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Un danger fasciste inexistant

A nouveau sur le bilan de la dernière séquence électorale

Par Denis Collin • Actualités • Dimanche 24/06/2012 • 6 commentaires  • Lu 2932 fois • Version imprimable


Cet article a été publié sur le site "Le militant".

Le Militant: Tu as appelé à voter Jean-Luc Mélenchon. Pour autant tu formules a posteriori une critique de la stratégie "front contre front". Peux-tu expliquer pourquoi ?

DC: Il m’a fallu un certain temps pour me décider à appeler à voter pour Mélenchon. Par déformation professionnelle, je me méfie de la rhétorique et je pensais que le succès populaire du candidat du Front de Gauche tenait pour beaucoup à la reprise d’une vieille chanson dont la musique est agréable aux gens d’âges murs, sans que nous soyons bien certains d’en comprendre les paroles ou de les partager… Néanmoins, dans une élection, il faut se décider. Comme le Front de Gauche se prononçait assez clairement sur l’Europe – critique du pacte de stabilité et remise en cause de toute la mécanique maastrichtienne – sur la politique étrangère (par exemple la sortie de l’OTAN) ou sur la nécessité d’en finir avec la Ve République, j’ai estimé qu’il fallait le soutenir, car ce sont, selon moi, les questions essentielles en cause aujourd’hui. Le cinéma anti Le Pen me semblait assez secondaire. Le problème est que dès la fin de la campagne, la rhétorique avait pris le dessus : Mélenchon enfilait les belles phrases, les proclamations triomphalistes (« l’histoire nous donnera raison ») et délaissait la réponse aux questions concrètes que se posent les travailleurs – et pas seulement les afficionados qui venaient au spectacle Mélenchon super star.

Le lendemain de l’élection présidentielle a confirmé ce pressentiment. On aurait pu s’attendre à que le Front de Gauche appelle ses électeurs (plus de 11% tout de même) à s’organiser, autour d’une perspective politique stratégique. On n’a rien vu de tout cela. Les boutiques qui composent le FdG n’ont aucune envie d’un dépassement de leur situation actuelle. Le PCF se croyait sauvé par le sauveur suprême Mélenchon et le PG s’apprêtait à encaisser les dividendes du résultat de cet attelage bizarre entre une sorte de gros groupe trotskyste à l’ancienne (le PG) et le vieux PCF aux os rompus et aux têtes chenues. C’est pourquoi l’élection présidentielle passée, nous avons eu droit à une nouvelle mise en scène : super Mélenchon contre l’horrible Marine Le Pen. On a trouvé Mélenchon courageux d’aller affronter la chef du FN à Hénin-Beaumont. Soit. Mais le courage au service d’une ligne politique erronée s’apparente, au mieux, à de la bêtise. Car en focalisant la campagne du FdG sur un « danger fasciste » inexistant (ou alors il faut changer de définition du fascisme), Mélenchon l’a fort opportunément détournée des questions essentielles : quelle était la tâche de la nouvelle Assemblée et du nouveau gouvernement ? Maintenant que le spectacle est terminé et que le rideau est tombé, on voit bien que ce sont pas les hordes lepénistes déferlant sur les locaux des syndicats qui constituent le question de l’heure, mais la capitulation rapide de Hollande face à Merkel : abandon des euro-bons, acceptation d’une plus grande intégration politique européenne, c’est-à-dire d’une discipline d’acier sur le modèle de celle qu’on impose à la Grèce, et bien sûr les conséquences sur la politique intérieure : pas de revalorisation du SMIC (le « honteux » 0,6%), coupe dans les effectifs de la fonction publique (on parle du non-remplacement de 2 fonctionnaires sur 3, sauf sans l’éducation nationale et la justice), impuissance face aux restructurations industrielles (pourquoi l’État n’exproprie-t-il pas Doux sans indemnités ?) et austérité sur toute la ligne. Même sur ce qui ne coûte rien, la morale, on est déjà en pleine reculade avec 4 nouveaux ministres inutiles (38 ministres pour un gouvernement prétendument « resserré » !) et la distribution des prébendes et sinécures qui a commencé. Qui va ramasser les fruits pourris de tout cela ? Mme Le Pen, évidemment ! Et elle pourra se vanter d’avoir été la seule à dénoncer la dictature de l’Europe et de ne pas faire partie du système.

Mélenchon a cru aux vertus de la société du spectacle. Il a joué habilement des médias – sous couvert d’une critique dont la violence, parfois, laissait entrevoir le tempérament politique profond de l’homme. Traiter des journalistes de l’Express de « fascistes » rappelle fâcheusement le temps où le PCF qualifiait de « fascistes » tous ceux qui n’étaient pas d’accord avec lui. Mais la société du spectacle est cruelle pour ceux qui n’en tirent pas toutes les ficelles. Il est clair que même sur son objectif de faire reculer le FN, le candidat du FdG a échoué. Il a siphonné les voix de l’extrême-gauche, plus groupusculaire que jamais, mais n’a pas réussi à récupérer les voix ouvrières parties dans la nature ou au FN. Les législatives confirment cette analyse. Le PCF perd plusieurs députés. Les députés réélus comme Chasseigne ou Bocquet sont souvent des députés plus que réservés à l’endroit de Mélenchon. Jusqu’à Marc Dolez, le seul député PG élu, qui avait publiquement marqué ses désaccords avec la stratégie Hénin-Beaumont.

On a le sentiment d’un beau gâchis. Il existe incontestablement un électorat critique du PS qui refuse la politique hollandaise aujourd’hui, royaliste ou jospinienne hier. Mais à cet électorat on ne propose au fond que de rejouer une histoire passée depuis longtemps ! Si on ne s’adresse qu’à la gauche convaincue, à ceux qui connaissent par cœur tous les couplets de l’Internationale, on est certain d’aller droit dans le mur. Il faudrait s’adresser à tous, et en premier chef à ces « petites gens » (y compris parmi les immigrés) qui votent FN parce qu’ils sont abandonnés de tous, parce qu’ils sont hors des circuits du monde mondialisé. Il faudrait élaborer un programme minimum qui puisse rassembler chômeurs, salariés, travailleurs indépendants et laisser de côté toutes les âneries « sociétales » (euthanasie, mariage gay, lesbienne, bi et trans, et aux calembredaines de la même farine) pour se concentrer sur les questions sociales, ce qui suppose le refus de la discipline européenne et au premier chef aujourd’hui la discipline germano-anglo-saxonne. En se concentrant sur ces questions, il est certain par ailleurs que le FN reculerait très vite

 

 

Propos recueillis par Raymond Debord


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Commentaires

Lien croisé par Anonyme le Lundi 25/06/2012 à 09:49

La Sociale - Un danger fasciste inexistant : "La Sociale - Un danger fasciste inexistanthttp://la-sociale.viabloga.com/news/un-danger-fasciste-in"


Lien croisé par Anonyme le Mardi 26/06/2012 à 04:07

Le Monolecte : "Veille sur Diigo Pas à vendre / Not for Sale « A dire d'elles Le sous-développement n’a jamais été expliqué d’une manière aussi simple - Investig’Action La Sociale - Un danger fasciste inexistant En Espagne, coloc’ forcée et rupture impossible pour les couples endettés | Rue89 "


par Claude le Samedi 30/06/2012 à 06:47

 Il suffit que les médias répètent en boucle que les ouvriers et les petites gens ont voté FN pour que certains se précipitent pour dire qu'il aurait suffit d'une autre stratègie électorale pour récupèrer cet électorat.

Ils ne comprendront jamais que dans le mot extrême droite il y a ... droite.

Ces « petites gens » qui votent FN cette année, sont aussi ces « petites gens » qui avaient voté Sarkozy en 2007.

Un électorat de droite qui s'est radicalisé à l'extrème droite pour ces élections parce que déçu de Sarkozy.

Un électorat de droite qui se trouve des boucs émissaires, aujourd'hui les arabes comme hier les juifs.

Souvent anti-européens, mais quand même ultralibéraux.

Souvent des petits chefs aussi ces petites gens ou des petits patrons ou des petits policiers!!

Pas que des petits ouvriers comme les médias ont tendance à le répèter. Ne vous laisser pas enfumer.

 

 

C'est un électorat de droite qui est plus acquis à l'idéologie Fn que vous ne le pensez et qui souhaite des alliances électorales avec l'UMP.

Si vous croyez que vous arriver à les faire voter à gauche, vous vous faites des illusions!

Essayez donc d'aller en convainvcre de voter pour un programme social, qu'on rigole un peu.

 

Dire que le danger est inexistant est complètement irresponsable.

Regardez donc en Grèce. Vous ne le voyez pas le danger? Vous ne voyez pas se qui se passe?

Les fachos là bas, est ce qu'ils se battent contre le mémorandum ou contre Syriza?

 

Ils ne sont pas à convaincre ces gens, ils votent et revoteront droite ou extrême droite pendant longtemps.

C'est un vote incrusté depuis belle lurette.

Par contre il est extrêmement important de détourner les jeunes électeurs du vote FN.

C'est ça le sens de la bataille électorale qu'on a mené contre le FN.

C'est une stratégie de containment, vous comprenez?

 

Mais bon si vous êtes si malin, présentez vous donc aux élections la prochaine fois. Vous ferez sûrement mieux.


Lien croisé par Anonyme le Jeudi 29/11/2012 à 03:10

Web : réveil douloureux pour un gauchiste | L'armurerie : "À lire sur >>> Un danger fasciste inexistant sur La Sociale."


Bravo! Un peu de discernement dans ce monde de clowns! par Amiel de Ménard Gilles le Mardi 12/02/2013 à 19:27

Je ne saurais dire à quel point je souscris à votre analyse! cela fait déjà un certain temps que j'essaye de convaincre mes propres amis que le succès du FN n'est que l'ombre portée de la démission et l'incurie de la gauche, toute la gauche, du PS au NPA. Plus aucun parti en position de visibilité ne tenant le rôle de représentant des intérêts des classes populaires, ces dernières se replient sur l'abstention et les votes protestataires, ce qu'on ne saurait leur reprocher (sans rien nier le côté nauséabond de l'idéologie frontiste).
Croire que l'électorat vire "à droite" est le meilleur moyen de ne pas voir l'absence totale de débouchés crédibles d'une rupture significative et réaliste au niveau des partis de gauche, PG hélas compris, malgré le côté Canada Dry très habile de son batteleur. Les classes populaires se sont assez fait avoir par "la gauche" depuis plusieurs décennies pour savoir trier le bon grain de l'ivraie, et seuls les électeurs classiques de l'extrême gauche se sont laissés séduire (je précise que moi aussi j'ai voté Mélenchon, à défaut de mieux, et que je fais partie du M'PEP).
Croire que les votes FN sont le reflet fidèle de l'importance de l'extrême droite en France, c'est jouer à se faire peur, rejouer sans cesse la Seconde guerre mondiale en se mettant à bon compte et sans risque du côté des bons, sans rien comprendre de la spécificité du moment.
Bref, merci pour cette lucidité si rare ces temps-ci sur ce sujet et bien d'autres...
Amicalement,
Gilles Amiel de Ménard


Lien croisé par Anonyme le Mercredi 23/07/2014 à 18:33

city:hénin-beaumont : "Réveil post-névrose d’un gauchiste... Au moins il est lucide.►http://la-sociale.viabloga.com/news/un-danger-fasciste-in"



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