

A propos de Giscard d’Estaing et des réformes à portée sociale qu’il fit durant son septennat, il faut ajouter un développement conséquent du logement social : renseignement pris au près d’un ami qui fut conseiller régional, ce qu’on fait les socialistes au pouvoir est très inférieur à ce qui a été réalisé sous Giscard. Sous les septennats de François Mitterand ce fut au contraire la flambée de l’immobilier privé et la hausse des loyers pour les plus pauvres.

Quant au rôle que les courants d’extrême gauche, j’ajouterai surtout le courant lambertiste, vis-à-vis de l’évolution droitière du nouveau PS né à Epinay en 1971, je renvoie les lecteurs au travail exceptionnel fait par un ancien permanent de la maison Lambert (OCI) que je publie sur mon blog personnel : http://socialisme-2010.fr/blog2016/index.php. Depuis 2001, date d’écriture de cet article de Denis Collin et Jacques Cotta, un certain nombre de langues ont commencé à parler et écrire. A suivre…



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