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Ni rire, ni pleurer, comprendre

Quelques pensées sur la nécessité du réalisme en politique, spécialement en politique internationale

Par Denis Collin • Internationale • Mardi 22/05/2018 • 0 commentaires  • Lu 981 fois • Version imprimable


Massacre à la frontière entre Israël et la bande de Gaza, dénonciation de l’accord sur le nucléaire iranien par Trump, bruits de bottes en tous genres : parfois on est pris de désespoir. On se demande comment y comprendre quelque chose dans cette « histoire pleine de bruits et de fureur, racontée par un idiot et qui ne signifie rien » (Shakespeare, Macbeth, V, 5). Il faut pourtant essayer de voir clair et de comprendre la dynamique des passions et des raisons des uns et autres pour avoir une chance d’agir sensément.

Les passions politiques nous aveuglent. Et la pire de ces passions est la division du monde en camps, le camp du bien contre le camp de mal. « Choisis ton camp, camarade ! » : voilà l’impératif qui a définitivement mis le mouvement ouvrier révolutionnaire hors-jeu. L’internationale est morte en 1914 et sa brève résurrection avec la révolution d’octobre n’a pas suffi. Si le « camp du socialisme » d’hier était une tromperie à grande échelle (car il n’y avait pas de « socialisme » en URSS et pas plus en Chine) les camps que l’on nous propose aujourd’hui sont encore pires. Entre l’impérialisme américain, son vieux rival l’impérialisme russe et le nouveau venu, l’impérialisme chinois, qui faudrait-il choisir ? Qui dira où est le « bien ». Et on ne parle pas de ces sous-impérialismes régionaux aux grandes ambitions : Turquie, Iran, Arabie Saoudite… Pour ne rien dire de ces impérialismes décatis et hors course que sont les impérialismes d’Europe occidentale.

On peut faire le compte des bienfaits et des méfaits. On n’en sortira pas. Les horreurs perpétrées par Bachar El Assad sont incontestables. Au concours des pires tyrans, le maitre de Damas est bien placé… et pourtant ! Les donneurs de leçons de morale ne sont pas regardant sur la morale de leurs amis. On fait tout un pataquès sur les élections au Venezuela et on se tait sur le Brésil. On n’hésite pas à parler de « totalitarisme » (ce qui est franchement absurde) à propos du chavisme mais les ambitions néo-ottomanes du président turc Erdogan suscitent à peine un froncement de sourcil. Bref, comme pendant la guerre froide et comme dans les veilles de guerre, c’est d’abord la bataille des indignations sélectives. Hier, M. Glucksmann, « nouveau philosophe » de son état faisait compagne pour la défense des islamistes tchétchènes contre l’abominable Poutine et brusquement nous découvrons que ces gentils Tchétchènes peuvent être de redoutables terroristes.

Quand la surproduction de moraline tient lieu de politique on peut être certain que le pire se prépare. Quand les idéologies les plus obscurantistes sont mobilisées, quand les passions sont chauffées au rouge, la guerre est déjà là. Nous devrions au contraire porter d’abord un regard réaliste, « machiavélien » sur les réalités internationales. Le but n’est pas de distribuer des auréoles aux petits saints de la « communauté internationale », mais de préserver la paix et la souveraineté nationale. Or, le premier fauteur de guerre, ce sont les États-Unis qui en dénonçant l’accord sur le nucléaire iranienne et en menaçant l’Iran des plus sévères sanctions qui aient jamais été prises préparent une intervention militaire directe contre l’Iran avec l’appui d’Israël et de l’Arabie Saoudite. Bénéfice pour les États-Unis : réaffirmer leur capacité militaire de nuisance au moment où ils doivent admettre qu’ils ne sont plus la première puissance économique face à une Chine conquérante. Bénéfice annexe (mais pas tout à fait annexe), plier l’Europe aux lois américaines : les entreprises françaises et allemandes qui sont bien implantées en Iran devront faire leurs bagages par crainte des sanctions américaines : une justice américaine aux ordres du pouvoir ne se priverait pas d’embastiller les dirigeants d’entreprise européens désobéissants dès lors qu’ils mettraient le pied sur le territoire des États-Unis. Si les Européens avaient un peu de courage et le sens des intérêts de leurs nations, ils résisteraient aux diktats américains. Mais ce n’est pas le cas. Tous sont « tenus » matériellement et idéologiquement à l’alliance américaine, quoi qu’il leur en coûte.

Il ne faut pas cependant absolutiser le danger américain. La Chine et la Russie sont aussi des puissances impériales qui cherchent à consolider leur aire d’influence et ne défendent pas d’autres valeurs que l’argent et la puissance. L’avantage avec les Russes et les Chinois tient en ce qu’ils considèrent plus rationnement la politique internationale : rapports de force, intérêts nationaux, voilà un langage qui permet de s’entendre, loin du pathos des valeurs dont les occidentaux sont si friands et qui rend presque impossible tout accord de paix : on peut transiger sur les intérêts, marchander, mais on est forcément intransigeant sur les valeurs, qui excluent tout marchandage ! Le pire étant que ce pathos des valeurs n’est qu’un attrape-nigaud. Si les États occidentaux défendaient universellement les droits démocratiques et la dignité de l’homme, ça se saurait.

Le réalisme politique possède un avantage : il nous oblige à comprendre les autres et non à désirer qu’ils nous ressemblent : comprendre les dynamiques nationales et l’idée que chaque nation se fait de ses propres intérêts. Nous pensons trop souvent selon les schémas d’un universalisme abstrait alors que l’universalité de l’espèce humaine n’existe quand dans les formes anthropologiques particulières construites par une longue histoire. Même en nous en tenant aux nations européennes qui ont pourtant une longue histoire commune et qui ont partagé peu ou prou la même religion, les différences sont très importantes : les Allemands ne sont pas des Français qui parleraient un dialecte germanique ! Les soubassements de la vie sociale, les habitus politiques sont différents et l’apparente homogénéisation que crée la « mondialisation » si elle parvient parfois à dissimuler ces différences ne le supprime pas du tout. Si l’on veut construire un système international des nations qui vise la paix, on ne peut vouloir annihiler ces particularités nationales. On doit au contraire composer avec elles.

En raisonnant ainsi, on pourrait construire un système de paix et de coopération des nations européennes en lieu et place du « machin » qu’est l’UE. Un tel système de sécurité collective pourrait englober la Russie aussi que les ex-PECO dont il garantirait la sécurité : « L’Europe de l’Atlantique à l’Oural », selon la formule utilisée par De Gaulle dans un discours prononcé à Strasbourg en novembre 1959. À la place de la « gouvernance » mondialisée, un système fondé sur le respect des souverainetés nationales et des particularités nationales serait seul à même d’empêcher que se développent des crispations nationalistes et plus ou moins racistes que l’on voit se développer un peu partout en Europe. Si le nationalisme est la maladie de la nation, le seul moyen d’enrayer le nationalisme est d’aider la nation à vivre. Le catholicisme très réactionnaire du PIS polonais ne nous plaît guère, mais il est clairement une réaction contre la dissolution libérale de la Pologne dans l’UE. Comme hier le catholicisme a été l’instrument de la résistance à la domination russe, il est une réaction à ce que de nombreux Polonais perçoivent comme une dissolution de leur propre nation. On trouvera des phénomènes semblables dans la Hongrie d’Orban, mais aussi dans la Russie de Poutine ! Ce sont des réalités dont il faut partir, sachant que, pour ce qui concerne les nations européennes, elles vivent ensemble depuis longtemps, partagent souvent un vaste patrimoine culturel et parfois de longues relations amicales et pour cette raison, à condition que chacun respecte ses voisins et ne se mêle pas de leur dicter leur conduite en politique intérieure, une véritable confédération des nations souveraines pourrait voir le jour et se stabiliser.

C’est d’autant plus important qu’il y a derrière tout cela des enjeux de civilisation. Et la civilisation européenne est maintenant menacée alors que c’est bien « l’humanité européenne » qui a été la porteuse des plus grands progrès de l’humanité. Face à la montée d’un islamisme conquérant, par exemple, la question est bien de savoir maintenant si cette « humanité européenne » va disparaître. C’est précisément, cette angoisse-là qui étreint les peuples d’Europe et que méprisent les « grands » qui ne vivent pas sur la même planète que le commun des mortels et s’accommoderont parfaitement du triomphe de la barbarie « high tech » qui nous menace.
Le 22 mai 2018.

 


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