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L’enterrement du socialisme

Par Denis Collin • Actualités • Vendredi 14/06/2013 • 5 commentaires  • Lu 1806 fois • Version imprimable


Pierre Mauroy est mort le 7 juin dernier. Les optimistes, les vieux naïfs de la vieille gauche retiennent sont « lyrisme » quand il parlait du peuple et de la classe ouvrière... Ils rappelleront que le gouvernement Mauroy avait réduit la semaine de travail à 39 heures et souvent 38 heures, qu’il avait octroyé la 5eme semaine de congés payés et la retraite à 60 ans et présidé aux nationalisations les plus vastes depuis la Libération. Les plus réalistes se souviendront que c’est lui qui au nom de la solidarité européenne brisa l’indexation des salaires sur les prix et établit dès 1982 une sévère politique d’austérité confirmée et amplifiée par le « tournant de 1983 ». Mauroy fut donc bien le grand fossoyeur du vieux socialisme social-démocrate à la française. Il allait céder d’ailleurs rapidement la place à Laurent Fabius, metteur en scène du « sale boulot » (selon ses propres paroles) de liquidation de la sidérurgie lorraine) et aux années fric, celles où Montand et Tapie, chantres du nouveau mitterrandisme vont donner le la. En 1983, le ministre porte-parole du gouvernement s’appelait Max Gallo (qui défendait une troisième voie entre socialisme et capitalisme, une troisième voie – la Troisième Alliance – furieusement social-libérale) et son directeur de cabinet s’appelait François Hollande, véritable auteur d’une bonne partie du livre de Gallo. Il faut reprendre le fil de l’histoire.

Comme le savent tous ceux qui connaissent un peu cet homme, le mot « socialisme » n’a aucun sens pour Hollande. C’est simplement une marque, un peu défraîchie, dont il s’est servi pour conquérir la pouvoir. Sorti tout droit de la pouponnière de Jacques Delors, c’est-à-dire du catholicisme social, il a toujours fait partie de ce que l’on appelait à l’époque la « deuxième gauche » dont Jean-Pierre Garnier et Louis Janover avaient montré qu’elle n’était en réalité que la « deuxième droite ». L’européisme est leur marque de fabrique. L’évolution ultra-droitière du gouvernement Hollande-Ayrault ne saurait vraiment surprendre. Ce qui surprend toutefois, c’est la brutalité des mesures envisagées par l’équipe au pouvoir avec le soutien de sa majorité de godillots. Il n’est pas un terrain sur lequel le gouvernement de la prétendue « gauche » n’ait poursuivi le sale boulot du gouvernement précédent :

  • acceptation sans condition du mécanisme européen de stabilité et du pacte Merkel-Sarkozy que les socialistes dans l’opposition condamnaient encore jusqu’en avril 2012 ;

  • politique d’austérité qui aboutit d’ores et déjà une chute de la consommation et à la récession économique alors que le plus dur des ponctions sur le pouvoir d’achat est encore à venir.

  • La « réforme du marché du travail » : c’est ANI voulu par le MEDEF, la CFDT et le gouvernement qui est transformé en projet de loi permettant la « flexibilité de l’emploi », c’est-à-dire ouvrant la porte aux licenciements massifs sans plan social et sans recours possible à la justice prud’homale.

  • Une politique internationale d’alignement total sur les USA avec en ligne de mire un accord transatlantique sur le commerce qui interdira toute possibilité de réaction face aux États-Unis sur des sujets comme les OGM, par exemple.

  • Un ministère de l’intérieur qui expulse encore plus vite que Guéant.

  • Une « réforme de l’école » qui met en pièces l’éducation nationale au profit de la régionalisation, qui entérine le « socle » cher aux prédécesseurs de droite du ministre Peillon et prépare la dislocation du statut des enseignants. Le ministre préparerait même une baisse de 400 € des salaires bruts des CPE et professeurs débutants. Peillon-Laval, même combat.

  • Et pour ceux qui ne veulent pas comprendre, une énième réforme des retraites dont tout laisse à penser qu’elle cognera fort sur les fonctionnaires, avec alignement des fonctionnaires sur le privé, allongement de la durée de cotisations pour tous.

La liste est non-exhaustive. On n’aura pas la cruauté de rappeler les promesses faites aux travailleurs de Florange ou de Grand-Couronne. Ayrault a défini cette politique comme un « socialisme de l’offre » : évidemment, il n’est pas question de socialisme, mais bien de la « politique de l’offre » de Thatcher et Reagan dans les années 80. Ayrault d’ailleurs l’a reconnu qui dans une interview à France-Inter défendait la nécessité de « réformes » mais pas avec la brutalité de Reagan et Thatcher. Mais il est nécessaire d’aller au fond des questions pour savoir réellement où nous en sommes. Nous verrons en premier lieu que les derniers prétendus marqueurs du clivage droite-gauche ne sont que des attrape-nigauds. Nous montrerons ensuite l’identité profonde entre le PS et ses rivaux UMP-UDI en partant de quelques questions particulièrement cruciales pour le sort de la république. Nous en tirerons enfin quelques conclusions concernant l’avenir de la social-démocratie en France et ailleurs.

Retour sur le prétendu « mariage pour tous »

Le seul marqueur gauche-droite qui reste serait le « mariage pour tous », c’est-à-dire l’ouverture du mariage aux homosexuels. C’est un marqueur de rien du tout ! Beaucoup de gouvernements libéraux ont déjà ouvert le mariage aux homosexuels et, nonobstant la volonté de faire un coup politique avec l’Église, une partie importante des dirigeants de la droite (comme NKM) étaient favorables à ce « mariage ». Mais ce que révèle cette question et les conséquences qui en pourraient découler méritent d’être analysées en sortant des stéréotypes et de la langue de bois utilisés par les deux « camps ».

Le mariage ouvert aux couples homosexuels figurait en bonne place dans le catalogue des promesses du candidat Hollande et c’est bien la seule qu’il ait vraiment tenue. On rappellera que la question avait été soulevée sous le gouvernement Jospin (1997-2002) et que Jospin lui-même avait refusé ce « mariage » pour se limiter au PACS. Et ce n’était pas de la part du premier ministre de l’époque une simple attitude de prudence face à la droite, mais sans doute une prise de position beaucoup plus profonde refusant l’idée que l’on puisse mettre exactement sur le même plan un couple homosexuel et un couple formé d’un homme et d’une femme. Ce rappel pour souligner que, contrairement à ce que l’on pas pu tenter de faire croire, il y a dans toute une fraction de la « gauche » (puisqu’on use encore de cette étiquette) des réserves, des réticences, et parfois un refus catégoriques de toutes les innovations « sociétales » dont on nous abreuve à rythme élevé. On y reviendra.

En tout cas, la question du mariage homosexuel a servi de marqueur pour ressouder les rangs de la « gauche ». Pour dire, c’est bien le seul sujet d’accord unissant les plus droitiers des dirigeants du PS à l’extrême-gauche. Soutenir le prétendu « mariage pour tous », voilà à quoi n’auraient dérogé ni Mélenchon, ni le NPA. L’Humanité ne ménage pas trop ses critiques au gouvernement Hollande-Ayrault, mais ne manque jamais de voler à son secours sur cette question. Autrement dit, le mariage homosexuel tombait à pic pour tenter de masquer les conflits et les divergences apparemment inconciliables au sein de la « gauche ». De l’autre côté, l’union de la droite semblait se faire pour défendre la famille et l’institution traditionnelle du mariage – les partisans de la loi Taubira, de ce côté-là se sont faits très discrets. Et comme l’extrême-droite et l’Église catholique ont mené la danse, nous retrouvions un bon vieux conflit gauche-droite, rassurant à souhait. La présence de quelques groupuscules dans les « manifestations pour tous » ont permis à la « gauche unie » de stigmatiser un danger fasciste parfaitement fantaisiste. Bref, Hollande aurait voulu organiser une manœuvre de diversion pour faire oublier sa politique « merkelisée » en un tour de main, il ne s’y serait pas pris autrement et tous les gogos de la « gauche de gauche », de la « gauche radicale », de « l’extrême gauche » sont tombés joyeusement dans le panneau.

Au-delà des jeux du cirque de la politique ordinaire, il faut néanmoins s’intéresser au fond de la question, c’est-à-dire comprendre clairement, à partir de positions théoriques, ce qui est en jeu. Tout d’abord, si le gouvernement a présenté sa loi sous le syntagme attirant de « mariage pour tous », il n’est évidemment pas question de « mariage pour tous ». Par exemple, il n’a jamais été question d’admettre le mariage polygamique reconnu pourtant par la deuxième religion de France, l’Islam. Pourtant les « droits de l’amour » peuvent aussi légitimement se revendiquer dans ce cas. De même, les droits de l’amour d’un frère et d’une sœur ne peuvent valoir dans la loi du « mariage pour le tous ». Si on prend l’expression de manière plus formelle, on peut faire remarquer que personne dans la loi d’avant 2013 n’était de mariage ; les restrictions ne concernent que les mariages soupçonnés d’être des mariages blancs. Le « mariage pour tous » n’est donc qu’un slogan publicitaire pour le mariage de coupes homosexuels.

Ce point étant éclairci, on peut se demander pourquoi la gauche et l’extrême gauche, souvent hostiles aux conventions sociales bourgeoises tiennent tant à marier les homosexuels – dans sa jeunesse Léon Blum avait écrit, lui, un opus contre le mariage... Pourquoi la transgression a-t-elle besoin de la bénédiction du maire, du pasteur (ça se fait) et peut-être même du curé, si l’Église catholique n’était pas aussi incurablement réactionnaire ? Il y a là matière à des réflexions qui nous entraîneraient très loin du spectacle politique. Mais, en tout cas, il n’y a rien dans le mariage homosexuel qui puisse être tenu pour une remise en cause de la société fondée sur le mode de production capitaliste. La filiation, la famille traditionnelle, les rapports hommes-femmes, sont bien remis en cause. Mais le mode de production capitaliste n’est pas fondé sur la famille patriarcale qui lui est au contraire devenue pesante au fur et à mesure que la possession du capital et la fonction de direction des entreprises se sont dissociées et que capital devenait de moins en moins patrimonial et de plus en plus « socialisé » (sur la base même des rapports de production capitalistes). Le mariage homosexuel s’inscrit dans la dissolution des liens traditionnels (ceux de la famille et de la filiation) aux profits des « réseaux » où l’on se choisit sans plus dépendre de rien d’autre que de soi-même. Devenu « entrepreneur de lui-même », comme on le dit parfois au MEDEF, l’individu n’a pas d’autre appartenance que celles qui a choisies et qu’il peut révoquer. La figure mythique du « self made man » colonise toutes les sphères de la vie humaine.

Plus : le mariage homosexuel n’était évidemment qu’une entrée en matière pour faire un pas supplémentaire dans la déconnexion des relations sexuelles et de la procréation. Devenu « projet parental », objet d’un « droit à l’enfant », l’enfant devient une chose qu’on ne procrée plus mais qu’on tente de fabriquer à la demande. La PMA et la GPA qui pratiquent déjà largement au-delà des frontières françaises produisent des enfants qui devront être légalisés (comme Taubira l’a déjà fait) et les dernières réticences et prudences des gouvernants sauteront. Derrière le mariage homosexuel, c’est la transformation de l’enfant en marchandise qui est l’horizon le plus immédiat.

Que la gauche (sic) socialiste, et ses contestataires de la « vraie gauche » du Front du Gauche et de la gauche radicale (NPA) aient plongé sur l’affaire du mariage pour tous pour en faire une question politique essentielle, cela en dit long sur l’absence totale de pensée qui règne dans ces milieux.

« Refondation républicaine » ou destruction de l’école

Hollande avait promis de faire de l’éducation une priorité de sa politique. En nommant Vincent Peillon au ministère de l’Éducation Nationale, il indiquait pourtant indirectement quelques unes de ses orientations. Proche de Ségolène Royal, Peillon avait inspiré le programme éducatif de la candidate « socialiste » de 2007, un programme qui avait contribué à détourner d’elle une grande partie de ce vieil électorat de gauche qu’est le corps enseignant. Enrobant son action de discours « républicains » grandiloquents, Peillon a mis en chantier une nouvelle réforme de l’école, baptisée « refondation républicaine de l’école ». Comme la question de l’école forme un bon révélateur de la nature et des orientations des différents courants politiques, en nous arrêtant sur la prétendue « refondation » peillonniste, nous pouvons avoir une bonne idée de la politique suivie par ce gouvernement.

L’indication générale est clairement donnée avant même que le texte soit connu. Peillon conserve et aggrave la réforme des lycées voulue par Luc Chatel, une réforme qui avait rencontré une large hostilité chez les professeurs. Les « innovations » comme « l’aide personnalisée » (AP) sont conservées et approfondies. L’introduction d’éléments de contrôle continu dans le baccalauréat est poursuivie et aggravée. Mais c’est surtout l’idéologie globale du précédent gouvernement qui se déploie sans aucune retenue, car il s’agit d’œuvrer « dans le cadre de nos engagements européens » . Les « compétences » se substituant au savoir, le démontage systématique des champs disciplinaires (et de l’objectivité du savoir qui leur est liée), le « socle » comme minimum scolaire résumant les ambitions de l’école, tout cela continue comme avant ; on chercherait en vain des éléments de rupture.

L’examen de la loi adoptée en seconde lecture par l’Assemblée Nationale permet de comprendre ce dont il s’agit. Cette loi, dans son titre I opère une série de modifications du code de l’éducation nationale, issu de la loi Fillon de 2005. Il s’agit donc, en guise de « refondation » de prolonger l’aggravant, comme on va le voir, la loi Fillon et les lois Chatel.

Ainsi :

Section II, Article 6

I. - A la septième phrase de l'article L. 121-1, les mots : « Les enseignements artistiques » sont remplacés par les mots : « L'éducation artistique et culturelle ».

II. - L'article L. 121-6 est ainsi modifié :

1° Dans la première phrase du premier alinéa, les mots : « Les enseignements artistiques contribuent » sont remplacés par les mots : « L'éducation artistique et culturelle contribue » ;

Pour l’heure, il y a un enseignement artistique dans les collèges et lycées, assuré par des professeurs certifiés ou agrégés. Remplacer l’enseignement par « l’éducation artistique et culturelle » est tout sauf innocent : cette « éducation », comme cela est déjà prévu en partenariat avec le ministère de la culture, pourrait être assurée non plus par des professeurs mais par des « intervenants », issus par exemple des conservatoires municipaux, des écoles de dessin, etc... intervenants qui n’auraient pas besoin d’être professeurs et n’auraient pas les mêmes garanties statutaires. Ainsi se dessine le nouveau visage de l’école éclatée entre des autorités locales qui auront bientôt la main haute sur cet enseignement.

Mais ceci n’est qu’une « mise en jambes ». Le gros morceau vient plus loin : il s’agit tout simplement de la régionalisation de la formation professionnelle. Les projets qui sont dans les cartons de la droite et du patronat (on pourrait remonter à la fin des années 60 et aux propositions du CNPF, l’ancien nom du MEDEF) viennent maintenant au grand jour. En voici quelques morceaux de choisis :

« Art. L. 214-12. - La région définit et met en œuvre la politique régionale d'apprentissage et de formation professionnelle des jeunes et des adultes sans emploi ou à la recherche d'une nouvelle orientation professionnelle. Elle élabore le contrat de plan régional de développement des formations professionnelles défini à l'article L. 214-13 et arrête la carte des formations professionnelles initiales du territoire régional définie à l'article L. 214-13-1. »

« Art. L. 214-13-1. - Chaque année, et après concertation avec les branches professionnelles, la région recense par ordre de priorité les ouvertures et les fermetures qu'elle estime nécessaires de sections de formation professionnelle initiale dans les établissements d'enseignement du second degré, les établissements relevant des articles L. 811-1 et L. 813-1 du code rural et de la pêche maritime et les établissements relevant du ministère chargé des sports. Les autorités académiques établissent également un état des besoins de formation professionnelle initiale.

« Dans le cadre de la convention annuelle prévue au IV de l'article L. 214-13, signée par les autorités académiques et la région, celles-ci procèdent au classement par ordre de priorité des ouvertures et fermetures de sections de formation professionnelle initiale, en fonction des moyens disponibles.

« Chaque année, la région arrête la carte régionale des formations professionnelles initiales conformément aux choix retenus par la convention mentionnée au deuxième alinéa du présent article et aux décisions d'ouverture et de fermeture de formations par l'apprentissage qu'elle aura prises. »

La régionalisation n’est pas le seul outil de dislocation de l’éducation de l’éducation nationale : le principe de la définition des objectifs de l’enseignement à partir d’un « socle » qui était déjà la clé des précédentes lois adoptées par les majorités de droite. Il s’agit d’ « un socle commun de connaissances, de compétences et de culture, auquel contribuent l'ensemble des enseignements dispensés au cours de la scolarité. La maîtrise du socle est indispensable pour accomplir avec succès sa scolarité, poursuivre sa formation, construire son avenir personnel et professionnel et se préparer à l'exercice de la citoyenneté. Les éléments de ce socle commun et les modalités de son acquisition progressive sont fixés par décret. » Pour comprendre tout ce qui est inclus dans le vocabulaire du socle et des compétences, il faut lire l’excellent travail de Denis Kambouchner, L’école, question philosophique (Fayard, 2013). Les compétences visent à remplacer l’acquisition des savoirs disciplinaires qui sont dissous dans un magma badigeonné d’une sauce « culturelle ».

Ce socle bien flou, sorte de RMI éducatif, prendra corps sous la direction d’une nouvelle instance, le Conseil Supérieur des Programmes. Voici comment il est défini :

« Le conseil supérieur des programmes

« Art. L. 231-14. - Le conseil supérieur des programmes est placé auprès du ministre chargé de l'éducation nationale.
« Il est composé de seize membres désignés pour cinq ans. Il comprend deux députés, deux sénateurs, deux membres du Conseil économique, social et environnemental désignés par son président et dix personnalités qualifiées nommées par le ministre chargé de l'éducation nationale.

« Art L. 231-15. - Le conseil supérieur des programmes formule des propositions sur :
« 1° La conception générale des enseignements dispensés aux élèves des écoles, des collèges et des lycées ;

« 2° Le contenu du socle commun de connaissances, de compétences et de culture et des programmes scolaires et leur articulation en cycles ;

« 3° La nature et le contenu des épreuves des examens conduisant aux diplômes nationaux de l'enseignement du second degré et du baccalauréat ;

« 4° La nature et le contenu des épreuves des concours de recrutement d'enseignants du premier et du second degrés, les objectifs et la conception générale de la formation des enseignants.

« Art. L 231-16. - Le conseil supérieur des programmes établit un rapport annuel sur ses travaux et les suites qui leur ont été données ; il le remet au ministre chargé de l'éducation nationale. Ce rapport est transmis au Parlement et au Conseil économique, social et environnemental. Les avis et propositions du Conseil supérieur des programmes sont rendus publics.

« Art. L. 231-17. - Un décret précise l'organisation et le fonctionnement du conseil supérieur des programmes. »

On remarque immédiatement que ce conseil n’est plus une instance de l’éducation nationale, mais une « haute autorité », avec une importante composante directement politique. Jadis l’Inspection était la maîtresse d’œuvre des programmes. Elle disparaît au profit d’un organe qui représente le pouvoir discrétionnaire des politiques.

Si on ajoute que des dispositions essentielles seront prises ultérieurement par décrets (sur le contenu du « socle », sur les nouvelles maquettes de recrutement des professeurs, etc.), on voit combien cette prétendue refondation ne refonde rien du tout mais poursuit le travail de sape des gouvernements précédents : éclatement territorial, soumission accrue aux pressions politiques et économiques, locales autant que nationales ou européennes, effacement des frontières disciplinaires, relativisation des savoirs au nom de l’école numérique – un concept fumeux qui vise surtout à la normalisation et au formatage des professeurs.

Il n’y a rien dans cette loi que la droite n’aurait pas pu proposer … et pour cause, elle l’a déjà proposé et si elle n’a pas voté la loi au Parlement, c’est uniquement en raison de considérations politiciennes tactiques.

La social-démocratie est morte

L’école est loin d’être un cas unique. En transposant dans la loi l’ANI, le gouvernement s’est engagé dans une vaste « réforme du marché du travail » selon des directions conformes tant aux directives européennes qu’aux engagements pris par le gouvernement précédent. La réforme des retraites, qui figure au premier plan des injonctions que la commission de Bruxelles a lancées à la France, va faire l’objet d’une « conférence sociale », c’est-à-dire d’une des ces opérations de com qui permettent d’associer les organisations syndicales à tous les mauvais coups portés contre les salariés.

Une partie de la presse aux ordres s’extasie : enfin les socialistes français sont devenus sociaux-démocrates ! Ce que ces gens nomment « social-démocratie », c’est tout simplement la politique du capital financier. Historiquement, la social-démocratie est l’autre nom du socialisme et elle se réclamait même de et de la révolution. À côté du programme de la SFIO de Blum ou de la social-démocratie allemande d’avant 1958, le programme du Front de Gauche a l’air singulièrement timoré. Mais précisément, nous assistons depuis les années 1980 à un processus de décomposition de la social-démocratie en France et dans l’Europe entière. Le grand tournant, c’est la capitulation de Mitterrand, des mitterrandistes et de la gauche du PS devant les exigences du maintien de la France dans le SME. À la manœuvre, Delors, Mauroy et Rocard, la « deuxième gauche » qui organise le « tournant de la rigueur » qui sera suivi par la libéralisation des marchés financiers organisée par Pierre Bérégovoy.

Avant ce grand tournant, la social-démocratie, en France comme ailleurs, était déjà une gérante loyale du capitalisme (pour reprendre l’expression de Blum devant ses juges au procès de Riom), mais elle tentait de concilier cette défense globale des rapports sociaux de production avec l’existence et même de le développement d’acquis sociaux importants, lesquels d’ailleurs fournissaient la base sociale électorale et militante de la social-démocratie. Depuis 1982-1983, il en va tout autrement. La social-démocratie est passée à l’offensive contre sa propre base sociale traditionnelle : c’est le gouvernement de Mauroy qui supprime l’indexation des salaires sur les prix ! C’est la gauche qui, sur les trois dernières décennies aura le plus privatisé. Jospin (soutenu à l’époque par Mélenchon et le PCF …) aura ainsi privatisé France Télécom et les autoroutes. En Allemagne, c’est le chancelier social-démocrate Schröder qui a porté les coups les plus durs à l’État social allemand, en prenant pour première cible les chômeurs, induisant une hausse sans précédent de la pauvreté dans le pays le plus riche et le plus puissant d’Europe. En Angleterre, depuis la transformation du Labour en New Labour sous l’égide de Tony Blair, le travaillisme se survit mais est devenu méconnaissable. En Italie, il n’y a plus aucun parti de masse se réclamant du socialisme ou du communisme, le PD étant essentiellement un ramassis de politiciens « centristes » surtout spécialisés dans les combines avec leurs faux ennemis du PDL de Berlusconi.

Les partis sociaux-démocrates, intégrés directement, par leurs sommets, à la « transnational capitalist class » (la TCC, pour rependre l’expression de Leslie Sklair) ne sont plus en rien des « partis ouvriers », même des « partis ouvriers bourgeois » comme le disent les trotskystes à la suite de Lénine. Le parti de DSK et de Lamy, le parti de Moscovici ou de Cahuzac, de Hollande et de millionnaires qui peuplent son gouvernement, est seulement le parti de la bourgeoisie branchée, de celle des milieux du spectacle, du business artistique, de la communication ou des nouvelles technologies alors que l’UMP est plutôt le parti du capital financier et industriel. Mais il n’y aucune différence de nature entre ces deux partis. Les ouvriers ne votent pas plus pour le PS que pour la droite ou l’extrême-droite de Mme Le Pen.

Horizon bouché ?

On aurait tort de prendre cette situation pour quelque chose de temporaire, une mauvaise passe on pourrait sortir en reconstruisant la gauche d’antan sur le programme d’antan comme semblent le penser les dirigeants du Front de Gauche. Les transformations du mode de production capitaliste qui lui ont permis de se débarrasser du fatras pesant de la société traditionnelle (dont la famille et le patrimoine constituaient les piliers) ont en même temps détruit le cadre qui organisait la lutte de classes. Pour reprendre l’analyse du jeune philosophe italien Diego Fusaro, on est passé d’un capitalisme dialectique – dans lequel la classe dominée s’organisait pour sa propre émancipation en bénéficiant de l’alliance de cette fraction de la classe dominante marquée par la « conscience malheureuse » – au « capitalisme absolu » qui colonise intégralement le monde vécu.

Il faut donc renoncer définitivement aux illusions du vieux marxisme, même repeint en vert aux couleurs de l’écosocialisme. C’est le mouvement ouvrier comme sujet révolutionnaire qui est une impossibilité théorique. « Jamais aucune classe dominée dans l’histoire n’est devenue une classe dominante. Les esclaves ont pu s’insurger mais ils ne sont jamais parvenus à autre chose qu’à des insurrections sans lendemain. Significativement Spartacus n’avait pas d’autre projet que de quitter l’Italie (et non de renverser la domination de la classe des propriétaires et des marchands d’esclaves. Les paysans pauvres ont fait des jacqueries et celles-ci ont parfois couvert jusqu’au deux tiers du territoire français mais c’est la bourgeoisie qui a conduit la révolution de 1789 – ou plutôt les bourgeoisies, la direction du processus passant d’une fraction à l’autre dans le mouvement de balancier qui va de 1789 à l’Empire. La classe ouvrière n’échappe pas à cette loi. Elle ne peut défendre sa place que dans un « front de classes » où participent d’autres fractions des classes dominantes. finalement pensait que le problème allait se résoudre de lui-même par l’alliance du directeur d’usine jusqu’à l’ouvrier non qualifié. Mais cette perspective est purement spéculative.

En fait, il faudrait que la classe ouvrière puisse construire au sein du capitalisme des îlots de communisme qui seraient autant de positions pour organiser la lutte d’ensemble contre le capitalisme. Les entreprises ou les communes qui voudraient sérieusement commencer de construire des éléments de société communiste dans la société seraient soumises à la pression terrible de l’environnement capitaliste et sur le plan économique elles devraient se confronter à la concurrence sur le marché capitaliste. Les coopératives ouvrières, avec la meilleure volonté du monde doivent produire dans des conditions telles que leurs produits soient compétitifs sur les marchés et donc les salaires et les horaires des ouvriers n’y sont pas fondamentalement différents de ceux des entreprises capitalistes ordinaires. En outre, le contrôle ouvrier, les responsabilités que cela implique, le temps que cela exige, sont très difficiles à maintenir sur le long terme. Très vite ce sont seulement les mieux formés, les plus ambitieux, les plus habiles dans l’art de la parole qui exercent le pouvoir réel au nom du collectif ouvrier. Ce qui est frappant, si on regarde l’évolution des trois dernières décennies, c’est qu’ont pratiquement disparu toutes les revendications de contrôle, de gestion, de gouvernement des entreprises, qui, même confusément, exprimaient l’aspiration à de nouveaux rapports sociaux de production.

Il y a peut-être une contradiction logique dans tout cela : une classe dominée qui devient dominante n’est plus dominée. Cette superbe tautologie n’est pas si vide qu’elle en a l’air : quand une fraction de la classe ouvrière devient dominante, elle n’est plus une fraction de la classe ouvrière. Les permanents, les experts, les bureaucrates qui prétendent parler au nom de la classe ouvrière n’en sont plus membres quand bien même ils en seraient issus. Qu’il s’agisse des appareils des partis et des syndicats sociaux-démocrates (et assimilés) ou des bureaucrates des pays du socialisme réel, leurs positions sociales et leurs pouvoirs découlent de cette opération de prestidigitation : escamoter les ouvriers au nom du pouvoir politique de la classe ouvrière.  En même temps, ces bureaucraties ne forment même pas une véritable dominante, mais seulement un succédané de classe dominante. C’est pourquoi l’URSS et les autres « pays socialistes » ont été le théâtre, officiellement de contre-révolutions sociales globalement non-violentes. Dans son excellent Underground, le cinéaste Emir Kusturica décrit un groupe de communistes résistants enfermés dans une cave pendant la guerre ; leurs dirigeants, la fin de la guerre venue, leur font croire que la guerre continue et ils vivent pendant trois décennies dans une vie héroïque inventée. Cette allégorie de la Yougoslavie, selon le metteur en scène, vaut pour le socialisme et le communisme du XXe siècle dans leur ensemble.

Le pouvoir des travailleurs n’a jamais réussi de manière durable à se stabiliser. Dans les périodes « chaudes », dans les phases révolutionnaires, effectivement existent des formes de « pouvoir ouvrier », plus ou moins développées, Commune de Paris, conseils ouvriers, soviets, assemblées populaires, mais dès que la situation redevient « normale », c’est-à-dire dès que les ouvriers retournent au travail, ces formes disparaissent ou se vident de toute substance. » (extrait de Le cauchemar de , Max Milo, 2009)

Ce constat est indispensable : il est la condition pour que l’on puisse à nouveau la question de la critique d’une société qui mutile l’homme et la perspective corrélative de l’émancipation. Il signifie que l’on ne peut reprendre, rénover, reconstruire le marxisme orthodoxe et ses dérivés. Nous sommes voués pour l’heure à la réflexion théorique et des résistances éclatées. Cet éclatement provient de ce qu’aucune perspective cohérente ne parvient à unifier réellement tous les mouvements qui, d’une manière ou d’une autre s’opposent au système. Par exemple, face à la crise, les courants de la gauche traditionnelle réclament la relance pour la croissance. Mais cette perspective ne peut conduire qu’à chercher les moyens de relancer l’accumulation capitaliste qui, si elle est possible, ne peut que conduire à une nouvelle crise encore plus ravageuse. D’un autre côté les partisans de la décroissance sont conduits à rechercher les moyens de s’adapter à la crise sans pouvoir défendre une transformation sociale réelle. Ceux qui font des luttes « sociétales » contre toutes les « discriminations » le nouveau terrain de lutte s’inscrivent complètement dans le cadre de l’atomisation des individus et de la destruction de tous les liens communautaires traditionnels. Les tiers-mondistes anti-impérialistes, les défenseurs des modèles latino-américains ou ceux qui soutiennent inconditionnellement tout État en conflit avec les USA introduisent encore un peu plus de confusion.

Ce qui ne souffre pas de discussion : il faut défendre sans chipoter les acquis sociaux, les systèmes de retraite et de protection sociale, mais aussi la transmission du savoir et l’instruction publique, la culture classique et l’existence de toutes les formes de résistances des individus face à la machinerie capitaliste. Il faut être résolument conservateur. On ne peut pas transformer le monde pour le rendre meilleur, on ne peut garder l’espérance que si on peut d’abord conserver l’existence d’un monde commun.


 

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Commentaires

Elite par LEMOINE le Dimanche 16/06/2013 à 12:17

Sur ce même site, il y a quelques temps, vous défendiez l'idée qu'aucune société ne pouvait se concevoir sans une élite qui l'anime et la dirige.
Aujourd'hui, vous semblez rejeter l'idée d'une élite ouvrière sous le thème de la "bureaucratie". Mais vous allez vous en expliquer : n'est-il pas nécessaire qu'une élite issue de la classe des travailleurs, et en symbiose avec les éléments les plus concients des autres classes, guide l'ensemble de la société pour en assurer l'évolution vers le communisme ?


par Pereira Nunes le Mercredi 19/06/2013 à 02:48

Pour conserver l'espoir, pour rendre le monde meilleur il faudra être "résolument conservateur".  Dit comme ça voilà qui peut surprendre, même en mettant la phrase dans le contexte. Je préfère le comprendre comme, tâcher de conserver, dans le sens de ne pas perdre ce qui a été acquis au cours de toutes les luttes pour rendre les hommes plus en adéquation avec la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, plus émancipés de l'esclavage de toutes sortes, ne pas se faire niveler par le bas comme c'est devenu la "mode". On dit que le peuple est conservateur. Là encore il faudrait ne pas confondre cette défense des acquis avec la défense des traditions. Pour des gens qui ont été éduqués dans l'idée, voire tradition, d'un lendemain meilleur qu'aujourd'hui c'est un changement dans les mentalités qui ne va pas de lui-même. La notion de "monde commum" parait claire mais ce qui est commum pour les uns n'étant pas de même pour d'autres, ainsi que le monde des uns n'est pas celui des autres, ce qui devrait être simple finit pas ne pas l'être du tout. Du coup il devient difficile de tenir un langage commun pour tous, ce qui est le fait le plus marquant de la difficulté de nos jours à communiquer dans cet océan de "communication" qui est devenu notre monde, où les mots, à force d'être instrumentalisés, finissent pour perdre leur sens et on finit par ne plus rien comprendre.


Re: par berthierch le Mercredi 19/06/2013 à 17:21

je partage le point de vue de collin sur les reformes societales du gouvernement hollande, tout comme sur la parfaite continuite avec le gouvernement sarko.
par contre, je ne partage pas son besoin d'idées de revolution. La conclusion à tirer de l'analyse est que le peuple et la classe ouvriere vont sans direction visible au devant d'affrontements sociaux et politiques majeurs avec la classe dirigeante...et meme que les partis qui se reclament de la gauche seront au mieux inutiles, au pire activement à l'oeuvre contre le mouvement de classes qui se precipitent l'iune contre l'autre. la fermeture autoritaire de services publics en grece, le financement de bandes armées montrent que la grece d'en haut et l'union europeenne se preparent partout aux affrontement les plus violents.
De meme, la tentative de hollande de passer en force sur les lois territoire*** porte en elle le recours a l'article 16 et autres dispositions non parlementaires de la constitution.
ni le pg, ni le pc, ni la gauche de la gauche, ni les directions syndicale ne montrent qu'elles ont pris la dimension des enjeux...ce qui ne veut pas dire qu'elles n'en sont pas conscientes. Comment s'y preparer alors?
***pour les injscrire dans le budget 2014


Re: Sir Collin's writings par berthierch le Mercredi 19/06/2013 à 17:37

ah oui! j'oubliais : on ne peut parle "d'enterrement du socialisme" : il est plus que jamais "sur la table" comme le dit Obama en menaçant l'iran de frappe nucleaire.
ni que la social democratie est morte : elle est active contre la classe qui lui a donné naissance. reste que le peuple est toujours la, unique source de richesses que les classes parasitaires veulent lui arracher jusqu'au dela du minimum vital : des entreprises françaises ne sont elles pas au premier rang pour contraindre les "salariés" du bengla desh à travailler pour ques euros par jour?
C'est le signe que le point de rupture est atteint. que les dettes ne seront pas payées, que les plus gros doivent sacrifier les moins gros. que des etats creanciers tenteront de piller les debiteurs et que les debiteurs, a commencer par le plus gros fera guerre a ses creanciers.


Lien croisé par Anonyme le Vendredi 10/01/2014 à 02:57

MOI PS LA DEUXIÈME DROITE : QUAND LES MASQUES SONT TOMBÉS(2) Actualisé 17/06 : ";deuxième droite ». L’européisme est leur marque de fabrique. L’évolution ultra-droitière du gouvernement Hollande-Ayrault ne saurait vraiment surprendre. Ce qui surprend toutefois, c’est la brutalité des mesures envisagées par l’équipe au pouvoir avec le soutien de sa majorité de godillots".L’enterrement du socialisme  par Denis Collin 14/06/2013 •"



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