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vendredi 23 janvier 2026
Le monde va vers le chaos. La poursuite de la guerre en Ukraine, les secousses en Iran et les incartades du bouffon nord-américain laissent entrevoir une dislocation rapide de ce qui tenait lieu d’ordre mondial. Faut-il craindre cette dislocation ou s’en réjouir en espérant l’avènement d’un nouvel ordre plus juste ? Les formules ne manquent pas depuis l’écroulement du bloc soviétique : nouvel ordre mondial, monde multipolaire contre monde monopolaire américain, Sud global contre nord collectif, etc. Toutes formules qui se succèdent à grande vitesse, mais qui brouillent plus la vision du monde qu’elles ne l’éclairent.
L’origine de ce chaos
Pour comprendre ce qui est en cause, il faut d’abord comprendre les racines de cette dislocation. Ces racines ne peuvent être cherchées dans les foucades ou les ambitions de tel ou tel chef d’État. Ce sont les plaques tectoniques de l’économie mondiale qui, dans leurs déplacements en profondeur, provoquent tremblements de terre et raz-de-marée. Le mode de production capitaliste repose sur une loi fondamentale, celle de l’accumulation illimitée du capital. Dans un monde infini ou du moins sans limites, cette accumulation semble possible. Les théoriciens du capitalisme aux 17e, 18e et 19e siècles le répétaient : il suffit d’aller dans ces terres vierges de tout peuplement humain respectable pour pouvoir garantir la poursuite indéfinie de l’enrichissement privé. La colonisation est la conséquence normale du capitalisme. On peut certes remarquer que toutes les grandes civilisations avant le triomphe du mode de production capitaliste ont aussi été colonisatrices (Alexandre, Rome, les Arabes, les Mongols, les Ottomans), mais il s’agissait d’abord de pillage, de razzias et de tributs à faire payer qui sont les composantes de base de l’accumulation de puissance. Dans le mode de production capitaliste, ces éléments qui entrent dans « l’accumulation primitive » ne sont pas essentiels. L’essentiel, c’est l’extraction de la plus-value et la réalisation de la valeur des marchandises. C’est un processus « économique ». Dans l’absolu, le capital préfère la paix et le libre-échange. Mais en pratique, chaque fraction du capital, appuyée sur son État, doit assurer ses approvisionnements et l’écoulement de ses marchandises. Quand tout ce qui est disponible a été raflé par les uns ou par les autres, la poursuite de l’accumulation se heurte à des limites infranchissables qui entraînent des conflits entre les diverses fractions capitalistes. Les guerres mondiales résultent fondamentalement de ces mouvements en profondeur. L’analyse de Lénine dans L’impérialisme, stade suprême du capitalisme continue d’être pertinente. Du reste cette analyse prolonge les travaux antérieurs de Rudolph Hilferding et John A. Hobson. En refusant la thèse de Kautsky du « superimpérialisme », Lénine s’est montré beaucoup plus perspicace que bien des auteurs postérieurs.
La poussée de nouveaux impérialismes issus de ce qu’on appelait « Tiers Monde », principalement la Chine, et moins nettement l’Inde, la Turquie, l’Arabie, etc., la volonté de la Russie poststalinienne de rester dans la course, et la résistance de l’impérialisme américain confronté à un déclin relatif massif, autant de tendances qui se heurtent aujourd’hui. Elles se heurtent d’autant plus violemment que les recettes du passé ne fonctionnent plus très bien : l’accumulation de capital fictif ne peut pas être illimitée (proverbe de spéculateurs : les arbres ne montent pas jusqu’au ciel). La concurrence est féroce pour l’accès à des ressources naturelles ou agricoles sans lesquelles le capital ne peut plus se développer. Le pétrole, les minerais, les « terres rares », les ressources alimentaires sont évidemment à l’arrière-plan de nombreux conflits, mais ils ne suffisent pas à l’expliquer complètement.
Ces mouvements liés à l’accumulation du capital s’articulent à des mouvements civilisationnels sur le temps long. Ce n’est pas simplement le capitalisme chinois qui s’affirme, c’est aussi la civilisation chinoise, multimillénaire. C’est aussi la civilisation indienne qui est la prochaine sur la ligne de crêtes. Sans oublier la puissance de l’islam ou le réveil de la Perse. Ces mouvements se reflètent dans le déclin de l’Europe, déclin accéléré sous la coupe des institutions mortifères de l’UE. Trop souvent, la tradition marxiste a négligé cette dimension au profit d’un économisme à courte vue. Or les hommes pensent et agissent à partir de ce qu’ils ont appris, à partir des visions du monde dans lesquelles ils ont été éduqués, et les mêmes conditionnements économiques vont produire des mouvements sociaux très différents, suivant qu’on est en Chine, en Tanzanie ou au Canada. Les croyances sont des facteurs actifs de l’histoire, même les croyances les plus folles ou les plus arriérées, et nous sommes, aujourd’hui, le nez devant les produits de ces croyances.
L’ordre mondial ancien
Les philosophes des Lumières comme Rousseau et Kant avaient, les premiers, imaginé la construction d’un ordre mondial pacifique. Kant avait proposé un « traité de paix perpétuelle », assuré par une « Société des Nations ». Il s’agissait, pour Kant, d’aller au-delà du « concert des nations » issu des traités de Westphalie (1648) et d’instaurer un véritable droit international. La menace de la destruction pure et simple de la civilisation humaine, révélée par la Première Guerre mondiale, conduisait à la création de la Société des Nations qui fit rapidement faillite, incapable de contenir les nouvelles menaces de guerre qui s’accumulaient. La Seconde Guerre mondiale devait déboucher sur une nouvelle organisation, l’ONU, qui ne joua un rôle que pour autant que ses cinq tuteurs, les membres permanents du Conseil de sécurité, parvenaient à se mettre d’accord. L’ordre mondial effectif reposait sur l’équilibre des forces entre l’OTAN et le Pacte de Varsovie et la conscience chez la plupart des dirigeants que l’on devait éviter un nouveau conflit mondial, dans lequel les armes nucléaires auraient signé la fin de l’humanité – comme le disait Khrouchtchev, après une guerre nucléaire, les vivants envieraient les morts. Quand le conflit faillit vraiment éclater (affaire des missiles de Cuba), les États-Unis et l’URSS convinrent d’avoir une liaison permanente (le « téléphone rouge ») et acceptèrent progressivement de signer toutes sortes de traités pour maîtriser les dangers d’une guerre nucléaire. Toutes choses qui ne les empêchaient nullement de continuer de s’affronter sur des théâtres « secondaires », comme le Vietnam, par exemple.
Cet « ordre » précaire s’est effondré avec la fin du « bloc soviétique ». Le monde bipolaire semblait devenir unipolaire, d’autant plus que les pays de l’Est de l’Europe cherchaient à garantir leur sécurité en se plaçant sous le parapluie de l’OTAN. On les comprend : leur ancien suzerain russe laissait de très mauvais souvenirs, datant de la fin de la Seconde Guerre mondiale, par exemple en Pologne, sans oublier les « fraternelles » interventions en Hongrie en 1956 et en Tchécoslovaquie en 1968 ou le coup d’État du général Jaruzelski en Pologne en 1981. La bureaucratie stalinienne laisse dans les placards de très nombreux cadavres, elle qui fut un des pires régimes politiques qui aient été infligés à l’humanité au cours du 20e siècle. Le nazisme a duré une douzaine d’années, alors que l’URSS a existé pendant plus de soixante ans, sans compter les innombrables massacres qu’on doit imputer à la Chine, comme le génocide cambodgien.
On comprend les illusions propagées au début des années 1990 sur le « nouvel ordre mondial », qui devait préfigurer « la fin de l’histoire » (Fukuyama). Un monde pacifié où triompheraient les démocraties libérales, que pouvait-on demander de mieux ? Ces illusions se sont vite dissipées : les puissances « victorieuses » de la « guerre froide » voulaient profiter de l’occasion. Des plans de vassalisation de la Russie furent échafaudés. On rêva de « l’Europe-puissance » (Hubert Védrine). Mais, décidément, le capitalisme n’est pas fait pour la paix. En Europe même, les « grandes puissances » avaient œuvré à la dislocation de la Yougoslavie et inventèrent le bombardement humanitaire sur Belgrade en 1999. Après la « guerre froide », qui était une sorte de troisième guerre mondiale, commençait donc immédiatement la « quatrième guerre mondiale », pour reprendre l’expression de Costanzo Preve [1].
La « vieille Europe » en ruine
Vue de Pékin, la situation est fort différente de celle que nous observons depuis Paris. S’il faut se défier d’une certaine fascination occidentale vis-à-vis de la Chine (voir À propos de la République Populaire de Chine : Fascinations occidentales, altérité fabriquée et dépolitisation), il reste que la situation matérielle moyenne du peuple chinois s’est considérablement améliorée, pendant que le gouvernement peut faire valoir la place nouvelle de la Chine, qui se relève des humiliations que lui avaient fait subir les puissances coloniales dans le passé.
Mais vue d’Europe, la situation n’est pas brillante. Les rêves d’Europe-puissance à la Védrine se sont envolés. Le mépris des Russes (qu’on devait mettre à genoux en trois mois) a conduit les principaux pays de l’UE à s’embourber dans une guerre en Ukraine dont plus personne ne sait comment se sortir. Le problème de l’Europe n’est pas fondamentalement économique, stricto sensu. En parité des pouvoirs d’achat, l’UE arrive en 3e position derrière la Chine et les États-Unis. Avec plus de 450 millions d’habitants et des dépenses militaires de 390 milliards (1,5 fois la Chine et 3 fois la Russie), l’UE apparaît comme une puissance qui compte. Ou du moins pourrait compter. Les chiffres seraient encore plus impressionnants si on y ajoutait le Royaume-Uni. Mais précisément, ce n’est pas une question de chiffres qui sont, de surcroît, des chiffres agglomérés. Les États-Unis sont une nation, la Chine est une nation, la Russie est une nation, mais l’Europe n’existe pas. C’est un « machin » (pour parler comme de Gaulle), un édifice bureaucratique, sans soutien populaire, sans sentiment commun d’appartenance, vécu de plus en plus comme une cage d’acier qui paralyse les nations européennes et précipite leur déclin.
Les chiffres bruts ne sauraient masquer les tendances. D’abord, le déclin démographique qui frappe aussi la Chine, la Corée du Sud et commence à atteindre les pays du nord de l’Afrique. L’indice de fécondité pour l’UE était de 1,58 enfant par femme au 1er janvier 2025, avec toujours des taux très bas pour les pays du sud, comme l’Espagne, la Grèce ou l’Italie, aussi bas que ceux des pays comme la Pologne. Les chiffres sont assez variables suivant les sources, mais tous vont dans la même direction : l’Europe est loin du « taux de renouvellement » de sa population. Si la population européenne globale augmente encore, c’est essentiellement en raison d’une immigration assez forte. Mais celle-ci pose de redoutables difficultés, car, pour partie, cette immigration est animée d’une grande hostilité à l’égard des pays d’accueil. En Belgique, en Grande-Bretagne, en Suède et en France, les tensions entre les habitants de ces pays et les immigrés qui veulent imposer leurs lois sont de plus en plus vives, avec pour résultat la montée en puissance des partis dits d’extrême droite. On a longtemps parlé intégration pour éviter le mot qui fâche, assimilation, mais aujourd’hui, c’est la désintégration qui est à l’ordre du jour.
L’Europe industrielle ne va pas bien du tout. Le déclin de la production industrielle est général, moins prononcé dans les ex-PECO. L’Allemagne résistait avec 20-25 % du PIB dans l’industrie, mais le déclin est engagé là aussi. C’est la France qui détient le record : en 2000, l’industrie représentait encore 15 % du PIB et, aujourd’hui, c’est moins de 10 %. Le maintien et même la légère augmentation de la part de l’industrie dans les pays de l’est de l’Europe sont surtout le résultat des délocalisations internes à l’UE, délocalisations dont la Pologne est le grand bénéficiaire.
L’agriculture est stable autour de 1,9 % du PIB. Mais son sort va se régler dans les années à venir. L’accord avec le MERCOSUR ou les accords avec l’Ukraine visent à faire baisser le coût de la nourriture en Europe, c’est-à-dire à faire baisser la valeur de la force de travail – la part de l’alimentation dans le panier de la ménagère française ou italienne est considérée comme trop élevée pour la technocratie européiste, qui le compare aux Anglais ou aux Américains du Nord qui dépensent près de deux fois moins. Le modèle ukrainien, avec ses immenses exploitations, héritier de la collectivisation et des grands domaines courants en Europe orientale avant la domination soviétique, est l’avenir de l’agriculture européenne, qui doit cesser d’être une agriculture paysanne. Mais pour des pays comme la France ou l’Italie, perdre cette agriculture traditionnelle, c’est un véritable suicide national.
Cet affaissement spectaculaire de la production en général est lié à l’usage massif des délocalisations, notamment vers les pays d’Asie du Sud-est asiatique qui produisent les biens d’usage que nous consommons : électroménager, électronique, textiles, meubles, matériaux de construction, outillage, etc. La crise du COVID a renforcé encore cette tendance. Il y a bien des programmes de réindustrialisation, mais trop maigrelets pour renverser la tendance et, surtout, les travailleurs qualifiés de l’industrie manquent cruellement à l’appel. Enfin, la grande initiative du « tout électrique » avec interdiction des moteurs thermiques après 2035 a remis les clés de la voiture à la Chine et menace directement la puissante industrie automobile allemande.
Si on ajoute à ce tableau (noir) le délitement de systèmes scolaires drogués à la production de diplômes dévalués [2], on comprend que le « déclinisme » soit devenu si populaire. Les Européens sentent que leur destin leur échappe et qu’ils seront bientôt relégués dans un coin obscur du monde. La fin de l’histoire prend son sens. Affaiblis, les États-Unis veulent se concentrer sur ce qu’ils peuvent contrôler et sur leurs concurrents et adversaires sérieux, en premier lieu, la Chine. Non seulement ils ne veulent pas payer pour l’Europe, mais ils veulent faire payer l’Europe, lui dicter ce qu’elle doit produire et acheter. Ressurgit l’antagonisme entre Europe et Amérique, justement analysé par Trotski au début des années 1920. [3] Mais l’Europe est incapable de résister. Son équipement militaire est souvent américain : à l’exception de la France, les Européens achètent de F35. Dans le domaine du numérique, les Européens se sont livrés pieds et poings liés aux firmes US, ainsi toutes les données médicales françaises sont chez Microsoft. Et surtout, mentalement, les Européens sont ligotés, par leur atlantisme aveugle, par leur culte religieux du libre-échange et par leur haine de la Russie et de la Chine.
En vérité, l’UE est condamnée. Le déclin de l’Europe va pousser chaque pays à tenter de se sauver avant que ne coule le navire. Les initiatives de Trump apparaissent comme autant de condamnations du libre-échange, dogme central de l’UE. Pour l’instant, la peur du lendemain reste plus forte que les tendances centrifuges et l’exemple anglais de la sortie de l’UE n’est pas assez attrayant et les mouvements qui prônent la sortie de l’UE restent très minoritaires. Mais encore quelques années de trumpisme pourraient bien changer la situation.
Enfin, la guerre en Ukraine a révélé l’impuissance européenne. Engagée comme une opération contre la Russie, cette guerre qui commence en 2014 avec l’opération Maïdan s’appuie sur le ressentiment réel et souvent justifié d’une partie de la population ukrainienne contre la Russie, ressentiment cultivé par la propagande pro-UE et les mirages d’une intégration au « bloc occidental ». Le mépris des classes dirigeantes ouest-européennes à l’égard des Russes les a poussés à s’engager dans une aventure contre laquelle toute l’histoire aurait dû les prémunir. On devait « mettre la Russie à genoux en trois mois » (Le Maire). Mais il n’en a rien été. Quatre ans après le début de la guerre ouverte, la situation est catastrophique pour l’Ukraine, qui a perdu une partie importante de son territoire… et de sa population qui aurait baissé de 10 à 12 millions d’habitants, soit par l’exil, soit par le passage sous contrôle russe (Crimée, oblast du Donbass…), un chiffre à mettre en rapport avec la population ukrainienne au moment de l’indépendance, en 1991, de plus de 52 millions d’habitants. Aujourd’hui, le gouvernement de Kiev parle de 33 millions. L’opération militaire téléguidée par les Européens – on rappellera que c’est Boris Johnson qui a refusé les accords que Zelensky avait pratiquement signés avec Poutine au début de 2022 – est un échec en dépit de la résistance réelle des Ukrainiens anti-russes. Les va-t-en-guerre de l’UE en dépit de dépenses militaires en croissance importante sont incapables de fournir ce dont les armées de Kiev auraient besoin. La transformation du conflit en guerre ouverte entre les Russes d’un côté, la France et la Grande-Bretagne de l’autre serait l’ouverture d’une guerre entre puissances nucléaires et donc le début de la fin non seulement de l’Europe, mais de la civilisation humaine. Cerise sur le gâteau : lâchés par Trump, les Européens sont tentés de reprendre langue avec Poutine… Quel gâchis ! Que de crétins incompétents ! Retour à la case départ avec une Ukraine diminuée de 20 % de son territoire. [4]
Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font
Mais le pire peut-être, dans la situation actuelle, est le désarroi qui frappe les intellectuels et les « élites » (ou prétendues telles). Ils ont tous pris un coup de Trump sur la tête. Les uns tiennent Trump pour une anomalie, un fou furieux qui a pris le contrôle des États-Unis par un méchant coup du sort. Ce n’est pas tout à fait faux : l’entêtement des démocrates à représenter Biden (passablement liquide) tout en soutenant les aberrations wokistes les plus extravagantes pour finir par envoyer au casse-pipe une mauvaise candidate ont grandement fait le jeu de Trump. Voyant qu’il avait le vent en poupe, toute l’oligarchie « high tech » qui penchait plutôt du côté démocrate s’est ralliée comme un seul homme au candidat républicain. Un programme protectionnisme pour défendre l’industrie américaine et une ferme intention de lutter contre les drogues qui ravagent la population parmi les pauvres, Trump avait tout ce qu’il fallait pour gagner un peuple dont il se moquera comme d’une guigne une fois parvenu au pouvoir. Mais cette combinaison de circonstances n’explique pas pourquoi les démocrates ont été si mauvais et pourquoi l’État profond soutient Trump dans la politique anti-européenne et, sous certains rapports, pro-Poutine.
À l’inverse, d’autres politiques ou analystes considèrent que Trump sait exactement ce qu’il fait et qu’il est en train de bouleverser l’ordre de mondial dans le bon sens. En revenant aux rapports de force, il fait voler en éclats « l’ordre par les règles » dont les Européens sont si fiers, il met un terme à la phase néolibérale et contraint tout le monde à revenir aux fondamentaux de l’État-nation et à une trouver un nouvel ordre international. En outre, il mettrait un terme aux billevesées sur le climat et aux velléités écolos du capitalisme vert. Cette analyse n’est pas tout à fait fausse. Trump prend acte qu’une période historique et qu’un nouvel ordre est à construire. Il veut neutraliser la Russie pour s’occuper de la Chine et ramener l’Amérique latine sous la coupe de la doctrine Monroe.
Fondamentalement, au-delà du côté grotesque du personnage, de sa grossièreté et de son manque d’éducation (faire fortune dans l’immobilier en s’appuyant sur mafia new-yorkaise ne prédispose pas aux belles manières), Trump exprime parfaitement l’essence du capitalisme américain, un capitalisme qui n’a pas eu à se faire accepter par une vieille aristocratie, un capitalisme qui a toujours assumé la loi du plus fort, un capitalisme qui ne recule devant rien. On ne devrait jamais oublier que l’idéologie nazie n’est pas un produit germanique typique comme la Müncherwûrstel, mais largement un produit d’importation américaine. Dans Le modèle américain d’Hitler, James Q. Whitman montre comment les lois raciales américaines ont inspiré les nazis. On sait aussi que les nazis ont eu aux États-Unis des sympathisants influents, de Charles Lindbergh à Henry Ford, sans oublier la famille Bush… Les conditions même de la naissance des États-Unis expliquent largement cette mentalité souterraine qui vient au grand jour avec Bush. Il existe bien une Amérique « civilisée », l’Amérique qui se sent coupable de l’extermination des Amérindiens et de l’esclavage des Noirs, une Amérique qui défend les droits humains et s’efforcer d’acclimater la culture européenne. Mais cette Amérique-là doit coexister avec l’autre. Dr Jekill et Mr Hyde. Mais si Trump est un Mr Hyde, les autres présidents ont surtout été assez habiles pour déguiser leur côté Mr Hyde en Dr Jekill. Le bon Barak Obama, intellectuel distingué, est un homme froid, qui usa des mêmes méthodes que Trump, mais sans le dire.
On peut donc dire tout le mal ou tout le bien que l’on veut de Trump, l’essentiel est de comprendre ce que sont les États-Unis et quelle place ils occupent dans la structure du capitalisme mondial, comme ordre national-mondial hiérarchisé. Ensuite, si on est animé de sentiments chrétiens, on reprendra une des dernières paroles du Christ : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font » (Luc, 23:34). En porte-parole et porte-flingue du capital américain, le président américain s’efforce de préserver la place de l’Amérique sans trop attenter au niveau de vie des Américains et il n’a donc pas d’autre solution que de réaffirmer la loi du « gros bâton » américain. Et les coups de bâton sont pour nous, parce que nous avons pris l’habitude de faire des courbettes devant « not’maître ». Les coups de bâton, ça fait mal.
Conclusion provisoire
Le chaos qui s’installe peut engloutir l’humanité. Reprenons encore une fois la parole de Rosa Luxemburg, « socialisme ou barbarie ». La perspective socialiste ayant disparu, ne resterait que la barbarie ! Mais l’humanité, dans les moments les plus sombres, a trouvé les ressources de sa survie. La prise de Rome par les Vandales (410) a été une catastrophe terrible, les ravages de Gengis Khan ou de Tamerlan ont dû ruiner la confiance de plus d’un homme dans l’avenir de l’humanité. Les horreurs du 20e siècle, de la Shoah aux camps staliniens en passant par les massacres de la Révolution culturelle ne le disputent à aucune autre de ces périodes noires. Nous savons ou nous le pressentons tous : il va falloir un changement radical et on commence à en imaginer les ressorts et les issues. La contrainte naturelle et sociale va imposer d’aller jusqu’au bout de ces raisonnements et ces actions encore embryonnaires et donc de réinventer le futur. On en parlera dans un prochain article.
Le 23 janvier 2026 – Denis Collin
[1] Preve, C. La quatrième guerre mondiale, Astrée, 2013, traduit de l’italien par Yves Branca. Je précise que je ne partage pas du tout les analyses de Costanzo Preve qui reprend sans le dire la thèse kautskiste du « superimpérialisme ».
[2] Voir Goodhart, D., Le cerveau la main, le cœur, Les Arênes, 2020
[3] Trotski, L. Europe et Amérique, 1923-1926, sur le site Marxists Internet Archive.
[4] Il faudrait revenir en détail sur l’histoire qui mène à ce conflit en sortant des positions manichéennes des uns et des autres. Mais ce sera pour une autre fois.











