S'identifier - S'inscrire - Contact

A PROPOS DES « PROVOCATIONS » NORD-CORÉENNES

Par Tony Andréani • Internationale • Dimanche 10/09/2017 • 2 commentaires  • Lu 714 fois • Version imprimable


Si je suis presque toujours d’accord avec les considérations géo-politiques et géo-stratégiques de Jean-Luc Mélenchon, je ne le rejoins pas dans sa condamnation des « provocations » nord-coréennes, à l’unisson de tous les dirigeants occidentaux et des médias qui leur emboîtent le pas. Pourquoi ?
Je ne mets pas en doute que le régime politique nord-coréen comporte tous les traits d’un système stalinien (nomenklatura, culte de la personnalité, pensée unique, répression de toute voix discordante etc.), avec de la corruption en plus. Mais, en matière de dictature, il y en a bien d’autres sur la planète. Et surtout le problème n’est pas là.

La Corée du Nord a mainte fois proposé l’abandon de son programme nucléaire en échange d’un traité de paix avec les Etats-Unis, qui n’est jamais venu, non seulement parce que ces derniers voulaient en finir avec ce régime « communiste » impropre à servir leurs intérêts, mais encore parce que leur projet était la réunification de la Corée sous leur patronage, et l’encerclement militaire de la Chine comme de la Russie. Si la Corée du Nord voulait sauvegarder son indépendance nationale, puis nouer une vraie coopération avec la Corée du Sud, voire aller vers une réunification sous la forme d’une Confédération (un seul Etat, mais deux systèmes), elle n’avait pas d’autre choix que de détenir l’arme nucléaire et les vecteurs qui pouvaient la rendre crédible.

Son objectif n’est évidemment pas d’attaquer la Corée du Sud, avec laquelle elle a toujours formé une même nation, ni le Japon, quelque puissant ressentiment qu’elle puisse éprouver à l’égard de ce dernier, qui l’a occupée et esclavagisée dans le passé, et encore moins les Etats-Unis (comme mis en scène par le stupide scenario du film américain L’aube rouge), mais de dissuader ces derniers de lui ôter ses capacités d’auto-défense, en détruisant préventivement son arsenal nucléaire. Pour cela il lui fallait se doter de moyens menaçant les bases américaines d’où l’on pouvait l’attaquer et jusqu’au territoire américain lui-même.

 Les Etats-Unis ont longtemps joué sur l’effondrement économique du régime, et pensé le favoriser par toute une série de sanctions économiques. Mais, en dépit de ces sanctions (à répétition depuis 1953), la Corée du Nord connaît aujourd’hui un développement réel, grâce à une libéralisation partielle de son économie (incluant l’autorisation d’un secteur privé), même si son agriculture reste défaillante (en partie à cause de conditions naturelles très défavorables). Il ne leur restait donc plus que la solution de l’isoler et de l’intimider toujours plus par des installations, un déploiement d’armes (y compris nucléaires) et des manœuvres militaires de grande envergure à proximité de ses frontières.

 Alors accuser la Corée du Nord d’être va-t-en guerre est un mauvais procès. Pourquoi donc, parler, comme le fait Mélenchon dans sa dernière Revue de la semaine, « d’agressions et d’actes qui risquent de mettre le feu au monde » ? En réalité d’autres puissances nucléaires sont bien plus dangereuses, parce que se trouvant dans des situations plus conflictuelles à leur échelle régionale (le Pakistan par exemple, dont on sait les liens avec l’Arabie saoudite) et que leur régime risque fort d’être moins « rationnel », tandis qu’un régime stalinien a au moins ce mérite de l’être (l’histoire de la guerre froide l’a montré). Ce qui serait irrationnel serait que le pouvoir nord-coréen aille au-delà de ce qu’il considère être son « assurance vie » et se livre à une agression caractérisée, fût-ce avec des armes conventionnelles. Rien ne permet de le penser. Inversement ce serait une nouvelle erreur tragique, une folie, que de vouloir forcer de forcer par les armes son peuple à se démocratiser, comme les Etats-Unis et les membres de leurs coalitions l’ont fait au Moyen-Orient (en réalité, on le sait, pour des motifs bien plus sordides). C’est au peuple nord-coréen de s’émanciper.

 On terminera par cette hypocrisie des principales puissances nucléaires à soutenir un traité de non-prolifération quand elles-mêmes n’ont pas réduit, de manière importante, leur propre arsenal. Quant à accuser la Corée du Nord d’avoir dénoncé ce traité, après l’avoir signé, il faut rappeler qu’elle a proposé elle-même, sans suite, une dénucléarisation de toute la région, et que ni l’Inde, ni le Pakistan, ni Israël ne l’ont signé. Si l’ONU jouait pleinement son rôle, elle devrait être aussi exigeante pour tous les pays. Et, pour commencer, elle réclamerait la signature d’un traité de paix entre les Etats-Unis et la Corée du Nord, ce  qui mettrait fin aux soi-disant « provocations » de cette dernière.

 Paradoxalement la possession par la Corée du Nord d’un pouvoir effectif de dissuasion est peut-être une chance pour la paix, car la présence militaire des Etats-Unis aux frontières Nord de la Chine représenterait un risque majeur pour cette paix. D’ailleurs la Chine a prévenu : elle a fait comprendre que, si la Corée du Nord attaquait les Etats-Unis, elle resterait neutre, mais que, si c’était l’inverse, elle interviendrait.

 


Partager cet article


Commentaires

Corée victime par Gabriel GALICE le Vendredi 15/09/2017 à 19:22

 Tony Andreani a raison et il est facile de fonder les arguments qu'il avance.

  1. Le Traité de non prolifération nucléaire de 1970 tendait à un équilibre entre dotés et non-dotés de l'arme atomique en excluant à la fois la prolifération verticale (développement de l'arme des dotés) et la prolifération horizontale (accès à des nouveaux membres). Les "dotés" s'en affranchirent en aidant leurs amis (dont Israël) par leur contribution à la prolifération horizontale et en perfectionnant leurs technologies (prolifération verticale). Les "dotés" sont en revanche sourcilleux sur les obligations des "non-dotés", exposés aux foudres des dotés et voués à le rester
  2. Le Sénat US a refusé en 1999 de ratifier le traité d'interdiction totale des essais nucléaires (Comprehensive Test Ban teaty)
  3. Les Etats-Unis ont dénoncé unilatéralement, en 2002, l'accord-cadre avec la Corée de 1994, tandis qu'ils la plaçaient sur "l'Axe du Mal".
  4. En 2002, les USA  se sont retirés du traité anti-missile balistique. (TAMB) signé avec l'Union soviétique en 1972. 
  5. Voir mon entretien à la RTS du 4 septembre sur la Corée du Nord


Les actions des États-Unis et du FMI, Banque Mondiale en Corée du Sud par gilles le Vendredi 15/09/2017 à 20:05

Merci, on lira avec intêret une analyse d'Éric TOUSSAINT sur le « miracle » économique sud-coréen :

http://www.cadtm.org/A-l-heure-d-un-regain-de-tension



Archives par mois


La Sociale

Il Quarto Stato