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Capital et religion.

IIe partie

Par Vincent Présumey • Débat • Lundi 22/06/2015 • 1 commentaire  • Lu 2354 fois • Version imprimable


Religions, État, laïcité : le premier problème qu’il nous faut intégrer, c’est que ces trois objets ne sauraient être analysés si l’on ne fait pas intervenir le quatrième personnage, qui s’insinue par dedans, par dehors, par-dessous, par-dessus et par le travers, je veux parler du capital.

 

Le capital de prime abord n’est ni laïque, ni religieux, ni étatiste, ni libéral, ni national, ni international, il peut être tout ou rien de tout cela, comme ça l’arrange ; l’argent n’a pas d’odeur.

« Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens complexes et variés qui unissent l'homme féodal à ses « supérieurs naturels », elle les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister d'autre lien, entre l'homme et l'homme, que le froid intérêt, les dures exigences du « paiement au comptant ». Elle a noyé les frissons sacrés de l'extase religieuse, de l'enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d'échange ; elle a substitué aux nombreuses libertés, si chèrement conquises, l'unique et impitoyable liberté du commerce. En un mot, à la place de l'exploitation que masquaient les illusions religieuses et politiques, elle a mis une exploitation ouverte, éhontée, directe, brutale. »

Ces lignes du Manifeste communiste, en toute rigueur, ne désignent pas le capital, mais la bourgeoisie : c’est elle qui a foulé aux pieds, noyé les frissons sacrés, etc. Par la suite leur auteur, , parlera plutôt directement du capital, rapport social qui formate tous ses faisant fonction pour son service, les capitalistes en tête mais les autres aussi, les salariés, les banquiers, les rentiers, de sorte que nous pouvons sans scrupules remplacer la bourgeoisie comme classe, par le capital comme rapport social, et reprendre toute cette citation sans en rien changer. D’ailleurs, de nos jours, il y a déjà longtemps que la bourgeoisie a exhalé son charme discret et que nous n’avons plus que des faisant fonction du capital glacés et barbares, qu’ils soient bling-blings ou bounga-bounga, soft ou hard, en fait essentiellement incolores et inodores : le mot « bourgeoisie » a revêtu à présent un charme désuet d’autrefois, une certaine dignité et une certaine sentimentalité non dépourvus de culture d’un côté, de prétention d’un autre côté. En ce sens là il n’y a plus de bourgeoisie et ces lignes du Manifeste peuvent sans problème s’appliquer au capital. Alors, les eaux glacées du calcul égoïstes ne sont elles pas suffisantes pour faire tourner la société civile bourgeoise devenue mode de production capitaliste ? On pourrait le penser.

Les marxistes orthodoxes ici devraient objecter. La religion et l’idéologie (qui est toujours, comme chacun sait, celle de la classe dominante) sont toujours nécessaires pour faire obéir les exploités. Donc, dans la société capitaliste mondiale, la religion joue son rôle historique comme dans toute société divisée en classes, exploiteurs et exploités. C’est ainsi que dans l’Egypte antique les fellahs trimaient pour fournir le surproduit social au clergé et au Pharaon qui, par leur contact avec les dieux, faisaient se lever le soleil et monter les eaux du Nil (le pire, c’est qu’en cas de révolte réussie, la coordination hydraulique organisée et monopolisée par les prêtres-scribes venait bel et bien à défaillir, et qu’alors les inondations ici et les sécheresses là, la désorganisation générale du système, démontraient le caractère indispensable des dieux et de leurs médiateurs humains !). C’est ainsi que dans l’Inde traditionnelle chacun doit se conformer à sa caste héréditaire sous peine de se réincarner dans des castes inférieures voire dans des animaux, alors que s’il obéit à son statut il se réincarnera dans des castes supérieures et finalement dans des dieux, c’est mieux. C’est ainsi que dans l’Europe occidentale médiévale les moines expliquaient que ceux qui prient, ceux qui combattent et ceux qui travaillent concourent à la bonne marche de la cité terrestre et à son acheminement, par des voix impénétrables, vers la cité de dieu, tandis que ceux, hérétiques et contestataires, paresseux et sodomites, gyrovagues et adultères, qui n’y concourraient pas, iront en enfer. Etc.

Remarquons que tous les exemples que les marxistes orthodoxes pourraient avancer sur le rôle des religions comme moyen de soumission se rapportent à des sociétés de classes précapitalistes. Bien entendu, dans les sociétés capitalistes modernes, il en subsista longtemps et en subsiste encore souvent de nombreuses traces. Toutefois, les exemples de prolétaires produisant de la plus-value pour le capital sous l’injonction religieuse directe sont proportionnellement assez rares. Il y en a eu et il y en a et ne s’est pas fait faute de moquer ces patrons quakers ou méthodistes pour qui la vertu qu’ils prêchaient à leurs ouvriers requerraient qu’on allongea le plus possible la durée de leur journée de travail. Et des éléments de morale chrétienne, islamique, ou confucéenne, aident toujours à tenir pendant la journée de travail. Mais on ne peut pas dire que la représentation de l’enfer et du paradis joue pour le travail sous la domination du capital le rôle qu’elle a pu jouer pour le servage paysan pendant des siècles, ni que c’est l’adoration de la Trinité qui conduit les ouvrières des maquiladoras à chercher du travail et à accepter les pires conditions de travail, ni que Brahmâ, la nature de Bouddha, la vénération pour Confucius, n’occupent de place significative dans le vécu subjectif de l’ouvrier chinois ou bangladais surexploité et le « choix » qu’elle ou il fait de chercher à tout prix à vendre sa force de travail. En fait, le schéma traditionnel de la soumission prêchée par les religieux, qui continuent assurément à la prêcher, n’est pas du tout l’explication suffisante, n’est en rien la clef, de la reproduction d’apparence automatique, qui plus est s’effectuant dans et pour un élargissement permanent, des rapports capitalistes de production.

De plus, avant d’aller plus loin à propos de ces rapports, nous devons faire encore une autre remarque historique générale : les religions dans les sociétés précapitalistes ont joué des rôles beaucoup plus variés et revêtu des formes beaucoup plus diverses que les quelques exemples avérés et classiques donnés ci-dessus. La religion d’une ethnie sans classes ni Etat contribue à son unité, mais pas forcément ni toujours à des rapports internes d’exploitation ; les religions du type de l’Egypte antique, etc., s’identifient à telle ou telle population ; et enfin les religions dites universalistes furent, avec le commerce lointain, mais plus encore que celui-ci, les premiers phénomènes humains à se diffuser à de très grandes échelles, continentales voire plus encore – le bouddhisme, la première d’entre elles, s’est même diffusé dans des espaces de civilisation et de modes de production différents, indien, puis centre-asiatique, tibétain, mongol, chinois et japonais d’une part, sud-indien et indonésien d’autre part, le christianisme a contribué de manière décisive à former un espace « européen », l’islam a construit son propre espace en regroupant des civilisations-empires issus de l’Antiquité, etc.

Le mode de production capitaliste est le premier cas dans l’histoire de diffusion d’un système d’organisation social et de production à une échelle universelle, le premier mode de production universaliste : les religions universalistes l’avaient précédé, or quand on parle des rapports entre religions, Etats et capital, ce sont principalement celles-ci qui sont concernées.

Sous le capital le fétichisme est premier et la religion seconde.

Dans nos sociétés capitalistes, il est difficile de croire à l’enfer et au paradis aussi bien qu’à la nature de Bouddha : de telles croyances, au sens véritable et plein du mot croyance, sont de moins en moins possibles de façon primaire, sauf dans des reliquats de sociétés traditionnelles qui, à vrai, dire, n’existent pour ainsi dire plus, ou sauf dans une éducation sectaire fermée, et hormis ces cas particuliers elles ne sont possibles que de façon secondaire, en tant que croyances acquises et plus ou moins forcées, relevant d’une démarche sociale et politique qui veut les réaffirmer (ceci est alors d’autant plus véhément qu’en vérité elles sont peu solidement fondées dans la conscience de ceux qui prétendent s’en faire les parangons).

Le fétichisme du rapport marchand et monétaire.

Mais il est une croyance primaire, généralisée et spontanée qui prime tout, au point que son évidence nous fait oublier qu’il s’agit bien d’une croyance, terme qui ne signifie pas que ce dont il est question n’a pas une forme de réalité. Les « rapports que nouent les hommes à l’occasion de l’activité de production acquièrent la forme de la valeur des objets et ne peuvent apparaître que sous cette forme matérielle. » ( Isaac Roubine résumant dans son Essai sur la théorie de la valeur de , 1926 ; notons qu’en sus des objets, cette description peut et doit être étendue aux services sans que ceci ne modifie la démonstration).

Cela paraît tellement évident, automatique, « naturel », qu’un effort est nécessaire pour reconnaître qu’une chose pareille ne se produit qu’exceptionnellement et ne se généralise jamais dans toute autre formation sociale, donc qu’historiquement ce phénomène n’est mondial que depuis moins de deux siècles. Auparavant les rapports entre les hommes dans la production des moyens d’existence n’apparaissaient pas sous la forme de la valeur des objets ou des services, des marchandises, mais ils étaient des rapports interpersonnels directs entre des individus ou, plus souvent, entre des groupes - ce qui ne veut nullement dire que des représentations religieuses, hiérarchiques, ne les étayaient point ; de telles représentations étaient au contraire beaucoup plus prégnantes, car beaucoup plus nécessaires, que dans le capitalisme. Dans le rapport marchand, le caractère social des travaux humains, qui existe dans toute société, prend la forme de la valeur des produits du travail, des marchandises, le caractère d’égalité qui découle de ce caractère social commun, idem, et le fait que chaque produit a nécessité un certain temps de travail, idem encore.

Ce que appelle le « fétichisme de la marchandise » est une croyance au sens le plus absolu du mot, celui qui ne requiert nulle profession de foi car il est présent a priori sans qu’une adhésion se soit imposée un jour : il est a priori évident et connu que chaque objet « vaut » tant, et qu’il faut donc « avoir » tant pour pouvoir se le procurer, condition nécessaire et suffisante.

Cette dernière précision – il faut « avoir » pour pouvoir - montre que la croyance en question n’est pas une simple illusion et que son évidence a priori ne se ramène pas à dire, par exemple, qu’elle serait ancrée dans l’inconscient façonné par les rapports sociaux dominants, ainsi que bien des commentateurs superficiels de présentent le dit fétichisme. Car en considérant sans plus y réfléchir que toute marchandise « vaut » tant, « les rapports de leurs travaux privés apparaissent ce qu’ils sont » aux sujets individuels de la société marchande, « c’est-à-dire non des rapports sociaux immédiats des personnes dans leurs travaux même, mais bien plutôt des rapports sociaux entre les choses. » (, Le Capital, livre I, première section, chapitre premier, alinéa 4, les passages soulignés le sont par ).

En mettant leurs rapports sociaux dans les marchandises, les individus reproduisent ces rapports dans une forme sociale au sein de laquelle ils sont immergés et qui leur apparaît comme aussi naturelle que la forêt primaire aux hommes préhistoriques, alors qu’elle est, à leur insu, leur création continue. La croyance se présente comme innée et seule la combinaison entre conscience, lutte et organisation, peut l’identifier, sans d’ailleurs l’annuler dans la vie quotidienne, ce qui n’est ni nécessaire ni possible dans le cadre des rapports sociaux capitalistes.

Ce fétichisme de la marchandise se concentre dans le fétichisme monétaire, l’unité monétaire donnant son contenu à ce « tant » que chaque marchandise est censée « valoir ». Le fétichisme, puissante croyance qui est bien plus qu’une illusion, se concentre donc sur l’objet monétaire - et quand celui-ci n’est même plus un objet, mais un flux informatique, le fétichisme n’en est qu’encore plus puissant : « Une marchandise ne parait point devenir argent parce que les autres marchandises expriment en elle leur valeur ; tout au contraire ces dernières paraissent exprimer en elle leur valeur parce qu’elle est argent. » (, Le Capital, livre I, première section, chapitre second). Et là aussi le rapport monétaire apparaît pour ce qu’il est (dans et seulement dans cette société mais ceci on n’y songe point) : le cours de la monnaie, les crises monétaires, l’inflation, la déflation … font, mieux que la météorologie, la pluie et le beau temps.

Le fétichisme du rapport salarial.

Le fétichisme marchand et monétaire est généralisé, dominant, il s’impose comme allant de soi, de manière naturelle et indiscutée, parce que tout est marchandise, cela parce que la force humaine de travail l’est : chaque individu ne peut vivre que s’il a un capital, pour la minorité, ou s’il parvient à vendre sa force de travail, soit à un capitaliste ou à plusieurs, soit de manière similaire dans un rapport de type salarial (cas des fonctionnaires). L’humanité actuelle est majoritairement composée d’individus qui ne peuvent vivre qu’ainsi, ou, cas plus fréquent encore à l’échelle de la planète, qui n’y arrivent pas, peu ou par intermittence, et qui donc survivent, constituant l’armée de réserve.

Mais le fait que la force humaine de travail soit une marchandise n’apparaît pas comme tel. Car dans le rapport marchand la valeur apparaît comme inhérente à la marchandise, et non comme produite par le travail humain social. Travailler « pour quelqu’un » ou pour « une entreprise » et, par généralisation, travailler contre un salaire, ce n’est pas en réalité « vendre son travail » mais c’est louer sa capacité à produire de la valeur en travaillant : on ne vend là ni le produit du travail, ni sa personne censée rester un sujet libre et indépendant.

Mais pour que ce rapport, le rapport salarial, soit possible, il faut justement que le vendeur pense vendre son « travail », sans plus de précision, contre un salaire qui en est « la valeur » ou « le prix ». Il ne peut, pas plus que son acheteur, avoir immédiatement conscience que la valeur qu’il produit ainsi excède la valeur qui lui est payée, et a priori le travailleur salarié exprimera son sentiment d’être exploité en disant qu’il n’est pas payé assez, sans avoir conscience que son salaire par essence est normalement inférieur à la valeur totale qu’il a créée, le capital se nourrissant de la différence, et donc que le problème réside dans le rapport salarial lui-même et non pas dans le fait que les patrons seraient méchants ou « voyous ». Nous avons donc un fétichisme du salaire, dont les premiers protagonistes sont les salariés, qui croient qu’on leur paye « leur travail » et se font concurrence les uns aux autres pour parvenir à le vendre, et si l’on ne peut plus dire ici que les rapports sociaux apparaissent pour ce qu’ils sont, à la façon dont le disait du rapport marchand, cette croyance est là encore bien plus qu’une simple illusion, car c’est par elle que l’activité productive elle-même, en tant que rapport d’exploitation, prend une forme marchande par laquelle le rapport marchand est généralisé (, Le Capital, livre I, sixième section, chapitre 19), puisque les marchandises sont toutes produites de cette façon.

Au demeurant, les produits qui ne sont ou ne seraient pas des marchandises, une fois le rapport marchand généralisé en raison du fait que la production repose sur le rapport salarial, sont transformés en marchandises, et, quand bien même n’auraient-ils pas de valeur car n’étant pas des produits du travail, ou pas des produits d’un travail social susceptible de reproduction et de répétition, ils ont un prix. Et c’est avec ce qui n’est a priori pas marchandise que le fétichisme de la marchandise atteint ses sommets. Ainsi, tout élément naturel susceptible d’appropriation, par exemple le sol vierge ou le sous-sol potentiellement riche en éléments énergétiques et miniers, qui n’est pas un produit du travail et n’a pas encore été amendé et modifié par le travail, se voit si nécessaire conféré un prix, et tel serait – sera peut-être – le cas de l’air que nous respirons et des planètes du système solaire si leur appropriation s’avère possible : c’est bien déjà le cas des génomes des plantes. Et, pour passer des non-marchandises naturelles traitées comme marchandises, aux non-marchandises issues d’une activité humaine, rappelons que les idéologues de « l’art contemporain » n’hésitent plus aujourd’hui à asséner qu’une œuvre d’art est une œuvre d’art en raison du prix que la spéculation lui a conféré – ce qui détruit au passage la notion même d’art. 

Le fétichisme de la capitalisation et le fétichisme du rapport foncier.

Non seulement tout est institué comme marchandise ou tend à l’être, mais tout tend à être assimilé à du capital, c’est-à-dire à de la valeur qui s’accroît, l’unité monétaire mesurant la valeur et sa fructification. Dans le livre III du Capital, cinquième section, chapitre 19, note que « La forme d’un capital portant intérêt implique que tout revenu-argent régulier apparaisse comme l’intérêt d’un capital, que ce revenu provienne ou non d’un capital. ». Et de donner deux exemples de ce phénomène dénommé capitalisation : toute créance, mais dans l’histoire tout particulièrement les créances d’Etat, donc la dette dite « publique », contrepartie d’emprunts pour des dépenses qui n’ont pas créé de capital ou qui n’en créent plus depuis longtemps, permet à son possesseur de la revendre sur les marchés financiers en encaissant ainsi le capital correspondant à l’intérêt de la créance, qui de fictif devient alors réel pour lui ; et le salaire lui-même peut être présenté comme l’intérêt d’un « capital humain », ce qui arrive aujourd’hui avec par exemple les statuts d’ « auto-entrepreneur ». Le produit financier a une « valeur » qui s’obtient en multipliant le montant de l’intérêt qu’il rapporte par le taux d’intérêt en vigueur, ce qui explique mathématiquement que la valeur de l’actif financier monte quand le taux d’intérêt baisse, et inversement baisse quand celui-ci monte, phénomène bien réel qui provient du rapport social complètement irrationnel qu’est la capitalisation.

On retrouve ceci dans les prix fonciers (Capital, livre III, sixième section, chapitre 37) : « C’est la rente foncière [ou le fermage] capitalisée qui constitue le prix d’achat ou valeur de la terre : catégorie prima facie irrationnelle, tout comme le prix du travail, puisque la terre n’est pas un produit du travail et n’a donc pas de valeur. » Or, attribuer un prix au sol est fondamental pour le mode de production capitaliste : avec lui la terre peut être traitée comme une marchandise. Ce qui permet l’existence de la rente foncière est la propriété foncière (privée ou publique) par laquelle la masse des producteurs est privée d’un accès direct au sol, au sous-sol et à leurs produits. La propriété foncière, c’est en fait l’expropriation des individus ou des communautés du sol, et l’obligation de payer pour avoir simplement le droit d’être quelque part, donc pour exister : c’est là le rapport foncier, précondition du rapport salarial et donc de la généralisation du rapport marchand dont nous avons parlé (en ce sens nous pouvons considérer le rapport foncier comme partie intégrante du rapport capitaliste bien que la rente foncière, prélevée sur les profits capitalistes, soit un rapport social de distribution antérieur, mais que justement le capital a remodelée, la faisant rente foncière capitaliste). Là encore prévaut la croyance innée et absolue que, de façon naturelle, le sol, non seulement en tant qu’humus nourricier mais en tant que pur et simple emplacement, « a » un prix et par conséquent une « valeur ». Là encore nous avons un fétichisme dans lequel les rapports entre les hommes apparaissent pour ce qu’ils « sont » – l’expropriation de la grande majorité envers la terre – mais n’apparaissent pas comme des rapports sociaux, mais comme des faits naturels auxquels on ne peut rien : la terre « a » un prix, sa jouissance, ou plutôt la simple présence spatiale au monde, demande un loyer ou le paiement de ce prix.

De plus, « En cas d'amendements du sol relativement durables, la fertilité différentielle artificiellement accrue se confond, à l'échéance du bail de fermage, avec sa fertilité naturelle … » (Capital, livre III, sixième section, chapitre 40) et du coup la notion de fertilité « naturelle » du sol agricole est elle-même une manifestation du fétichisme, en l’occurrence celui qui correspond au rapport foncier : la « naturalité de la terre est l’expression fétichisée d’un rapport social » (Tran Hai Hac, Relire le Capital, Page Deux éd., 2002).

Le fétichisme dans sa totalité.

Dans le rapport marchand avec le fétichisme de la marchandise et le fétichisme monétaire, dans le rapport salarial avec le fétichisme du salaire « prix du travail », dans le rapport foncier avec le fétichisme de la « valeur » du sol et de tout emplacement et même la perception fétichisée des propriétés agronomiques du sol (un aspect très peu connu et pourtant passionnant de l’œuvre de  ! ), nous avons affaire à des croyances réelles, en ce sens qu’il ne s’agit pas d’affabulations mythopoïétiques ou de dogmes religieux, mais de représentations a priori innées, reproduites automatiquement par les rapports sociaux capitalistes en même temps justement que ce sont elles qui les reproduisent, car elles sont leurs modes mêmes de reproduction. Il est parfaitement possible de prendre ses distances, d’analyser et de critiquer de telles croyances, tout en comprenant leur caractère exceptionnellement puissant, et spécifiquement différent des « croyances » plus anciennes. Bien que leur présentation générale, que je viens de tenter, puisse sembler assez complexe, elles se résument dans quelques représentations simples dans lesquelles et par lesquelles éclate vigoureusement leur caractère fétichiste et absurde.

Ainsi, le capital porteur d’intérêt, l’argent qui produit (qui rapporte) de l’argent, chose tout à fait impossible si personne ne produit de richesses matérielles, se présente comme un fait naturel : « Nous avons ici A-A', de l'argent produisant de l'argent, une valeur se mettant en valeur elle-même, sans aucun procès qui serve de médiation aux deux extrêmes. » (Capital, livre III, cinquième section, chapitre 21), une absurdité complète en soi, mais qui constitue ce que chaque capitaliste recherche quel que soit le domaine d’investissement de son capital, tout à fait naturellement convaincu qu’il est que son profit vient de son capital, et que telle quantité de capital investi donne normalement droit à tel profit, par rapport auquel les salaires, les « charges », les impôts et les rentes foncières et immobilières sont autant de coûts. Le seigneur féodal savait très bien qu’il vivait des prélèvements sur ses paysans, le capitaliste, faisant fonction du capital, n’a pas la moindre idée des processus réels qui assurent ses revenus et n’a aucunement besoin d’en avoir une pour jouer efficacement son rôle social, comptabilité « rationnelle » à l’appui à toutes les étapes ! Au final, l’ensemble du mode de production capitaliste se présente ainsi: « … de l'argent qui engendre de l'argent, sans mouvement médiateur ; c'est là la nature spécifique du capital, et c'est dans cette détermination qu'il est aliéné en tant que capital-argent. »  (ibidem).

De l’argent qui engendre de l’argent. N’est-ce pas ce qui est désigné par les économistes, hommes politiques et commentateurs sous la désignation ésotérique, passant donc pour scientifique et pour naturelle, au sens de description de l’inévitable et nécessaire nature des choses, de « croissance du PIB » ? Et n’était-ce pas déjà ce que, naïvement, Benjamin Franklin présentait au XVIII° siècle comme le paradigme moral du bon comportement social :

« L'argent engendre l'argent, ses rejetons peuvent en engendrer davantage, et ainsi de suite. Cinq shillings qui travaillent en font six, puis se transforment en sept shillings trois pence, etc., jusqu'à devenir cent livres sterling. Plus il y a de shillings, plus grand est le produit chaque fois, si bien que le profit croît de plus en plus vite. Celui qui tue une truie, en anéantit la descendance jusqu'à la millième génération. Celui qui assassine (sic) une pièce de cinq shillings, détruit tout ce qu'elle aurait pu produire : des monceaux de livres sterling. » (cité par Max Weber dans L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme).

Limites et contradictions du fétichisme.

Avec tout cela, il pourrait bien sembler que les « eaux glacées du calcul égoïste » suffisent à faire produire, circuler et fructifier le capital, une fois du moins que les êtres humains sont pris dans cette nasse qu’ils se sont eux-mêmes, à leur insu, construite. Le choix par , nullement fortuit, du terme « fétichisme » (et non pas de l’un des deux autres termes dont il s’est servi pour cerner des faits en partie analogue : « aliénation » et « idéologie » qui viennent chez lui, de Hegel pour le premier et de … Napoléon pour le second), renvoie aux fétiches religieux, ou idoles (comme on le sait, ce terme connaîtra, à partir des travaux d’Alfred Binet en 1887, une troisième grand occurrence : le fétichisme sexuel).

Mais, si nous pouvons constater qu’à ce jour la reproduction élargie du capital a toujours plus triomphé malgré les catastrophes qu’elle a engendrées et celles dont elles nous menace, nous savons pourtant bien que les sociétés capitalistes ont énormément recours à l’idéologie, aux religions, ainsi qu’à la force étatique, et que ceci n’est nullement en train de s’atténuer, donc que le capital ne se suffit pas à lui-même pour fonctionner. Le simple fait qu’il nous soit possible d’analyser le fétichisme capitaliste dans sa triple dimension marchande-monétaire, salariale et foncière, atteste de ce que sa domination n’est pas absolue et peut être contestée, sinon abolie.

Pour ne pas allonger outre mesure un exposé qui vise à traiter des rapports entre Etats, religions et laïcité, disons sommairement ici que le mode de production capitaliste et son mode opératoire sous la forme mentale qu’est le fétichisme ne peuvent pas tout remplir, ne peuvent pas occuper tout le terrain, malgré leur tendance à l’extension illimitée. En effet le capital se nourrit du travail humain et de la prédation et transformation du milieu naturel, mais ni les êtres humains, ni la terre et la nature, ne sauraient se réduire à être du capital, et s’ils n’étaient plus que du capital, celui-ci n’aurait d’ailleurs plus de quoi se nourrir et fructifier.

En ce qui concerne les individus humains, cette contradiction peut s’analyser à l’intérieur même du fétichisme marchand.

Les rapports sociaux étant incarnés dans les marchandises et portés par elles, les sujets humains de l’échange se mettent « en rapport entre eux à titre de personnes dont la volonté habite dans ces choses mêmes, de telle sorte que la volonté de l’un est aussi la volonté de l’autre et que chacun s’approprie la marchandise étrangère en abandonnant la sienne, au moyen d’un acte volontaire commun » (Capital, livre I, première section, chapitre 2). Ils se reconnaissent mutuellement comme propriétaires privés. Le rapport économique entre marchandises se reflète dans le contrat entre l’acheteur et le vendeur, ou rapport juridique.

Le rapport juridique entre les individus est ici conçu comme le pendant du rapport de valeur entre les marchandises : c’est en somme l’autre versant, nécessaire, du fétichisme, et l’ensemble du rapport marchand constitue leur unité. Un contrat en bonne et due forme légale n’est pas obligatoire dans un simple échange marchand, bien que le contrat soit déjà la forme spécifique, implicite, de cet échange. Dés que les rapports se développent des contrats explicites s’avèrent nécessaires : contrats de travail, contrats de location, baux, fermages, reconnaissances de dettes, contrats d’association, ventes à terme, produits financiers … Dans tous ces rapports les individus qui interviennent apparaissent comme les faisant fonction du rapport capitaliste : vendeur, acheteur, salarié, capitaliste, banquier, emprunteur, préteur, loueur, bailleur, financier, actionnaire, rentier … Toutefois, le contrat, comme déjà la monnaie dans l’exposé du premier versant du fétichisme, suppose un pouvoir qui le garantit : un Etat (on laissera de côté ici la question passionnante de la filiation qui va du droit romain antique à la forme juridique du contrat dans la société capitaliste).

Dés qu’il s’agit directement des individus, même réduits au statut réel de faisant fonction du capital, et aussi envers les marchandises dans la mesure où celles-ci portaient les rapports sociaux entre individus, il y a donc un arrière-plan, l’Etat, et, au point de vue international, le système des Etats. C’est donc bien que les individus, même en tant que faisant fonction du capital, ne vont pas suivre automatiquement ses nécessités, parce qu’ils ne sont pas des automates : soit que, en servant les intérêts de tel capital, ils menacent la reproduction de l’ensemble du capital par le viol des contrats, le vol, etc. ; soit qu’ils soient conduits, par souhait de revenir à des rapports de production dont ils ont gardé le souvenir, puis par désir de se soustraire aux effets destructeurs de l’accumulation du capital, ou tout simplement par qu’ils sont des individus humains sociaux qui ont ou peuvent avoir d’autres désirs, besoins vitaux et aspirations, à tenter de s’en prendre à celle-ci.

Ce qui était déjà sous-jacent à travers le rôle de la monnaie, qui, malgré les vœux des libertariens, a toujours été en tout ou en partie une chose publique à ce jour, devient manifeste dés lors que l’on traite des individus en tant que tels : les eaux glacées du calcul égoïste peuvent se faire des croche-pieds à elles mêmes, et elles peuvent aussi être contestées voire, la question reste ouverte, abolies.

Cette irréductibilité des individus est, de plus et ceci est essentiel, nécessaire au capitalisme. Car c’est d’elle que vient la force de travail (de même que c’est de la terre que viennent les matières premières agricoles, minières et énergétiques et les matériaux dont s’empare le capital), force de travail que le capital se subordonne en l’achetant à ceux qui n’ont d’autre possibilité de vivre que de tenter de la vendre.

Car si la force de travail est bien « l'ensemble des facultés physiques et intellectuelles qui existent dans le corps d'un homme, dans sa personnalité vivante, qu'il doit mettre en mouvement pour produire des choses utiles » (Capital, livre I, deuxième section, chapitre 6), alors sa production et son renouvellement ne reposent pas que sur les éléments qui composent sa valeur (le temps de travail socialement nécessaire à la production des moyens d’existence et aux frais de reproduction, d’entretien, de formation …) mais aussi sur « l’élément moral et historique », comme le dit (trop) rapidement , à savoir une masse incontournable et non quantifiable au plan monétaire, d’activités non marchandes et d’héritages anciens, dans laquelle le travail domestique et éducatif notamment féminin entre en ligne de compte, et plus largement l’acquis culturel, historique, et même biologique (de sorte que le sujet humain se présente ici comme le sol nourricier lui-même), acquis et héritages qui constituent les sujets humains sociaux comme tels : autrement dit, la base large sur laquelle et par laquelle il y a une marchandise force de travail échappe à la production marchande, alors qu’elle est le fondement même de celle-ci.

Cette irréductibilité, sauf à robotiser les êtres humains et à détruire l’humanité - mais le capital reste un rapport social entre êtres humains – a une conséquence décisive en ce qui concerne la critique par de la liberté formelle dans la société capitaliste : elle est à double tranchant, car, d’une part, elle établit que cette liberté se réduit à la « liberté du commerce » et à la contrainte objective faite à tous de se comporter « librement » en propriétaire privés sous peine de crever ou de mal-vivre, propriétaires privés fut-ce, pour l’immense majorité, de leur seule force de travail ; mais, d’autre part, le sujet individuel humain social, porteur de la force de travail, contient seul la force productive du travail humain, la capacité créative plus large que le capital, qui existait avant lui et pourrait exister après lui, et donc sa « liberté » a aussi un autre sens que la simple liberté formelle illusoire. Ce qui vaut pour la liberté vaut aussi pour l’égalité, et pour la démocratie comme forme de l’Etat.

C’est pour cela (Capital, livre I, troisième section, chapitre 10) que la lutte pour la réduction du temps de travail par l’imposition de « lois coercitives » (à l’encontre des capitalistes et aussi des prolétaires qui tentent de travailler plus longtemps pour ravir la place), lutte qui relève d’un marchandage dans le cadre de l’accumulation du capital et, comme toute action syndicale ou réformiste, relève en ce sens du droit contractuel fétichiste et trompeur, qui reproduit le capital, a pourtant aussi, ou peut avoir, un tout autre sens, celui de rendre les prolétaires maîtres d’une partie de leur temps, de montrer qu’ils peuvent s’organiser, de favoriser leur culture, leur lutte et leur conscience, et d’ouvrir la perspective d’une possession du pouvoir politique par leur classe organisée, et finalement de se rendre éventuellement capables d’abolir capital et salariat par l’organisation démocratique du travail associé – ne parle guère de « communisme » …

Le fétiche capital comme religion globale absolue.

Ceci étant, revenons à l’examen du fétichisme proprement dit.

En première approche, nous pourrions dire qu’il tient lieu de « religion globale » du mode de production capitaliste, plus forte et plus évidente que les religions traditionnelles qui l’ont précédé qu’il n’a pas éliminées mais qu’il se subordonne : de même que le culte des dieux de l’ancienne Egypte reproduisait efficacement, sur plusieurs millénaires, la société pharaonique, le fétichisme reproduit de manière élargie la société capitaliste.

De manière élargie, disons-nous, et c’est là sa spécificité déterminante. Les deux volets du fétichisme, le volet « objectal » du fétichisme marchand, salarial et foncier, et le volet juridique constitutif des individus de la société capitaliste marchande, se combinent en effet pour générer un processus continu, non pas linéaire, mais dynamique, d’accélération cumulative : celui de la reproduction du capital par accumulation élargie.

Pour quoi vivent les sujets de l’échange marchand ? Pour acheter et vendre. Dans quel but et pour quelle raison tout le monde est-il entraîné dans ce procès ? A ces deux questions en une nous ferons une même réponse : parce que la plupart n’a rien d’autre à échanger que sa propre force de travail, ce pour quoi les biens produits sont tous des marchandises, et ce pour quoi ils sont produits en vue de réaliser un accroissement de valeur du capital (la valeur d’usage de la force de travail pour le capital est de l’accroître).

L’exploitation « d’une classe par une autre » est certes une composante du dispositif, mais elle ne constitue pas la différence spécifique qui permet sérieusement de l’appréhender.

Nous en arrivons donc à cette définition du capital, donnée ici par au livre II du Capital, première section, chapitre 4 (dans l’édition d’Engels ; ce passage manque dans l’édition française de M. Rubel en Pléiade) :

« Le capital, étant de la valeur qui se met en valeur, n’implique pas seulement des rapports de classe, ou un caractère social déterminé reposant sur l’existence du travail comme travail salarié : c’est un mouvement, un procès cyclique traversant différents stades et qui lui-même implique trois formes différentes du procès cyclique [à savoir : le capital-argent, point de départ et d’arrivée, le capital productif, le capital marchandise]. C’est pourquoi on ne peut le comprendre que comme mouvement, et non pas comme une chose au repos. »

S’il ne s’agissait que de légitimer, justifier et maintenir un rapport d’exploitation entre des groupes sociaux, les religions traditionnelles ont fait montre de leur efficacité. Mais il se passe autre chose avec le capital : il y a exploitation, mais les individus, exploiteurs comme exploités, sont tous mis en concurrence en tant que faisant fonction de l’accumulation continue du capital. Le mode par lequel ce processus sans précédent, qui s’est généralisé, mondialisé, universalisé, s’empare des consciences et en fait ses opérateurs, le fétichisme, est bien une croyance, mais une croyance qui se présente comme une perception sensible, perception de la réalité objective et naturelle du capital se faisant monde objectif réel et exclusif.

L’expression de cette croyance, dans la bouche, la plume et le clavier des économistes, journalistes et politiciens, reproduit et surpasse les affirmations religieuses les plus outrancièrement dogmatiques que l’on a connues, tout en se présentant comme évidence absolue, seule politique possible, et ordre naturel du cosmos et des choses. Cette expression n’envisage en aucun cas que l’on puisse s’opposer à elle par une argumentation démocratique d’égal à égal : on ne saurait la critiquer ou la contester, on ne peut que ne pas l’avoir comprise en raison de ses handicaps, de ses peurs, de ses croyances propres, de ses réticences égoïstes à accepter l’inéluctable et le nécessaire. La croissance du PIB est au dessus de tout. Dans son infinie bonté, le porteur du savoir absolu peut accepter de « faire preuve de pédagogie » pour aider ceux qui ne comprennent pas à « s’impliquer » dans la mise en œuvre de l’inéluctable.

Le monde peut flamber, littéralement, et il a commencé à flamber : les prêtres du PIB, convaincus de leur supériorité absolue parce qu’évidente, sûrs tout à la fois de ne pas être des prêtres et d’être les porte-parole du Bien, du Beau, du Vrai et du Bon dans leur seule forme réelle et objective enfin trouvée, celle du mouvement, du bougisme infini, de la mutation perpétuelle et répétitive en vue de faire croître les indices boursiers, les statistiques monétaires de la richesse sociale et le PIB, continuent à répéter leurs mantras, qu’ils ne considèrent pas comme des mantras, mais comme l’unique réalité, seuls des méchants ou des aliénés pouvant ne pas le comprendre.

Pour eux tout ce qui apporte réellement à la richesse humaine matérielle et spirituelle, à commencer par les revenus non capitalisés, salaires, retraites, pensions, dépenses publiques, dépenses de santé, ce sont des coûts, des charges indues, qu’il faut combattre et qui ont pris la place des figures traditionnelles du Mal, du Laid, du Faux et du Mauvais. Rien de plus magnifique, rien de plus « courageux », que d’en « finir avec tous ces tabous et toutes ces résistances » et de sacrifier ces valeurs humaines, ces valeurs d’usage, à la seule Valeur : celle qui se met elle-même en valeur, le capital.

Le parti unique du mouvement et du progrès est au pouvoir, non parce qu’il l’a pris, mais parce qu’il lui revient obligatoirement, et le ministre qui promeut la « pédagogie de la réforme », le pédagogue de cabinets ministériels qui « casse les rigidités du système », et le DRH qui procure l’accession à la modernité et la possibilité de s’affirmer en se réformant encore et toujours aux salariés licenciés, aux cadres mutés et aux métiers supprimés, sont les sublimes héros de cet ordre parfait qui va toujours avançant et est en même temps merveilleux désordre, des héros infiniment plus beaux que ne pouvaient l’être les grands pontifes et les chevaliers d’autrefois, mais aussi infiniment plus humbles et si magnifiques dans leur humilité, si supérieurs dans l’accomplissement de leur mission : car ils ne sont que les faisant fonction de ce qui seul peut et doit être, la croissance du capital.

Les individus sous le fétichisme du capital.

Pour les individus ordinaires, tout ceci n’a rien de paradisiaque. La perception du capital comme chose naturelle absolue va avec une insatisfaction matérielle et morale énorme. L’individu exploité et mis en concurrence avec les autres individus est a priori dupe, mais il ne saurait être heureux, même s’il peut croire l’être.

L’individu libre et nu.

Les prolétaires, c’est-à-dire de fait la majorité du genre humain, car il faut y compter ceux qui ne « travaillent » pas, et ceux qui sont en voie de perdre tout moyen d’existence même s’ils ont encore un morceau de champ, un atelier ou une échoppe, sont des sujets individuels libres par rapport aux sujets d’autrefois, insérés dans des liens communautaires, ou sont en voie de sortir rapidement de ceux-ci. Les gangues patriarcales, tribales, ethniques et également religieuses ont sauté.

Mais ce processus libérateur n’ayant pas apporté les moyens de vivre individuellement et collectivement, mais ayant accompagné l’expropriation généralisée des producteurs, laquelle est allée de pair avec leur sortie libre ou leur expulsion forcée des vieux carcans traditionnels, les individus de la société marchande sont littéralement « à poil » en ce sens qu’ils n’ont d’autre attribution que leur capital, qui se réduit pour l’immense majorité à leur seule force de travail.

A ce fait social et matériel correspond un état psychologique et culturel de vide et de disponibilité sans fin. Les idées contraignantes et inhibitrices sautent, mais aucune arme critique pour exercer pensée critique et libre examen ne vient a priori les remplacer.

L’atomisme des individus libres et nus et ses conséquences politiques et religieuses.

La meilleure métaphore de cette situation est celle des individus envisagés comme des atomes vides (ou hermétiquement pleins, ce qui revient au même), qui s’entrechoquent et n’ont entre eux que des rapports de répulsion et d’attraction, les rapports d’attraction résultant secondairement des chocs dus à la répulsion automatique qu’ils exercent les uns contre les autres.

Le premier grand exposé systématique de cette conception est celui de Thomas Hobbes dans son Léviathan (1651). Une physique matérialiste mécaniste et corpusculaire est projetée dans une vision des humains comme autant d’atomes en concurrence, menaces mortelles les uns pour les autres (« loup pour l’homme », « guerre de tous contre tous »), et toute appréhension métaphysique, mystique ou autre, de Dieu, est totalement exclue : la religion cesse d’être une croyance primaire, ce qui permettra de la rétablir dans un second temps comme obéissance. La peur pousse les hommes à passer un pacte (ou à accepter la force, ce qui revient au même) par lequel leur personnalité est dévolue à un pouvoir souverain, roi ou assemblée, « un et indivisible », qui est absolu – notons au passage que la formule sur « l’unité et l’indivisibilité » apparaît là. Ce pouvoir ne peut rien sur les pensées intimes mais celles-ci perdent toute signification car il peut tout imposer envers les manifestations et expressions publiques, et il impose une religion et une croyance, ce qui selon Hobbes est en cohérence avec l’Ancien et le Nouveau testament, chose qu’il s’attache longuement à démontrer. La liberté sous un tel pouvoir connaît sa seule possibilité effective de réalisation, en tant qu’absence d’ingérence extérieure, physique, dans les possibilités d’action privée des hommes, étant entendu que la liberté positive au sens de l’Antiquité, ou la liberté définie comme absence de dépendance par la tradition républicaine moderne, n’existent pas pour Hobbes. Libéralisme total dans l’activité privée, despotisme intégral du pouvoir d’Etat, lequel fusionne avec une religion publique dont il impose le contenu. Les conséquences politiques et religieuses de la représentation des êtres humains comme des atomes indépendants en concurrence les uns avec les autres sont intéressantes : le libéralisme comme pensée économique et sociale est clairement opposé à la liberté politique, et d’autre part il réserve au pouvoir le droit suprême d’imposer l’expression extérieure des croyances.

Plus que Locke et plus que les Lumières, Hobbes est le vrai point de départ de la pensée politique et religieuse du capital, que nous résumerons par ce triptyque : premièrement, liberté individuelle absolue d’accumuler, deuxièmement, pouvoir politique absolu de garantir les conditions de l’accumulation, et troisièmement, capacité absolue à remplir la tête des sujets individuels libres et indépendants avec des représentations religieuses et en général avec toutes croyances, fantasmes ou story telling adéquats à la bonne mise en œuvre des deux premiers points, chose qui peut d’ailleurs très bien se faire par une diffusion commerciale « privée » des dites religions, croyances, fantasmes et story telling ainsi mis en concurrence (cette dernière précision qui amende l’absolutisme libéral de Hobbes par le pluralisme des marchandises idéologiques n’en change pas la substance profonde).

Narcisse vide veut être rempli.

Le sujet individuel « libre » est en fait vide, ou plus exactement il est plein de représentations qui bougent dans un vaccuum, un cloaque sans structure ni cohérence, un zapping permanent, un buzz amorphe. Voué à la concurrence avec ses alter ego, il est poussé à un narcissisme répétitif où l’invocation de son droit à être lui-même et l’exigence d’être reconnu comme un « moi-même » sont inversement proportionnelles à l’absence de contenu effectif susceptible de le constituer en un sujet actif et créatif réellement libre, ce qui ne serait possible que dans l’association libre avec les autres et non dans le choc atomistique de la concurrence généralisée.

Beaucoup de choses ont été écrites sur ce narcissisme, qui va croissant, et sur la crise de la transmission qui va forcément de pair avec lui, les traditions culturelles étant cassées (humanités et paideia classique en Europe, philosophie classique intégrant une saisie globale des sciences de la nature, « histoire de l’art » de Giotto aux avant-gardes du premier XX° siècle, humanités chinoises …) car même si elles ont longtemps servi, en partie, à former les classes dominantes (au temps de la « bourgeoisie »), elles formaient des sujets humains « pleins » et armés, et non pas vides et susceptibles de tout acheter et de tout subir sur le marché des idées et des représentations.

Car le sujet individuel atomisé vide et narcissique peut être rempli, ce qui n’est pas du tout la même chose que le fait qu’il entreprenne de se construire lui-même dans l’action, la lutte, l’organisation et la culture avec d’autres. Je reviendrai plus loin sur cette distinction.

Le remplissage du sujet vide de la société capitaliste répond à un besoin – celui d’exister, et, au lieu de lui donner la science de son malheur pour le combattre, il lui donne des satisfactions illusoires qui par là même deviennent des besoins répétitifs – des addictions, comme on dit. Le sujet vide et narcissique a besoin de se remplir la tête et le ventre et il ne peut le faire qu’en achetant des marchandises capitalistes, matérielles, spirituelles, ou, de plus en souvent les deux à la fois (stupéfiants et grigris divers, écrans). Comme le titrait une émission de télévision, il doit pouvoir toujours dire « C’est mon choix » : « c’est mon choix » de porter des vêtements de marque comme « c’est mon choix » de me cacher sous un voile. L’individu vide de la société marchande est alors rempli comme un vase, et ainsi il reste vide et disponible pour le capital – employable.

De même que les pauvres des sociétés riches sont remplis de produits alimentaires déséquilibrés et frelatés qui les rendent obèses, ils ne sont pas laissés seuls avec eux-mêmes au plan des idées, mais celles-ci leurs sont offertes de façon marchande et de façon coercitive, les deux pouvant se cumuler. Dieu n’est pas mort avec le capital, il est devenu une marchandise, et cette marchandise peut être omnipotente. Sa domination, comme celle de toute marchandise qu’imposent mode et publicité, ne s’exerce pas que par les canaux marchands proprement dits, mais par la pression de l’« opinion publique » et par la force des institutions, même si l’Etat comme tel n’est plus religieux.

Sous la subsomption du fétichisme du capital, le remplissage secondaire du Narcisse vide en mode religieux : la société civile religieuse.

Tocqueville, dans De la démocratie en Amérique (1835), constatait avec un étonnement mélangé de satisfaction et d’inquiétude (satisfaction par approbation du sentiment religieux, inquiétude en raison de la « tyrannie de la majorité » qui l’impose) que, dans un pays, les Etats-Unis, où Eglises et Etat sont clairement séparés, la religion domine pourtant la société civile, c’est-à-dire les activités communes des individus privés.

Et cela de manière despotique : « Parmi les Anglo-Américains, les uns professent les dogmes chrétiens parce qu’ils y croient, les autres parce qu’ils redoutent de n’avoir pas l’air d’y croire. Le christianisme règne donc sans obstacles, de l’aveu de tous ; (…) L’imagination des Américains, dans ses plus grands écarts, n’a donc qu’une marche circonspecte et incertaine ; ses allures sont gênées et ses œuvres incomplètes. »

« Le public a donc dans les peuples démocratiques une puissance singulière dont les nations aristocratiques ne pouvaient pas même concevoir l’idée. Il ne persuade pas ses croyances, il les impose et les fait pénétrer dans les âmes par une sorte de pression immense de l’esprit de tous sur l’intelligence de chacun. »

De tels consensus religieux sans coercition étatique apparente ne sont pas rares dans les sociétés capitalistes et les faits ont montré que les variétés du christianisme ne sont pas seules à en profiter. Par exemple, dans les Etats indiens du Gujarat et de Mumbaï, le gouvernement de Narendrah Modi, devenu premier ministre de l’Inde, est vanté comme ayant été idéal pour les investissements capitalistes : c’était aussi un ordre se voulant religieux, dictature de la majorité hindouiste dirigée notamment contre les musulmans, qui furent victimes de pogromes, le tout dans la séparation officielle entre religion et Etat, chacun devant se conformer à la morale établie le poussant au travail, et, pour ceux qui détiennent les capitaux, à leur accumulation.

Société civile et Etat absolu religieux sous la subsomption du fétichisme du capital, ou le paradigme saoudien !

Ceci dit, la coercition étatique peut fort bien s’ajouter à la pression de l’opinion publique et à l’omnipotence de la publicité commerciale vendant la marchandise Dieu.

C’est ainsi que le consensus apparent le plus parfait, du point de vue du capital, nous est aujourd’hui offert par un Etat tel que l’Arabie saoudite, où la tyrannie de la majorité au sens de Tocqueville et l’omnipotence absolue du pouvoir un et indivisible de l’Etat au sens de Hobbes se trouvent conjugués, la menace physique de répression violente s’exerçant sur quiconque ne professerait pas la religion révélée, laquelle, comme chez Hobbes là encore, n’a pas à faire l’objet de représentations fantasmatiques ou de spéculations intellectuelles, mais doit être acceptée telle quelle parce que révélée, en tant que commandement et en tant que soumission, parce que l’Etat l’ordonne et parce qu’ainsi circule le capital : le modèle de la société soi-disant traditionnelle reposant sur la charia est en réalité la réalisation la plus accomplie de la société libérale garantie par un Etat despotique qui de concert avec le commerce de la marchandise Dieu et la prédication des idéologues rétribués pour cela, s’efforce de remplir les têtes des individus, garantissant ainsi leur vide effectif et leur disponibilité pour le capital.

Comme la rente foncière féodale qui est devenue rente foncière capitaliste, l’Arabie saoudite n’est plus un Etat traditionnel, la rente pétrolière étant une condition de l’accumulation capitaliste à l’échelle mondiale : elle est le modèle de la dictature capitaliste absolue, en tant que société civile et en tant qu’Etat.

Le story telling officiel qui fait de la monarchie saoudienne wahhabite la continuation ou le renouvellement de l’Etat islamique des origines, camoufle, de plus en plus mal, le fait qu’elle illustre ce que nous disions plus haut : la religion dans la société capitaliste n’est plus une croyance primaire, mais une croyance secondaire faisant suite au fétichisme capitaliste et en participant, en vue de le renforcer. L’islam obligatoire en tant que religion révélée refusant toute analyse et même toute théologie rationnelle, est la religion hobbesienne par excellence : qu’il fut issu d’une tradition a en l’occurrence facilité la transition à son rôle moderne de formation religieuse secondaire, partie prenante du fétichisme capitaliste.

La révolution qui à terme guette ce type d’Etat, en exigeant la liberté individuelle, l’émancipation des femmes et la laïcité, y menace donc le capital en tant que tel. Assurément, cette description de l’Arabie saoudite (et des variantes d’Etats « islamistes ») comme paradigme de l’ordre du capital ne plaira ni à ceux pour qui le capital est démocratique, libéral et occidental, ni à ceux pour qui, symétriquement, « l’islam EST décolonial » (sic : voir l’introduction). Nous y reviendrons dans un article ultérieur.

Égalité des sujets individuels vides et inégalités essentielles imposées.

Le remplissage marchand et/ou coercitif et étatique du sujet vide par une révélation religieuse ou par toute proclamation de telle ou telle essence censée être celle de l’individu, peut lui être assignée par une violence continue, comme cela se produit dans le racisme.

C’est ainsi que l’égalité apparente des sujets libres marchands peut être contredite par un racisme d’Etat, aujourd’hui rare ou hypocrite, mais tout aussi souvent par une prégnance raciste dans la société civile capitaliste. Si une institution raciste fait obstacle à la circulation du capital, il la brise comme fut brisé l’esclavage sudiste aux Etats-Unis lors de la guerre de Sécession (même si d’autres aspects interviennent ici, que je ne développerai pas), mais si le racisme assure la possibilité d’opposer les vendeurs de force de travail entre eux, de baisser les salaires, d’alimenter une armée de réserve, alors il va perdurer et se reproduire.

Nous pouvons ici établir la même analyse générale qu’envers la religion, qui est réinstituée, réinstallée, en tant que formation idéelle et réelle secondaire et non plus primaire ainsi qu’elle l’était dans les sociétés précapitalistes : le capital, tout en égalisant et en brassant, n’annule aucune discrimination, qui sont reconduites dans la société civile quand bien même la loi les ignore ou les interdit, mais il les reproduit, et parfois, en fonction de ses besoins et des conséquences des luttes sociales, il les amplifie et les refonde sur une base élargie et aggravée.

L’antithèse : la libre association des individus sociaux conscients.

Il le fait d’autant plus que les individus ne sont par essence pas réductibles au capital. Ils ont la capacité, partout et en tous temps, de se « remplir » eux-mêmes d’une toute autre manière qu’en étant remplis par le marché et la contrainte : en s’autoconstruisant comme « hommes fiers et libres », « amants passionnés de la culture de soi-même » comme disait Fernand Pelloutier, le promoteur des bourses du travail et de l’auto-éducation du prolétariat en France autour de l’année 1900, autoconstruction qui ne se fait pas par les biais marchands ni par ceux de la contrainte et de l’obéissance à une mode, une révélation ou quoi que ce soit, mais uniquement par les armes de la critique, de la conscience, de la lutte et de l’organisation, donc dans un échange réciproque des esprits.

Le mouvement ouvrier européen avait amorcé une telle autoconstruction collective au début du XX° siècle : malgré leurs limites et leurs contradictions d’institutions agissant dans le cadre de la société capitaliste, la social-démocratie allemande, le travaillisme britannique, le syndicalisme révolutionnaire et le socialisme français, l’anarchisme andalou et catalan, le Bund national juif, la social-démocratie russe … avaient largement engagé la construction d’associations libres d’hommes librement associés, non dans la production sociale mais dans le combat émancipateur.

Ce n’est pas le lieu ici de revenir sur l’échec de ce premier âge de la révolution prolétarienne. Mais il nous faut dire que c’est sur le lit de cet échec que sont venus se déployer plus encore le vide des individus dominés par le fétichisme capitaliste, et toutes les formations secondaires religieuses et autres venant à son secours pour empêcher la reconstitution de cette auto-organisation dont les individus exploités et opprimés restent toujours capables.

Les métamorphoses capitalistes du christianisme.

à propos du christianisme et de ses « formes bourgeoises ».

L’esquisse théorique qui précède s’inspire, on l’a vu, de . Chez lui-même, en dehors surtout des deux articles de 1843-1844, La question juive et Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel, nous avons des remarques éparses. Les deux articles en question, précoces et d’un immense intérêt, ont été surinterprètés. Il est piquant que l’une des lectures à la mode aujourd’hui dans la « gauche » éprise des églises et des religions, soit de tenir la formule « opium du peuple » (qui n’est pas de  : Heine et d’autres l’ont employée avant lui), pour élogieuse, ce qui nous en dit plus sur ces interprètes que sur  ! Les remarques éparses du Capital (y compris les nombreuses et savoureuses piques anticléricales) donnent la nette impression que les religions ne sont pas du tout tenues par pour des forces décisives dans la production capitaliste, mais pour des forces d’appoint, que le capital a trouvées et qu’il a modelées, et ces remarques ne concernent que le christianisme, ce qui n’est pas étonnant étant donné le terrain européen du capital et des travaux de en son temps. Le passage le plus développé se trouve, et c’est important, dans l’alinéa du premier chapitre du livre I du Capital qui présente, justement, le fétichisme de la marchandise. Le voici (abrégé) :

« Le monde religieux n’est que le reflet du monde réel. Une société où le produit du travail prend généralement la forme de marchandise et où, par conséquent, le rapport le plus général entre les producteurs consiste à comparer les valeurs de leurs produits, et, sous cette enveloppe des choses, à comparer les uns aux autres leurs travaux privés à titre de travail humain égal, une telle société trouve dans le christianisme, avec son culte de l’homme abstrait, et surtout dans ses types bourgeois, protestantisme, déisme, etc., le complément religieux le plus convenable. (…) En général, le reflet religieux du monde réel ne pourra disparaître que lorsque les conditions de travail et de vie pratique présenteront à l’homme des rapports transparents et rationnels avec ses semblables et avec la nature. »

On a un peu l’impression que a estimé qu’il lui fallait forcément placer ici un paragraphe sur la religion, dans la mesure où il traitait des représentations dominantes permettant à la société bourgeoise de fonctionner. Mais la religion n’est pas l’élément central de ces représentations : l’élément central, exposé quelques pages auparavant, c’est le fétichisme de la marchandise. La religion est un « complément » et le christianisme s’avère le complément « le plus convenable ». Pourquoi cela ? Après tout, aurait pu se contenter de dire que le mode de production capitaliste s’est d’abord développé parmi des peuples chrétiens et qu’il a donc pris ce qu’il y a trouvé, quitte à le formater quelque peu pour se le rendre « convenable » en tant que complément du fétichisme. De mon point de vue, le plus intéressant est cette idée de « complément », qui me paraît correspondre à la thèse développée ci-dessus, selon laquelle le fétichisme est le fait primaire et la religion le fait secondaire. Ce que , de manière très cursive et même furtive, avance sur le christianisme, comporte deux points. La formule selon laquelle le christianisme en général serait un « culte de l’homme abstrait » sort tout droit des idées répandues dans les milieux post-hégéliens, notamment chez Feuerbach – le Dieu incarné serait une projection des hommes qui l’ont créé. D’autre part, il y aurait des formes plus proprement « bourgeoises » du christianisme, à savoir : « protestantisme, déisme, etc. ». Remarquable « etc. » !

Fétichisme monétaire et christianisme.

Que le fétichisme de la marchandise et de l’argent soit un culte présentant des formes parallèles avec les formes du christianisme, c’est là une idée rampante dans toute l’œuvre économique de , des manuscrits de 1844 aux derniers manuscrits du Capital inachevé. Elle va jusqu’à d’ironiques parallèles entre religion et théories économiques. En voici un bel exemple qui nous donne des pistes, tiré du livre III du Capital, cinquième section , chapitre 25 chez Engels, 18 chez Rubel :

« Le système monétaire est essentiellement catholique, le système de crédit essentiellement protestant. The Scot hate gold. Sous la forme de papier, l’existence monétaire des marchandises est de nature purement sociale. C’est la foi qui sauve : la foi en la valeur monétaire considérée comme l’esprit immanent des marchandises, la foi dans le mode de production et son ordre prédestiné, la foi dans les agents individuels de la production tenus pour de simples personnification du capital qui croît de lui-même. Pas plus que le protestantisme ne peut s’émanciper des fondements du catholicisme, le système du crédit ne peut s’émanciper des fondements du système monétaire. »

Le système monétaire renvoie au fétichisme des métaux précieux et au mercantilisme, le système de crédit aux émissions de papier-monnaie et de monnaie bancaire, ainsi qu’aux théories les justifiant. La monnaie est bien la chose en laquelle les trois occurrences du terme fétichisme se rejoignent. Nous avons vu le fétichisme monétaire selon . Il a affinité avec le fétichisme religieux, qui ressent la monnaie comme matière divine concentrée, ou comme fluide vivifiant spirituel et universel. Et ces représentations parareligieuses sont également sexuelles, plus précisément sado-anales : le caractère excrémentiel de la monnaie a été étudié par le psychanalyste Ferenczy, et il conviendrait de le compléter par toute une dimension urinaire, évidente dans le maniement des termes de flux, de courant monétaire, de liquidité, de crise de liquidité … Le fétichisme du capital, les représentations religieuses et les fantasmes sexuels inconscients font donc société entre eux.

L’apport de Max Weber.

Dans le passage cité ci-dessus, fait allusion à deux éléments doctrinaux du protestantisme : la justification par la foi (Luther) et la prédestination (Calvin). La foi, en tant que confiance, est censée caractériser les sociétés qui se lancent plus avant dans la créativité monétaire, comparativement aux sociétés catholiques latines tenues pour être restées plus rivées au vieux fétichisme du métal, des trésors et des objets de joaillerie. La prédestination est mentionnée sous la modalité de la foi dans l’ordre social qui garantit les papiers et les contrats. Max Weber, qui ne semble pas avoir eu connaissance de ces remarques, aurait pu les reprendre et les amplifier.

Max Weber pensait que le « matérialisme historique » réduisait l’explication des religions à un déterminisme économique, et ce faisant il assimilait à Karl Kautsky. Mais réciproquement il est erroné de réduire l’apport de Max Weber à une théorie selon laquelle le protestantisme aurait engendré le capitalisme. Sans exclure que d’autres aspects dans d’autres religions (en particulier le catholicisme et le judaïsme) aient eux aussi contribué à la formation de « l’esprit du capitalisme », Max Weber montre bien comment la transposition de l’ascétisme monacal médiéval sur le terrain du monde et de la vie pratique quotidienne, opérée par la catégorie luthérienne (amorcée chez le mystique rhénan Tauler) du Beruf, la vocation, devient franchement une source de gain psychologique par le biais du terrible dogme calviniste de la prédestination des élus et des damnés, la réussite dans l’accumulation assurée par une vie et un travail méthodiques, rationnels et économes, devenant le témoignage de l’appartenance aux « saints », aux élus.

Max Weber ne prétend nullement qu’une telle psychologie façonnée par la pratique morale étayée sur le dogme soit forcément le carburant du capitalisme. Au contraire, comme , il comprend parfaitement qu’une fois en place les rapports capitalistes vivent par eux-mêmes et se présentent comme naturels, contraignants et obligatoires à tout un chacun :

« Aujourd’hui, l’esprit de l’ascétisme religieux s’est échappé de la cage – définitivement ? qui saurait le dire … Quoi qu’il en soit, le capitalisme vainqueur n’a plus besoin de ce soutien depuis qu’il repose sur une base mécanique. Il n’est pas jusqu’à l’humeur de la philosophie des Lumières, la riante héritière de cet esprit, qui ne semble définitivement s’altérer ; et l’idée d’accomplir son « devoir » à travers une besogne hante désormais nos vies, tel le spectre de croyances religieuses disparues. Lorsque l’ « accomplissement » du devoir professionnel ne peut être directement rattaché aux valeurs culturelles et spirituelles les plus élevées – ou bien, inversement, lorsqu’il ne peut plus être ressenti comme une simple contrainte économique – l’individu renonce, en général, à le justifier. Aux Etats-Unis, sur les lieux mêmes de son paroxysme, la poursuite de la richesse, dépouillée de son sens éthico-religieux, a tendance aujourd’hui à s’associer aux passions purement agonistiques, ce qui lui confère le plus souvent le caractère d’un sport. »

En fait, nous pouvons considérer comme valable et démontré tout ce que Max Weber avance à propos des effets comportementaux et donc économiques de l’éthique calviniste et puritaine, mais sans aller jusqu’à attribuer à celle-ci le rôle d’accoucheur, de déclencheur ou au moins de catalyseur, dans la mise en route, pour ainsi dire, du capitalisme. Il est vrai que Weber définissant le capitalisme avant tout par la rationalité mise au service du rendement, est conduit logiquement à donner une plus grande place à l’éthique et à la psychologie dans ses préconditions.

Dans la description pénétrante qu’il donne des effets du dogme de la prédestination, nous retrouvons des traits que nous avons identifiés à propos du fétichisme du capital, ou à propos du caractère type de la religion à la manière de Hobbes, appropriée à un Etat despotique protégeant une société libérale. M. Weber note que « Dans son inhumanité pathétique, cette doctrine devait marquer l’état-d’esprit de toute une génération qui s’est abandonnée à sa grandiose cohérence et engendrer avant tout, chez chaque individu, le sentiment d’une solitude intérieure inouïe. » Cette solitude radicale est une chose nouvelle, qui s’apparente à la brisure des liens communautaires et traditionnels par laquelle commence le capitalisme ; mais dans le calvinisme elle est déterminée parce que « Dans l’affaire la plus importante de sa vie, le salut éternel, l’homme de la Réforme se voyait astreint à suivre seul son chemin à la rencontre d’un destin tracé pour lui de toute éternité. »

S’ensuivent désenchantement radical du monde, individualisme pessimiste et sans illusion. La transcendance divine radicale ne donne pas prise à l’union mystique ou aux spéculations théologiques et métaphysiques que le luthéranisme permet encore largement : « La pénétration effective de l’âme humaine par le divin était exclue en vertu de la transcendance absolue de Dieu par rapport aux créatures : finitum non est capax infiniti. » Donc, dirons-nous, paradoxalement, l’exaltation de la transcendance aboutit à une coupure au terme de laquelle la religion sera une composante secondaire du fétichisme, et non l’élément premier comme auparavant.

L’action naît de la foi que donne, ou non, la grâce : elle n’a aucun autre mobile que la gloire de Dieu, mais justement pour ce faire, elle est totalement rationalisée. La pratique morale quotidienne, incluant le travail professionnel, devient « méthodique » (on sait que tel fut le nom, en forme de slogan, du courant méthodiste de John Wesley au XVIII° siècle, dont Edward Percy Thompson dans La formation de la classe ouvrière anglaise a dissipé l’image de « mouvement ouvrier » pour montrer au contraire son utilité pour le capital et l’exploitation de la classe ouvrière industrielle en formation).

Enfin M. Weber montre comment ces caractères se mettent en œuvre au moyen des Ecritures, et sont conduits à y rechercher surtout les éléments normatifs, et pas le côté mystique ni émotionnel, d’où ce tropisme vétéro-testamentaire du calvinisme et du puritanisme, qui, ajouterons-nous, lui confère des affinités judaïques, jusque dans l’onomastique des prénoms yankees (« Sam » ! ). Simultanément, la systématisation de la conduite éthique et du contrôle de soi introduit, dans leur opposition même et leur confrontation, une certaine ressemblance entre calvinisme et catholicisme, par-dessus le luthéranisme. Je vais y revenir.

Prédestinationisme et fétichisme du capital.

Si nous comprenons le capital comme rapport social autonomisé, entraîné dans une course à l’accumulation sans fin par l’exploitation du travail humain et du milieu naturel, et non pas seulement à travers le critère de la rationalité méthodique et de l’organisation scientifique du travail, nous sommes en mesure d’approfondir le sens que donne M. Weber au dogme calviniste de la prédestination dans son rapport au capitalisme.

Weber a très bien montré comment la morale qui se rattache à cette conception religieuse est parfaite pour façonner un chef d’entreprise modèle, dur avec les autres comme avec lui-même. Mais il y a plus : dans le fétichisme du capital, l’ordre naturel, que l’on pourrait aussi bien appeler l’ordre divin, détermine la condition sociale globale et rend chacun responsable de ses profits et pertes, faisant de lui un gagnant ou un perdant, et comme disait Maggy Thatcher, il n’y a qu’une seule politique possible (TINA : There Is No Alternative ! ).

La croyance en la prédestination apparaît comme une préfiguration, par sa force, par sa structure, par son caractère impératif, de ce fétichisme : les choses sont ce que Dieu a voulu de toute éternité et le travail fructifère sous la direction de ses élus amplifie à jamais sa gloire. C’est la gloire de Dieu qu’il s’agit d’augmenter (formulation d’ailleurs paradoxale car il ne saurait en avoir besoin, mais il le veut ainsi et il n’y a pas de questions à se poser si l’on est un élu). De surcroît, il se trouve que c’est le capital qui va s’accumuler, et que pour le coup les premiers ne seront pas les derniers, car les élus seront les capitalistes.

En tant que forme mentale et théorique, le dogme de la prédestination apparaît donc comme une préfiguration du fétichisme du capital. La mise en application du dogme de la prédestination fut vécue comme beaucoup plus difficile, beaucoup plus forcée et beaucoup plus localisée, en somme beaucoup plus artificielle, que le déploiement du fétichisme du capital, mais l’analogie de forme entre les deux est frappante.

Cela ne veut pas dire que la prédestination a été la matrice du fétichisme et il est fort possible que ce soit déjà celui-ci qui ait influencé celle-là, mais il semble historiquement exact de dire que le calvinisme a joué un rôle important dans la mise en place du capital en tant que mode de production dominant dans les sociétés hollandaise, britannique et nord-américaine, tout en étant déjà une forme « bourgeoise » du christianisme, pour reprendre la formule de .

Catholicisme et capitalisme.

Nous avons vu que Max Weber repère une affinité élective entre les deux extrêmes ennemis du christianisme, calvinisme et catholicisme. Nous avons vu aussi que selon le protestantisme ne saurait s’émanciper des fondements du catholicisme, de même que la finance capitaliste ne peut finalement pas s’émanciper du paiement comptant et du fétiche métallique monétaire.

Ce que l’on désigne comme catholicisme découle de la prise en main par l’organisation cléricale plurielle, mais centralisée, dénommée Eglise, dirigée par le pape et la curie avec des ordres monastiques comme bras armés, de toute l’organisation sociale de l’Europe occidentale, prise en main engagée de longue date mais qui ne triomphe vraiment qu’aux alentours de l’an Mil. L’Eglise catholique était donc organiquement liée à ce que l’on appelle la société féodale - que l’on devrait plutôt appeler féodale-mercantile - et c’est la crise de celle-ci, accoucheuse du capital en Angleterre, qui produit, dés le XIV° siècle, schismes et crises dans l’Eglise. La thématique de l’enfer et du paradis, déjà compliquée par le purgatoire, était centrale dans l’organisation de l’obéissance des masses au Moyen Age, et la crise sociale prend la forme d’une crise de la confiance dans le salut, précisément le point d’où partira la Réforme.

Mais ceci ne signifie pas que le catholicisme ait été réfractaire au capitalisme et ne se soit pas, lui aussi, adapté à lui et fait « religion bourgeoise ». Au moment même de la Réforme, se produit aussi cet énorme évènement cosmique que fut la soi-disant « découverte » de l’Amérique, en fait l’invention de l’Amérique par des chercheurs de gains européens et par l’Eglise, justement, Amérique implantée en lieu et place des diverses civilisations qui s’y trouvaient, qui ont été privées de leurs noms (ni « Indiens » ni « Amérindiens » ne leur correspondent). Dans la construction d’un autre ensemble de sociétés féodales-mercantiles sur ce qui sera l’Amérique « latine », l’Eglise continue à joue un rôle organisateur décisif, et prend même en main un royaume esclavagiste africain, le Congo. Beaucoup plus que les protestants, elle s’adapte à la « mondialisation » avec notamment le spectaculaire ordre des jésuites, des gens tout aussi méthodiques que les entrepreneurs calvinistes, du Japon et de la Chine au Brésil et au Paraguay.

Quand aux dogmes catholiques, leur contenu ne s’oppose pas au capitalisme, et la vraie difficulté pour le catholicisme sera de devenir une formation sociale et idéologique secondaire, et non plus une formation primaire. Il y sera aidé par les coups que lui auront porté la Réforme, les Lumières et la Révolution française, conduite à tenter, temporairement, la destruction de l’Eglise après avoir échoué à se l’assimiler, parce qu’elle s’était organiquement associée à la monarchie absolue renversée en 1789.

Tout cela est connu. L’on peut souvent lire que le catholicisme avait des aspects communautaires qui auraient été rétifs au capitalisme. Mais les exemples d’organisations monastiques et même de bagnes pour « pécheurs » et « pécheresses », assurant, comme pendant longtemps en Irlande, une surexploitation éhontée, ne manquent pas. Il est par contre vrai que, depuis François d’Assise, existe une tradition d’organisation apparemment autonome, en fait insérée dans l’Eglise, ouverte aux pauvres, éventuellement critique envers les relations sociales dominantes, autre trait qui confirme, avec ses exploits missionnaires des XVI° et XVII° siècles, sa grande plasticité et adaptabilité. Nous en reparlerons.

L’on peut enfin souvent lire aussi que la prohibition religieuse du prêt à intérêt, laquelle est très loin de se limiter au christianisme et semble avoir été une mesure de protection des formations sociales enveloppées par les religions contre un risque de destruction, a dressé l’un contre l’autre catholicisme et capitalisme, alors que Calvin surtout s’est montré plus accommodant.

Ce sujet, que Max Weber a choisi, intelligemment, de considérer comme périphérique, est pourtant bien plus complexe que cela. Il serait possible de montrer que dans la pratique l’interdiction canonique du prêt à intérêt n’a rien interdit du tout, mais a poussé à ruser et à biaiser. Le prêt usuraire était partout, et d’abord dans l’Eglise elle-même. Les interdits ont stimulé la créativité monétaire, faisant des lettres de change, qui prennent une place dominante dans le grand commerce au XIV° siècle, des moyens de prêt à intérêt, d’une manière masquée mais c’était un secret de polichinelle partagé par les marchands et les canonistes : les détours pris pour ne pas prêter ouvertement à intérêt sont créatifs et « profitables ».

Il est également significatif qu’en 1425 le droit canon ait reconnu les achats de rentes, ventes de droits féodaux et charges diverses à des petits propriétaire qui dissimulait notoirement un intérêt en prolongeant le paiement des dites rentes. Une telle pratique suppose qu’on a commencé à donner un prix aux rentes et loyers, amorçant la marchandisation du sol et l’évolution vers la rente foncière capitaliste, et que l’Eglise, premier propriétaire, est elle-même engagée dans cette évolution.

La finance internationale est née dans l’Occident catholique et s’effondre dans sa première crise généralisée, celle des faillites florentines de 1326 (les Scali) et de 1346 (les Bardi). De fait, le Vatican s’y connaît de longue date en matière bancaire, il a même organisé, avec le trafic des indulgences, une bourse de la grâce divine, et avait sous-estimé le catholicisme en l’associant au système monétaire et pas aussi au système de crédit …

« … déisme, etc. »

Dans la mesure où une ligne d’évolution générale se dégage des remarques de que j’ai citées, elle part du catholicisme médiéval et impose une transformation progressive qui aboutit au catholicisme moderne, au protestantisme, et aussi au « déisme, etc. ». Cette évolution a deux aspects : le principal, c’est le passage de la religion comme forme première d’organisation sociale à un rang secondaire par rapport au fétichisme du capital, et l’autre, concernant les idées et les pratiques, est plus difficile à cerner et semble n’avoir eu une importance directe pour notre sujet que dans un cas, celui du prédestinationisme. Que les centres d’accumulation dominants, ses pôles, soient passés des cités italiennes catholiques à la Hollande réformée, puis l’Angleterre, puis aux Etats-Unis, voila qui s’entremêle avec cette évolution religieuse, du catholicisme qui, certes, s’entend fort bien avec le capital en tant que religion mondiale, mais ne domine pas ses foyers centraux à partir du XVI° siècle, au protestantisme, puis au déisme.

Le déisme n’a pas d’église - il a, ceci dit, des loges – et il ne se présente pas forcément comme le stade final du christianisme, mais on peut l’entendre ainsi. Le protestantisme libéral, qui laisse tomber la prédestination et qui place les pratiques sociales avant le dogme, en est très proche (les courants évangélistes et pentecôtistes américains, par contre, la maintiennent avec la « seconde naissance », ou révélation qu’on a la grâce, il paraît que c’est arrivé à G.W. Bush junior, et réactualisent le fanatisme). Mais dans cette abstraction et cette libéralisation croissantes, le fil conducteur reste Dieu : tellement transcendant dans le calvinisme qu’après la République des saints de Cromwell l’Angleterre devient enfin capitaliste et séparée de lui, mais toujours se présentant comme modèle du principe unique, de l’unité et de l’indivisibilité, idée d’une règle générale commune au monde, à l’instar de l’accumulation du capital comme finalité sans fin s’imposant à tous. La société civile bourgeoise, dominée par le capital, qui évolue à partir des origines européennes catholiques en arrive aux stades protestants, puis au stade de la République française sans Dieu. Les formes idéologiques du déisme des Lumières, de la maçonnerie, s’inscrivent dans le prolongement de l’évolution du christianisme.

Même l’athéisme reste à sa façon un théisme, affirmant la non-existence du fil conducteur transcendant, non-existence qui donne au monde une unité négative qui reste le reflet de l’unité divine, de même que les réunions antithéistes restent des conventicules, car le problème n’est pas de nier ou de combattre Dieu, mais d’abolir ce dont il n’est plus qu’un produit dérivé : le capital. Cela, sans qu’il soit possible de dire ce qu’une fois ceci fait, deviendra la religion avec ou sans Dieu dans ses nouvelles métamorphoses.

 

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Commentaires

Lien croisé par Anonyme le Lundi 14/09/2015 à 14:34

Le journal de BORIS VICTOR : "Capital et religion. - 22/06/15"



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