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Le capitalisme borne-t-il notre horizon historique ?

Par Denis Collin • Actualités • Jeudi 05/06/2014 • 1 commentaire  • Lu 1791 fois • Version imprimable


Lors de son congrès de décembre 1991, tenu à l’arche de la Défense, le parti socialiste décida de tourner résolument le dos à tous le verbiage « révolutionnaire » dont il n’hésitait pas à se saisir quand l’occasion se présentait. Tout est résumé dans cette déclaration : « la capitalisme borne notre horizon historique. » Ce qui précisé dans Un horizon pour la France et le socialisme publié en 2012 : « Oui, nous pensons que l’économie de marché constitue le moyen de production et d’échange le plus efficace. Non, nous ne croyons plus à une rupture avec le capitalisme. » Le tournant est si profond et si profondément intégré qu’en 1998 le courant de la Gauche socialiste, animé à l’époque par Jean-Luc Mélenchon et Julien Dray, se prononce en faveur de « l’économie sociale de marché », une formule qui était jadis celle de la CDU allemande... Il ne suffit pas de protester contre les « trahisons » de la gauche, ni de dénoncer l’ultra-libéralisme, la liquidation des services publics et la mise en pièces des acquis sociaux. Il importe et aujourd’hui plus que jamais de répondre à la question : est-il vrai que le capitalisme borne notre horizon historique ? Autrement dit, sommes-nous condamnés à aménager le capitalisme qui apparaîtrait ainsi comme « la fin de l’histoire » ; ou, au contraire, la nécessité d’un changement social radical doit-elle remise à l’ordre du jour précisément parce que le mode de production capitaliste est devenu « insoutenable » à un terme rapproché ?

C’est dur aujourd’hui la crise, mais demain ça sera vachement mieux ?

Le discours courant sur la crise rappelle les paroles de cette vieille chanson de Jacques Higelin. La crise ouverte en 2007/2008 et dont la chute de la banque Lehman Broters est emblématique serait terminée et si certains pays d’Europe (Grèce, Espagne, Portugal, Italie, France ...) sont toujours en stagnation, c’est qu’ils ont trop tardé à pratiquer la « rigueur budgétaire » et à faire les efforts de « compétitivité » nécessaires. On sait que ce discours est purement idéologique et n’a d’autre fonction qu’occuper les médias, et l’immense armada des économistes et politistes stipendiés, ainsi que leurs flanc-garde de la « gauche » européiste. Le malheur tient en ce que les adversaires de ce discours officiel ne valent guère mieux. La crise serait due au triomphe de la finance qui a évincé le capital productif. Une nouvelle régulation (vraiment de gauche) et une intervention de l’État sur le mode d’un keynésianisme rénové feront l’affaire. Cette ligne est défendue par la gauche « radicale » européenne et son porte-parole Tsipras qui exige une Europe solidaire et sociale. Il y a déjà longtemps que ce néo-keynésianisme de gauche est à remiser au magasin des accessoires usager (voir mon article de 1999, Néolibéralisme ou keynésianisme rénové : la fausse alternative ). On peut résumer le débat assez simplement :

  • les néolibéraux (c’est-à-dire la droite et les sociaux-démocrates, autrement dit la première droite et la deuxième droite) soutiennent que la crise est une crise de l’offre et ressuscitent pour l’occasion un économiste ultra-moderne, ce brave Jean-Baptiste Say (1767-1832) pour qui c’est l’offre qui crée le revenu.

  • Les antilibéraux soutiennent au contraire que la crise est une crise de la demande et que l’augmentation des revenus des salariés relancera la demande qui a son tour financera l’ensemble de la machine économique.

Tous les deux ont tort ! Tort parce qu’ils ne veulent pas voir que la racine de la crise réside dans l’impossibilité pour « l’automate » capitaliste (voir ) de poursuivre son mouvement automatique de « valorisation de la valeur ». Les deux « camps » officiels partent de l’idée qui faut relancer la machine à produire capitaliste :

  • la relance des uns (les néolibéraux) permettra d’adoucir la rigueur en vertu de la théorie du ruissellement qui veut que tous les revenus étant dépensés, les revenus des riches finiront pas atterrir dans la poche des travailleurs.

  • La relance des autres (les néo-keynésiens) donnera « du grain à moudre » pour le social et la redistribution des richesses et comme les pauvres, à la différence des riches, dépensent tout leurs revenus, c’est bien l’augmentation des revenus des plus défavorisés qui sera le meilleur moyen de relancer l’économie.

Les premiers évidemment vont dans le mur. En comprimant les salaires pour être plus compétitifs sur le plan international – c’est-à-dire en pratiquant un politique qui date au moins de Louis XIV, à savoir le mercantilisme – ils comptent que les autres n’en feront pas autant. Le modèle exportateur allemand est non généralisable par définition ! Tous les pays ne peuvent pas simultanément exporter plus qu’ils importent. La course à la compétitivité n’a d’ailleurs aucun raison de s’arrêter. Les « coûts du travail » en Europe restent bien trop élevés par rapport à ceux des Chinois qui commencent à ne plus être compétitifs par rapport au Bengladesh, au Vietnam ou à l’Éthiopie. Bref pour produire de la valeur, il faut en limiter drastiquement la réalisation ! Gribouille se jetait à l’eau pour ne pas mouiller son beau costume tout neuf. Gribouille Hollande, écoute les conseils de Mme Merkel et en fait autant.

Mais leurs adversaires de gauche ne sont pas mieux inspirés. Si la crise est une crise du profit capitaliste – comment assurer la valorisation de la valeur ? – ce n’est pas en réduisant les profits capitalistes qu’on va sortir de la crise ! Les extravagances financières, dont la dénonciation est le fonds de commerce de la gauche critique ou radicale, sont elles-mêmes un sous-produit de cette crise du taux de profit : il s’agit de distribuer des profits spéculatifs qui anticipent des profits réels dont on espère qu’un jour ils seront produits. Mais il n’y aucune assurance pour cela ! En attendant des masses considérables de capitaux changent de main au gré de la mise en œuvre des algorithmes du « trading haute fréquence », masses de capitaux fictifs produites par la générosité sans borne des banques centrales qui, après avoir sauvé de la faillite les grosses banques d’investissement font tourner à plein régime la spéculation. Ils ne le font pas méchanceté, mais parce qu’il n’y a rien d’autre à faire.

Car il faut dire les choses clairement : l’obstacle au développement du capital, c’est le capital lui-même. La crise ne vient pas de ce que nous serions devenus trop pauvres ou que nous aurions vécu au-dessus de nos moyens, mais au contraire de ce qu’on a trop produit de tout, trop produit de marchandises et trop produit de capitaux, autrement dit de ce que la société est devenue trop riche pour le mode de production capitaliste et que la richesse sociale fait craquer les cadres étroits des rapports capitalistes, de la propriété privée des moyen de production, et finalement d’une production fondée non sur les besoins humains (la valeur d’usage) mais sur la production de la valeur dont l’argent est la seule mesure.

Quelles issues sont possibles dans l’immédiat :

  1. Trouver de nouveaux marchés spéculatifs à long terme. Les « produits verts » pourraient faire l’affaire, bien que l’histoire avortée des « droits à polluer » ne soit pas très encourageante. On pourrait essayer de vendre à terme des droits sur le poisson de l’Atlantique Nord ou des résidences balnéaires au Groenland en misant sur le réchauffement de la planète, valoriser financièrement toute cette nature qui échappe encore trop largement à la loi de l’équivalent général...

  2. Laisser la crise faire son office : ramener les compteurs à zéro en laissant les « marchés » procéder eux-mêmes à la destruction massive de ces capitaux fictifs. C’est précisément ce que tous gouvernements ont voulu empêcher en 2007-2008 et ce contre quoi ils continuent de concentrer leurs efforts. Les conséquences sociales seraient incalculables.

  3. Une bonne guerre ! Les manœuvres autour de la Russie montrent bien que la tentation est grande. Certes, la situation pourrait devenir incontrôlable et, si d’aventure nous avions une nouvelle guerre mondiale, on peut penser que les survivants envieront les morts. Mais un situation de guerre limitée, justifiant la relance des dépenses d’armement et donnant l’occasion d’une mise au pas autoritaire, plus ou moins fascisante, des travailleurs, pourrait être bonne aubaine.

Quoi qu’il en soit, la fin de la crise n’est pas à l’horizon, d’autant que le moteur de l’économie mondiale qu’ont été les « pays émergents » connaît des ratés et que la croissance impétueuse des BRICS est derrière eux. Dans une comédie de Robert Siodmak, datant de 1934 (avec Danielle Darrieux et Albert Préjean), on chantait « la crise est finie, la crise est finie (…) Crions le bien fort ! ».

(à suivre)

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Commentaires

Lien croisé par Anonyme le Vendredi 29/08/2014 à 07:35

Le journal de BORIS VICTOR : Docteur Lordon au chevet de la gauche agonisante : "Le capitalisme borne-t-il notre horizon historique ? - 05/06/14"



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