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On ne sait pourquoi ... Erwan Redon

Par Jacques Jedwab • École • Dimanche 04/10/2009 • 0 commentaires  • Lu 1728 fois • Version imprimable


Depuis 2004, j’ai signalé d’une part plusieurs ordres hiérarchiques allant contre l’intérêt des enfants, d’autre part le comportement despotique et un acte illégal d’une directrice fort protégée. Considérant que les enseignantEs exécutent sous pression des ordres dont ils connaissent au pire la nocivité, au mieux l’inutilité, j’ai exprimé mon refus des modalités d’inspection.

Les dirigeants de l’Education nationale n’appréciant guère les remises en question, je me trouve sous le joug des cadres de cette maison.

Entre 2005 et 2009, j’ai eu à subir 4 inspections. Dix « sanctions » : suspension dans l’intérêt du service, mutation, deux refus de classe de découverte, limitation d’inscription d’enfant dans ma classe, retrait de salaire (32 jours) et 4 commissions disciplinaires engagées à mon encontre, dont une n’a jamais vu le jour, une fut stoppée pour vice de forme, une reporté faute de quorum et enfin, la dernière, le point d’orgue, le 17 septembre 2009, permit, enfin, au grand patron de l’inspection académique des Bouches du Rhône de m’infliger une punition : mutation. C’est de cette fin d’histoire que Jacques Jedwab a voulu vous parler. Allez savoir pourquoi … 

Erwan Redon, 2 octobre 2009, Marseille

Témoignage sur un témoignage par Jacques Jedwab

On ne sait pourquoi, mais il arrive que ça change. Quelque chose grippe, quelque chose désobéit. Ou quelqu'un. Peu de choses, peu de gens en vérité, mais cette résistance illumine, comme un éclair, le paysage et permet de voir à travers lui.

J'ai rencontré Erwan Redon dans le courant de l'année. Il avait dans sa classe un enfant que je recevais au CMPP. Cet enfant participait à la classe mais ne pouvait rien produire, et se détournait dès qu'il s'agissait d'écrire. Nous nous sommes rencontrés deux trois fois à l'heure du repas, pour parler ensemble. Erwan m'a demandé de témoigner en sa faveur devant la commission de l'inspection d'académie qui le menaçait d'une sanction.

J'ai accepté de le faire, avec l'accord de l'enfant et de sa famille. J'aurais accepté pour n'importe quel enseignant qui aurait été poursuivi à cause de la pédagogie qu'il professe, quand j'ai les preuves évidentes du bien fondé de son travail dans un cas que je connais. Pourtant, dans l'affaire d'Erwan, il y avait quelque chose de plus, une émotion particulière liée à la qualité de sa présence et de sa conviction d'être au service des enfants. J'y reviendrai, des enfants et non des élèves.

Je suis allé deux fois comme témoin à l'Inspection d'Académie boulevard Nedelec, à Marseille. La première fois, ce fut relativement bref. Comme témoin je suis resté à attendre à l'accueil de l'Inspection. Nous étions une douzaine, plusieurs parents d'élèves, dont la mère de l'enfant en question, plusieurs enseignants militants d'une pédagogie ouverte, dont un Inspecteur. Nous avons fait connaissance, un peu réservés, plaisantant de tout et de rien, écoutant les bruits de la rue, venus de la manifestation de soutien à Erwan Redon. Cela dura deux ou trois heures puis la commission fut arrêtée tant les erreurs de procédure étaient énormes. Nous n'avions pas témoigné. Nous sommes sortis. Nous étions en Juillet, il faisait beau, nous sommes partis en vacances.
Nous avons remis ça en Septembre. Cette fois ci nous sommes rentrés à quinze heures. En Juillet la commission avait débuté le matin. J'avais repéré la première fois qu'il y avait des tables, et je me suis installé d'entrée pour pouvoir lire et écrire. Passer le temps.

Le groupe qui assistait Erwan est parti avec lui dans un couloir dissimulé par une porte à battants. Ils étaient concentrés, nerveux. Il y avait maintenant une avocate avec eux. La partie adverse est passée elle aussi, un groupe d'inspecteurs « uniformés » d'un costume gris, cravatés comme des cadres anonymes d'une quelconque société anonyme. Ou d'une banque, oui c'est ça d'une banque, un look banquier. Les banquiers gris de la République. Je me souviens qu'il y avait une femme parmi eux, en rouge peut-être et un grand barbu souriant, sympathique, qui portait son uniforme de façon relâchée, à la sudiste.

Brefs glissements de coups d'oeil sur nous, puis le regard se perd vers la ligne grise du devoir.

Donc nous attendons à l'accueil, nous prenons nos aises, et il n'y en a pas pour tout le monde. Sur ma table il y a un ordinateur inamovible et tout ce qui va avec. Mais enfin on nous apporté de petites bouteilles d'eau. Il y a des fauteuils de salle d'attente, une porte extérieure que nous pouvons franchir, mais personne ne peut venir nous voir. Nous pouvons aller fumer ou faire quelque pas sur le parking et regarder dans la rue. Il y a aussi des chiottes double porte, femmes-handicapés. J'ai eu l'occasion d'utiliser les deux ; chez les femmes la cuvette avait une dimension d'école primaire, chez les handicapés l'éclairage était couplé à une minuterie inquiétante. Tout l'art du mépris, comme Dieu, gît dans le détail.

Faut dire qu'on est resté un brave moment, comme on dit chez moi. De 3 heures de l'après-midi à 1 heure du matin. 10 heures. Nous sommes restés là dans un inconfort total, sans que personne ne s'avise de nous faire parvenir quelque chose à manger, ni ne vienne nous demander si nous n'avions besoin de rien. Les témoins de la partie adverse ont eu droit à une salle pour eux, séparés de nous. Pourtant, comme eux, nous étions là pour permettre à la commission disciplinaire de statuer en toute connaissance et conscience.

J'avais envisagé une journée d'attente, croyant que j'allais lire, écrire, vivre seul dans le groupe. Mais ce groupe s'est imposé, un groupe énergique et courageux de femmes et d'hommes résolus, tenus par la conviction de la qualité d'un homme et de son enseignement. Ces femmes étaient des mères de familles, des enseignantes collègues d'Erwan. Certains hommes venaient de loin. Seul, je crois, le père d'un enfant qui avait eu Erwan comme moniteur de voile et moi étions marseillais. Les conversations à deux ou trois des premières heures ont cessé, et c'est une conversation multiple, un brouhaha joyeux et las qui a pris le relais.

Après dix sept heures, des chants et des cris nous sont venus de la rue. La manifestation de soutien tentait de se faire entendre dans l'enceinte. Par une fenêtre ouverte des WC nous entendions les chants révolutionnaires et les slogans. Par la porte vitrée et la façade nous pouvions voir les amis, les banderoles. Nous pouvions sortir pour aller leur parler, mais ces sorties avaient quelque chose de difficile. Parce que ce que nous vivions dans cette attente, la concentration qui nous tendait rendait la rencontre avec les autres difficile.

Nous étions pris par ce qui se passait à quelques mètres de nous dans la salle où siégeait la commission, où nous serions appelés à venir parler à un moment ou un autre. De cette salle fusait parfois un cri, ou un éclat de rire, dont le sens nous échappait, mais qui renforçaient la tension de l'attente. Parfois l'un ou l'autre sortait, pour aller au WC, accompagné par un appariteur, de toute façon inaccessible.

Sur un carnet j'ai écrit ceci : Nous sommes dans la salle d'accueil de l'Inspection d'Académie depuis trois heures. Nous voyons ce qui se passe dehors mais on ne nous voit pas. De la fenêtre des toilettes, ouverte, nous entendons les chants révolutionnaires anciens que chante une chorale. Les conversations enjouées ont cessé. Nous écoutons tous. Les chants nous ont envahis, chassant notre vivacité. Nous reposons, nous sommes brisés par l'attente. Rien ne fuit depuis le cri, cela peut durer longtemps. C'est l'ordre de l'institution qui, de toute façon est vainqueur, parce qu'il impose son temps, et que tous s'y soumettent. C'est étrange, un chant s'ébauche et s'arrête, des voix. Les chants vont s'arrêter nous serons entre nous. Comme l'extérieur existe à l'intérieur.

Nous avons attendu la fin de la journée et la levée du jeûne du Ramadan, pour manger quelque chose, signe de la solidarité qui s'était installée dans le groupe où deux mères jeûnaient. Leurs enfants vinrent les rejoindre, pour que les pères qui les gardaient puissent aller prier.

Avec la nuit, nous nous sommes détendus. Alors que le jour durant les employés de l'Inspection d'Académie nous jetaient un regard furtif et froncé avant de gagner les étages au plus vite - l'une d'entre eux jugea bon de fermer la fenêtre par où parvenaient les cris et les chants -, et que l'employée de garde veillait à ce que nul ne pénètre, le hall devint le lieu de vie du bâtiment. L'employée se mit à sourire dans sa fatigue et la concierge, qui vit seule à l'étage, vint nous rejoindre pour une nuit blanche (elle devait faire le ménage vers 6 heures) et fit semblant de mourir de peur quand je lui parlais du fantôme que j'avais croisé dans l'escalier. Il y avait un joyeux brouhaha et les avions en papier volaient aux quatre coins du hall, dans le désordre et les boites grasses de pizzas, quand on en vint enfin à nos témoignages.

Les mères et père des enfants dont Erwan avait été le maître furent appelés les premiers. Les femmes partirent l'angoisse au coeur mais résolues, et comme dit l'une d'elles : "ils ont vu qui je suis, une tigresse".

Une autre, qui était entrée voilée et digne, sortit en disant : " je leur ai dit que depuis dix ans que je suis en France, Erwan Redon était le premier vrai français que j'ai rencontré", déclaration sublime qui me mit entre les larmes d'émotion et le rire. On parlera longtemps encore de la défiance que les immigrés porteraient à la France. Il faut maintenant rectifier, non à la France, mais à ceux des français qui la trahissent.

Mon tour vint, après la mère de l'enfant que je connais. Je me suis efforcé de parler clairement, de regarder les Inspecteurs, de dire ce que j'avais à dire malgré la fatigue, et d'échapper au piège de croire que le sort de la commission dépendait de mon témoignage. J'ai dit ce qui me tenait le plus à coeur : qu'Erwan s'adressait à des enfants, pas à des élèves.

Je n'ai pas parlé, je n'étais pas là pour faire la leçon, de ce que j'avais sur le coeur, les conclusions des Inspecteurs qui chargeaient Erwan. Pour le dire en deux mots, il émanait de ces textes une conception " ménagère", terme englobant le ménage, le management et la ménagerie, de la tâche enseignante. On lui reprochait des souillures, du désordre, rien qui ne soit d'ordre pédagogique, mais ce qu'on reprochait à Erwan était clair : de ne pas savoir mater, dompter les gosses. Ce que trahissaient avant tout ces pauvres écrits était la haine de l'enfance réelle, celle qui vit, celle qu'on veut transformer en élève ou plutôt en "rabaisse" ou en rabais.

Comment ne pas se rendre compte de ce sur quoi ne peut manquer de déboucher un tel mélange de peur et de défiance : une pédophilie institutionnelle, un rapport à l'enfance foncièrement faussé.

Erwan ne pouvait sortir sans sanction, tant l'ordre quasi religieux de l'institution scolaire ne peut aujourd'hui tolérer la moindre dissidence. J'ai préféré ne pas exprimer l'idée, venue en préparant mon témoignage, qu'une institution vraiment vivante est celle qui sait inclure ses marginaux. J'avais en tête le traitement que l'Eglise médiévale avait fait du cas François d'Assise.

Mais l'Education Nationale, comme la plupart de nos institutions, est trop malade maintenant pour ne pas vouloir sauvegarder ses apparences et sa liturgie avant tout. La distance entre ceux qui pensent ou croient penser, et ce qui se passe dans la vie, ceux qui travaillent à la base est trop grande pour que les oreilles des uns entendent les mots des autres. Seule la cérémonie compte.

Le corps des Inspecteurs, mais aussi celui des syndicalistes, et même celui de la défense d'Erwan, qui mit trop longtemps à dénoncer la mascarade, étaient trop liés à la vie de l'institution, pour qu'elle ne gagnât point.

Mais ce procès quelque peu inquisitorial m'a montré à quelle bête aux pieds d'argile nous avons affaire. Erwan a raison de dire que cette sanction, même bien inférieure à ce qu'on pouvait craindre de pire est une injustice totale. Néanmoins, la lutte qu'il mène et que nous avons tous menée avec lui nous a apporté une force et un moment de solidarité inoubliables.

                                        Le 2 octobre 2009

                                         Jacques Jedwab. Psychologue clinicien,  Psychanalyste



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