Marx
Le 14 mars 1883 : Karl Marx meurt à Londres. Son œuvre majeure, Das Kapital reste irrémédiablement inachevée. Le livre I a bien été publié en allemand puis dans la traduction française de Joseph Roy (1875) mais la suite est un amoncellement de manuscrits parfois difficiles à lire et que Engels publiera sous les noms de livre II et III du Capital. On commence à connaître Marx dans les milieux intellectuels et dans le monde encore bien réduit des militants ouvriers, ceux qui ont fondé les Trade Unions britanniques ou les organisations qui donneront naissance à la SPD en Allemagne, ceux qui ont mené l’aventure de l’Association Internationale des travailleurs (AIT, dite encore ière Internationale) ou ceux qui, dans quelques années, fonderont l’Internationale Ouvrière (la iième Internationale). Mais il n’est que l’un des théoriciens et pas forcément le plus connu, de ce mouvement ouvrier naissant et bouillonnant d’idées.
Milieu des années 60 : les portraits géants de Marx ornent les manifestations des nouvelles grandes puissances mondiales, l’Union soviétique et ses pays satellites d’un côté, la Chine de l’autre, sans oublier à quelques encablures des États-Unis, Cuba qui vient aussi de s’engager « dans la voie du socialisme ». Le « marxisme » est devenu l’idéologie officielle à laquelle un bon tiers de l’humanité doit, bon gré, mal gré, prêter allégeance. Dans les pays capitalistes et cependant démocratiques, le marxisme joue un rôle considérable dans la vie politique – les partis communistes sont des forces majeures en France ou en Italie, les sociaux-démocrates revendiquent encore souvent une filiation à l’égard de Marx – et dans la vie intellectuelle, singulièrement universitaire. La défense ou la réfutation de Marx occupent les esprits et les rayons des librairies. Dans les pays colonisés ou dominés, le marxisme sert d’étendard, d’idéologie et de justification aux mouvements de libération nationale. Tout régime militaire qui veut se donner une coloration anti-impérialiste se réclame volontiers du « marxisme léninisme ». Fin du xxe siècle : en URSS et dans les pays satellites, les statues de Marx et Lénine ont disparu. L’URSS a explosé et les nouveaux dirigeants affichent leur fidélité inébranlable à la religion orthodoxe – même quand ils ont commencé leur carrière comme chefs de la police politique de la dictature stalinienne. Le marxisme semble réfuté par la marche même de l’histoire. Et Marx n’est plus guère qu’un sujet d’occupation pour certains cercles universitaires, de plus en plus restreints. Marx est mort … et moi-même je ne me sens pas très bien, ajoutait Woody Allen. Sous la direction d’un parti qui se dit encore communiste, la Chine s’est transformée en usine du capitalisme mondial, où le sort des ouvriers ressemble étrangement à celui que décrivaient les inspecteurs de fabriques anglais du xixe siècle si souvent cités par Marx. Le destin du marxisme semble scellé. Mais celui de Marx ? La philosophie[1] de Marx, loin de constituer un système, est le lieu de contradictions majeures : entre la volonté de « faire science », le « savoir réel » revendiqué dès 1844/45 et la persistance d’une dimension utopique, entre l’engagement politique et la difficulté à penser le politique comme tel, entre Marx en proie au doute, repoussant toujours à plus tard ses conclusions théoriques et un marxisme clos et dogmatique qui peut aussi se réclamer de Marx. [1] Nous conservons ce terme de philosophie, en lui-même fort problématique, s’agissant de l’ensemble de l’œuvre de Marx. Problématique parce que Marx affirme dans ses écrits de 1845 qu’il faut maintenant réaliser et dépasser la philosophie et parce que la réflexion proprement et directement philosophique ne semble pas constituer l’objet des travaux de Marx après 1845.
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