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Quelques considérations générales pour introduire une série de réflexions sur les rapports entre religions, Etats et laïcité.

Par Vincent Présumey • Débat • Lundi 15/06/2015 • 1 commentaire  • Lu 1553 fois • Version imprimable


« L’ignorance n’a jamais servi de rien à personne » (maxime de Karl lorsqu’il était fâché ; provient de Spinoza, Ethique, I, appendice, critiquant ceux qui « se réfugient dans la volonté de Dieu, cet asile de l’ignorance »)

 

 

Le présent article introduit une série d’articles de réflexions et d’analyses que je soumets à propos des rapports entre religions, Etats et laïcité.

 

Religions, Etats, laïcité : aborder ces sujets, dans le premier quart du XXI° siècle, reste extrêmement risqué. Dans un certain nombre d’Etats, le simple fait de contester que l’Etat ait le droit ou le devoir d’employer son pouvoir à imposer des dogmes religieux et des pratiques de vie quotidienne que ces dogmes sont supposés exiger, est dangereux, physiquement et corporellement dangereux, et ceci non pas seulement en Arabie saoudite, Iran et autres pays où les Etats prétendent appliquer la charia, mais en Myanmar (Birmanie) bouddhiste, dans de nombreux territoires des Etats-Unis d’Amérique du Nord où c’est l’ « opinion publique » organisée en groupes de pression dominants qui vous poursuivra de sa vindicte, sans oublier bien des pays catholiques comme l’Irlande  -ou du moins l’Irlande d’il y a peu car le peuple est en train de changer cela-, sans oublier la Russie orthodoxe, les soi-disant « Républiques populaires » du Donbass et de Louhansk où l’orthodoxie est d’Etat, sans oublier l’Inde où l’actuel premier ministre fut autrefois un chef violent des milices hindoues, sans oublier plusieurs régimes où liberté religieuse et liberté de conscience existent dans la constitution et dans les lois, mais pas forcément, pas toujours et pas partout dans la réalité ; sans oublier non plus la Chine, on y reviendra, où l’Etat n’a pas de religion mais a son avis sur la moralité de chaque citoyen, ou plutôt de chaque sujet. Les lois réprimant tel ou tel comportement sexuel et les lois, ainsi que les pratiques et coutumes, infériorisant les femmes, ont encore une prévalence géographiquement majoritaire sur la planète et toutes s’appuient sur les religions.

Pourtant, singulièrement dans les pays anglo-saxons, Etats-Unis, Royaume-Uni, mais de plus en plus souvent aussi en France, ce supposé pays par excellence de la laïcité, mettre en avant cette réalité mondiale et la nécessité d’un combat laïque planétaire, internationaliste, associé aux autres revendications démocratiques vitales pour l’immense majorité et particulièrement pour les femmes : voila qui est de plus en plus mal vu, non seulement parmi les secteurs conservateurs ou néolibéraux (à l’exception, parmi ces derniers, des libertariens, mais à vrai dire ils se contrefoutent de ce qui se passe loin de leur portefeuille boursier), mais aussi parmi de nombreux secteurs de « gauche » et d’ « extrême gauche ». Il est de plus en plus de bon ton dans beaucoup de ces milieux (singulièrement parmi ceux dont les cadres politiques sont, consciemment ou non, le produit du monde universitaire anglo-saxon), de considérer que la mise en cause de l’emprise des religions relève d’une incompréhension « occidentale », « postcoloniale », voire « blanche » au sens racial, et que la religion, jusques et y compris dans ses expressions violentes telle que la volonté que toutes les femmes portent un voile cachant leur chevelure voire plus encore, est l’expression de groupes opprimés qu’il faut respecter, toute critique religieuse relevant en fait d’une police impérialiste de la pensée, des corps et des comportements.

Je viens de prendre l’exemple du voile souvent préconisé  aujourd’hui dans l’islam (sous ses différentes variantes : hidjab masquant les cheveux et niqab, burka, jilbab et tchador chiite, principalement) : que dans un ensemble d’Etats (y compris des Etats inclus dans un Etat fédéral comme au Nigéria) comportant au total plusieurs centaines de millions d’habitants, les femmes soient physiquement contraintes par la plupart des hommes mais aussi par la police et par des milices religieuses spéciales, au port d’un uniforme postulant que la vision de leur corps est chose mauvaise, et que ce thème, depuis la contre-révolution islamiste en Iran au début des années 1980, soit au cœur d’une bataille mondiale menée par des courants politico-religieux, contre les femmes, contre les droits démocratiques, contre la libre organisation des exploités et des opprimés, devrait être une évidence que ne saurait contrebalancer l’existence dans des Etats certes impérialistes mais où le rapport de force social issu de leur histoire a établi le principe de la liberté de conscience, d’idéologues suivis par des adolescentes allant affirmant qu’il s’agit d’une manifestation de lutte des opprimé(e)s.

Pourtant, dans les pays anglo-saxons et de plus en plus en France, cela parmi des courants par ailleurs très sensibles aux revendications des minorités, nationales aussi bien que sexuelles, le simple fait de dire et d’écrire ce que je viens de dire et écrire là est considéré comme une grossièreté blasphématoire de dominateur capitaliste, occidental et blanc. Notons bien que ce ne sont pas les femmes saoudiennes ou yéménites qui disent cela, mais souvent, au départ, des universitaires occidentaux ! Nous avons affaire là à un discours dominant dans la bien-pensance « de gauche » ; le fait qu’il s’agisse d’un discours dominant, véhiculé par des dominants (idéologues rétribués pour cela, apparatchiks, journalistes …) est généralement masqué à leurs propres yeux parce qu’ils accusent ceux qu’ils accablent de leur vindicte d’être, eux, les vrais « dominants ». Ils sont convaincus d’être des éléments subversifs combattant la « doxa » régnante.

Mais ce faisant, ils ne font que reproduire un schéma rebattu : voila des décennies que le « libéralisme » régnant se présente comme le champ du « mouvement », du bougisme, par opposition aux « immobilistes », aux « réactionnaires », aux « encroûtés » et autres « laïcards rances » - pour reprendre là une des expressions méprisante, d’origine cléricale, du nouveau gaucho-bougisme branché. Les ouvriers licenciés sont des « conservateurs » qui ne veulent pas se mettre au goût du jour et intégrer la modernité, les professeurs qui voudraient encore transmettre des connaissances organisées et structurées sont des « élitistes conservateurs », et les laïques qui ne pensent pas que, même dans un collège parisien, le voile islamique soit un emblème émancipateur (ce qui ne veut pas forcément dire qu’ils pensent qu’on doit l’interdire, c’est là une autre question sur laquelle je reviendrai) sont des « islamophobes », des racistes, des porteurs du génome colonial « blanc » - remarquons en effet combien, après la rhétorique cléricale, c’est la rhétorique raciste et racialiste que nos représentants autoproclamés de la liberté religieuse reprennent et assument de plus en plus. Car, pour eux, toutes les religions ne se valent pas : l’une d’elle, la religion séculière laïque des « républicains » à la française, doit être combattue, et donc, de facto, réprimée. L’islamisme, non point, car ce serait de l’islamophobie, et le catholicisme, au moins depuis qu’un pape jésuite portant un blaze franciscain siège au Vatican, mérite plus qu’un coup de chapeau.

Je ne ferai pas l’injure à Gilbert Achcar (La religion peut elle servir le progrès social ?, in Le Monde Diplomatique de juin 2015) de le ranger dans la catégorie des idéologues que je viens de décrire qui n’est pourtant pas une caricature. C’est au contraire quelqu’un qui part dans ses analyses du réel, du monde réel et des luttes réelles. L’article mentionné dont il est l’auteur a pour finalité principale d’établir clairement que l’islamisme, dans ses diverses formes, ne sert pas le progrès social, et doit être frontalement combattu par les courants qui entendent agir pour l’émancipation des exploités et des opprimés. A peu prés l’inverse des thèses de ce représentant du « Parti des Indigènes de la République », think tank d’idées antilaïques et racistes, interviewé, pour son 10° anniversaire, par la revue Contretemps, dont les rédacteurs sont membres ou proches du NPA et semblent manifester la plus grande sympathie pour ce genre de courants : Sadri Khiari, donc, représentant du PIR célébrant son anniversaire, à la fin d’une longue et verbeuse interview axée sur le terme « décolonial » (est décolonial ce que l’interviewé à bien voulu désigner tel : le reste est colonial), répond à la dernière question de la façon la plus rapide qui soit. Cette question visait à lui faire dire quelque chose sur les côtés réactionnaires de l’islam (encore que l’intervieweur n’a pas osé s’exprimer ainsi, de sorte qu’il parle de «formes de terrorisme s’en revendiquant [de l’islam] »). La réponse est : « L’islam EST décolonial, je n’ai rien d’autre à dire. » Vieille chanson : l’Allemagne EST au dessus de tout, la République EST une et indivisible, l’Amérique A une destinée manifeste, l’islam EST décolonial. Pas sûr que les femmes et les peuples songhaï du delta intérieur du Niger qui ont affronté les commandos coloniaux et esclavagistes d’AQMI soient de cet avis !

Mais revenons à Gilbert Achcar : nul doute que ce qu’explique celui-ci dans son article du Diplo devrait le faire ranger dans la catégorie des « coloniaux » selon Sadri Khiari, si du moins ce dernier a un minimum de logique et de suite dans les idées et n’a pas classifié ces qualités dans la sphère de ce qui, par malheur, ne serait pas décolonial !

D’autant plus frappantes sont les précautions et les restrictions de Gilbert Achcar : il condamne l’islamisme, essentiellement à cause de son « affinité élective » avec « l’utopisme médiéval réactionnaire », sans expliquer la place d’un tel utopisme dans le monde capitaliste contemporain et sans envisager ici la question décisive du statut des femmes, mais il semble acquis pour lui qu’il ne faut pas s’en prendre à la religion et donc, qu’il n’y a pas à critiquer l’islam mais plutôt à mettre l’islamisme en contradiction avec lui, d’autant plus que « dans les pays occidentaux par exemple » l’islam est « marqueur d’identité d’une minorité opprimée » (sans doute ; mais ce que dit Gilbert Achcar de l’islamisme cesse-t-il du coup d’avoir un sens « dans les pays occidentaux par exemple » ? nous n’en saurons rien !). Et par ailleurs les religions peuvent être vecteur de combats émancipateurs : dommage, sans doute, que ceci n’arrive pas aujourd’hui à l’islam (G. Achcar ne nous dit pas pourquoi et il risquerait d’ailleurs de se faire traiter d’« islamophobe » s’il essayait), mais cela arrive selon lui au catholicisme avec la théologie de la libération, qui, elle, ne mérite que « très peu à objecter » : en fait, sauf un menu détail – « son adhésion au tabou chrétien général de l’interruption volontaire de grossesse » ! - la théologie de la libération, c’est parfait, il n’y rien à critiquer et que des compliments à faire. Notons au passage que Gilbert Achcar rapproche théologie de la libération et mouvement des paysans allemand du XVI° siècle avec Thomas Münzer, dans le cadre d’une « affinité élective » cette fois-ci entre « christianisme primitif et utopisme « communistique », mais sans signaler une différence majeure : les paysans anabaptistes voulaient détruire l’Eglise, alors que les théologiens de la libération, malgré les contradictions qui les ont opposées au Vatican, en sont une composante. Il serait donc possible qu’aux XX° et XXI° siècles, un mouvement catholique partie prenante de l’Eglise catholique, apostolique et romaine soit au fond « communiste » sans avoir à briser l’Eglise comme Münzer (et même Luther ! ) avaient dû le faire au XVI° siècle. Bref : il faut certes combattre l’islamisme, mais en faisant bien la différence avec l’islam, et il faut saluer, adhérer aux « idées sociales, morales et politiques » de la théologie de la libération (soit le tiers, la moitié ou plus des Eglises catholiques sud-américaines) et tout cela s’impose évidemment, ce sont les derniers mots : « y compris pour les athées endurcis de la gauche radicale ».

Ah, ces athées endurcis … Je ne suis pas sûr que cette pique finale soit susceptible de protéger Gilbert Achcar de tout anathème ou de toute fatwa « décoloniale », mais quelle charge de morale : allons donc, athées de gauche, ne soyez pas endurcis ! Chantez les louanges de la belle théologie de la libération (sauf sur l’IVG, c’est vrai, quel dommage, mais on ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs, n’est-ce pas ? ...), et arrêtez donc de faire mauvaise tête, bande d’endurcis !

C’est ainsi – et Gilbert Achcar en est un exemple digne, nuancé, modéré – que l’on parle des « laïques » dans la « gauche radicale » pas endurcie (et athée ? on n’en sait rien, mais cela la regarde). Je m’excuse auprès de Gilbert Achcar de l’avoir pris ici pour cible, précisément en raison de sa modération par rapport à ce qu’en général on peut lire, de plus en plus.

Qu’il me soit donc permis de dire que, partisan de la laïcité et, qui plus est français (je sais que pour certains c’est une circonstance aggravante bien qu’à mes yeux ceci n’ait pas de valeur particulière), m’avouant athée si l’on m’y contraint quoiqu’un peu panthéiste et croyant comprendre bien des mystiques, matérialiste méthodologique, vivement anticlérical, étendant mon anticléricalisme des églises aux sociétés organisées sur des bases religieuses, donc partisan de la critique et du combat – démocratiques, politiques, argumentés -  envers et contre l’Eglise catholique romaine comme envers et contre la oumma sunnite en tant que principe d’organisation sociale, je ne crois pas être « endurci ». Commençons même par une confession (sic !) : j’aime les religions. Pourquoi ? Mais parce qu’elles sont aimables ! Tout ce qui est humain est intéressant et quoi de plus humain que les religions ? Moïse, Jésus, Akhenaton, Bouddha, Amithaba, Avalokitesvara, Confucius, Lao Zi, Mohammed, Fatima, Ali, Augustin, Paul, Luther, Barth, Spinoza, Plotin, Proclos, Gouan Lin, Héraclès, Amateratsu, Marie … sont des personnes (historiquement réelles et/ou historiquement imaginaires) passionnantes. Je ne suis pas sûr que l’on puisse se passer de religion et je n’aborderai pas ce sujet ici ;  mais peut-être la religion pourrait devenir poésie – j’ai tendance à penser la poésie plus large que la religion. Je suis par contre sûr que la contrainte doit être détruite en ces domaines. Nous avons eu, en France, quelques antireligieux à la manière du monsieur Homais de Flaubert, autrement dit : des petits prêtres. Ce n’est pas à un vrai laïque français que l’on va apprendre quoi que ce soit là-dessus. L’héritier vrai de M. Homais, ce n’est pas le militant laïque contemporain, c’est Claude Allègre, ennemi de l’école publique, « climatosceptique », matérialiste mécaniste qui a eu le culot de titrer un livre La défaite de Platon parce qu’il pense que c’est lui-même qui l’a vaincu, financeur des écoles privées catholiques sous contrat.

Rien ne m’insupporte plus que ces ignorantins et néanmoins savantasses qui, dés qu’ils entendent « laïques », disent « laïcards », dés qu’ils entendent « adversaires de la religion », disent « flics », dés qu’ils entendent athées, disent « endurcis » (pardon Gilbert !). La totalité – je dis bien la totalité, je n’ai hélas pas rencontré à ce jour d’exception -  des pourfendeurs de « laïcards » ne connaissent pas ce qu’ils prétendent critiquer, et leur méthode consiste à classer préalablement leurs éventuels interlocuteurs dans des catégories figées, allant, très fréquemment, jusqu’à leur assigner les arguments qu’ils sont supposés employer, sans les entendre ni les lire. Je prétends pour ma part m’intéresser aux religions et en connaître un peu à ce sujet, qui relève de l’histoire, de la lutte et de ce qui est humain et j’exige que l’on prenne les questions par la racine en définissant de quoi l’on parle. C’est là l’exigence minima, qui mérite bien qu’on la défende comme de vrais « endurcis », tant de bêtises ayant court de si inquiétante manière en cette seconde décennie du XXI° siècle, y compris, pour ne pas dire surtout, parmi les milieux de « gauche radicale » à la pensée pas vraiment … endurcie.

Ces quelques considérations générales m’ont paru nécessaires pour donner l’état d’esprit dans lequel je vais écrire ce qui va suivre. Un état d’esprit n’est pas la justification d’une tentative d’analyse, mais il peut être bon que les éventuels lecteurs sachent, indépendamment de l’opinion qu’ils pourront se faire sur le contenu, les thèses et positions avancées, dans quelles dispositions subjectives étaient leur auteur lorsqu’il les a formulées.

 

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Commentaires

Lien croisé par Anonyme le Mardi 26/01/2016 à 15:45

Le journal de BORIS VICTOR : "Quelques considérations générales pour introduire une série de réflexions sur les rapports entre religions, Etats et laïcité. - 15/06/15"



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