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Croissance, décroissance : le fond du problème

Par Denis Collin • Débat • Mardi 10/05/2016 • 0 commentaires  • Lu 2011 fois • Version imprimable


Le terme de décroissance revendiqué par divers courants apparentés à l’écologie est problématique. Il est souvent compris – et c’est naturel – comme l’inverse de la croissance, c’est-à-dire la baisse du PIB et du même coup la revendication d’une vie plus frugale. Au moment où la croissance patine (c’est le moins que l’on puisse dire!), la décroissance nous inviterait à nous serrer la ceinture et à faire contre mauvaise fortune bon cœur. Entendue en ce sens la décroissance pourrait fort bien se combiner avec l’écologie mystique et réactionnaire propagée par la famille Rabhi. Il y a cependant un autre usage du terme « décroissance », un usage auquel je pourrais donner mon assentiment dès lors qu’on aurait dissipé les ambiguïtés et les malentendus. J’ai même un ami qui appartient au cercle des « décroisseurs berrichons » ! Le terme de décroissance nous invite dans ce deuxième usage, non pas à nous serrer la ceinture, mais à procéder à la critique de l’idéologie de la croissance.

 

Croissance et capitalisme

Car le problème est là : avant que l’on parle de décroissance, il y a une idéologie de la croissance qui accompagne de mode de production capitaliste depuis fort longtemps. La croissance est communément vue comme la croissance de la richesse matérielle disponible. Jusqu’au XVIIIe siècle, la croissance économique suivait plus ou moins la croissance de la population. Des périodes de prospérité sont suivies de famines, de guerres ruineuses ou d’épidémies ravageuses. Les économistes comme Paul Bairoch montrent que les écarts entre les divers pays restent très faibles jusqu’au XVIIIe siècle et certains estiment même que la richesse matérielle en Europe à l’orée de la « révolution industrielle » n’est pas supérieure à ce qu’elle était dans l’Antiquité. La croissance au sens où nous en parlons aujourd’hui est donc bien un phénomène historique récent et non une tendance trans-historique.

La croissance économique apparaît d’abord comme la croissance de la production de marchandises – biens de consommation, biens d’usage, moyens de production – et, de ce point de vue, la naissance et le développement du mode de production capitaliste produisent une transformation fondamentale dans l’histoire des sociétés humaines. Les moyens de domination de l’homme sur la nature font un bond en avant prodigieux. De nouvelles possibilités s’ouvrent qui transforment la vie sociale, politique et culturelle de toutes les nations. Le capitalisme est bien révolutionnaire. Mais si le capitalisme produit toujours plus de marchandises, son moteur n’est pas la production pour la consommation, mais l’accumulation du capital. La croissance a une double face. Du côté du consommateur, elle apparaît comme une accumulation de richesses – la richesse des sociétés modernes apparaît comme une immense accumulation de marchandises, dit dans les premières lignes du Capital. Mais du côté de la production, le moteur du capitalisme est la production de la survaleur donc l’accumulation du capital. La « croissance » déguise cette dualité et fait passer l’accumulation illimitée du capital pour l’augmentation de la richesse et de la puissance humaines.

Le PIB qui sert à mesurer la croissance recouvre cette dualité. Il est défini ainsi par l’INSEE : Le PIB est la somme des valeurs ajoutées brutes des différents secteurs institutionnels ou des différentes branches d'activité, augmentée des impôts moins les subventions sur les produits (lesquels ne sont pas affectés aux secteurs et aux branches d'activité) ;

  1. Le PIB est la somme des emplois finaux intérieurs de biens et de services (consommation finale effective, formation brute de capital fixe, variations de stocks), plus les exportations, moins les importations ;

  2. Le PIB est la somme des emplois des comptes d'exploitation des secteurs institutionnels : rémunération des salariés, impôts sur la production et les importations moins les subventions, excédent brut d'exploitation et revenu mixte.

On a fait beaucoup de critiques au PIB puisqu’il inclut les dépenses « négatives » et exclut la richesse non marchande. Ainsi, les accidents de la route font augmenter le PIB … alors que celui qui fait son repas lui-même au lieu de le prendre au restaurant le fait baisser. On a inventé toutes sortes de correctifs, le plus important pour les comparaisons internationales étant de mesurer le PIB non pas à la valeur exprimée dans la monnaie internationale de fait, le dollar, mais en tenant compte de la parité des pouvoirs d’achat. On a également voulu évaluer en termes monétaires le travail domestique … mais toutes ces « améliorations » ne changent rien quant au fond. Le PIB fait de la marchandise l’unique mesure de la richesse et la production de capital fictif entre dans le montant du PIB au même titre que la production de richesses matérielles ayant une valeur d’usage et c’est cela sa fonction idéologique.

Splendeur et déclin de la croissance

Dans les décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, la croissance a occupé le devant de la scène. La croissance permettait la redistribution qui à son tour nourrissait la croissance. La régulation « fordiste » (pour reprendre l’expression des théoriciens de l’école de la régulation) fonctionnait vertueusement, pour la partie privilégiée du monde qui avait la chance d’en bénéficier. Son moteur était la dépense publique, au premier chez la dépense d’armement liée à la guerre froide. Comme on le sait cette belle mécanique s’est enrayée pour une raison qu’on peut trouver en lisant , la baisse du taux de profit, c’est-à-dire la surproduction de capital susceptible d’être valorisé puisque la valorisation de la valeur est l’automate qui met en mouvement toute l’économie capitaliste. La restructuration profonde du capitalisme mondial autour des politiques « de l’offre » ou encore « néolibérales » et l’entrée sur le marché mondial des pays émergents ont permis dans un premier temps le différer les effets de la crise structurelle du mode de production capitaliste et d’ouvrir de nouveaux d’accumulation du capital. Mais le problème n’a été que différé. La crise des subprimes dont nous ne sommes pas sortis est le memento mori du mode de production capitaliste. Partout la « croissance » est en berne. En Europe d’abord – l’Allemagne n’est pas meilleure que la France –, mais aussi dans les pays émergents, au Brésil, en Argentine, mais aussi en Chine où elle connaît un ralentissement que les statistiques à la chinoise ont du mal à camoufler.

Les recettes miraculeuses des Docteurs Diafoirus ne marchent plus. Les recettes keynésiennes pourraient peut-être fonctionner, mais seulement sur la base d’une purge préalable du mode de production capitaliste et de la destruction massive du capital « surnuméraire ». Le système fonctionne encore, mais avec des difficultés de plus en plus grandes et des inquiétudes largement répandues dans les « milieux d’affaires » et les experts. À plus long terme, se dessine non pas la « crise finale », mais une stagnation au moins séculaire du mode de production capitaliste. Le livre de Immanuel Wallerstein, Randall Collins, Michael Mann, Georgi Derluguian et Craig Calhoun, Le capitalisme a-t-il un avenir ? exposait, à partir d’approches différentes, les raisons d’un tel scénario.

L’impossible développement illimité du capital

Si on prend les choses d’un peu plus loin et d’un peu plus haut, on peut essayer de comprendre les raisons fondamentales de cette sombre perspective du mode de production capitaliste. Le moteur du capital, nous l’avons dit, est l’accumulation illimitée, mais c’est par définition une impossibilité. le notait déjà : dans son développement historique le capital se trouve face à un obstacle majeur, le capital lui-même. La logique du Capital, exhibée par , est celle-ci : loin d’être le mode de production « naturel », et encore moins « la fin de l’histoire » proclamée par Fukuyama, le mode de production capitaliste est un régime historique impossible. Il doit d’un côté développer sans cesse la productivité du travail et donc « réduire le coût du travail » et d’un autre côté il repose entièrement sur l’extorsion du temps de travail »1. Il ne vit qu’en suçant le sang du travail vivant, mais l’accumulation est l’accumulation de travail mort.

Le mode de production capitaliste ne produit pas des marchandises en vue de la consommation, mais seulement en vue de mettre sur le marché pour réaliser le profit escompté et « valoriser la valeur ». Mais pour que la valeur des marchandises soit réalisée, il faut des acheteurs qui en aient 1° le besoin et 2° les moyens. Et aucun de ces deux facteurs ne peut croître de manière illimitée. On nous dira que les besoins sont loin d’être satisfaits et qu’il suffit d’augmenter les salaires… mais si on augmente les salaires le taux de profit va s’effondrer le capital investi aura perdu toute rentabilité. Les néo-keynésiens de gauche qui attendent la « relance de la croissance du pouvoir d’achat » méconnaissent radicalement la nature même du mode de production capitaliste.2

Pour se sortir cette impasse, le capital doit valoriser à l’avance une valeur qui n’a pas été encore produite. C’est ce qui se passe classiquement avec le crédit et qui a trouvé avec la dérégulation financière toutes sortes de mécanismes plus sophistiqués les uns que les autres et que avait déjà désigné comme capital fictif. Mais la production de capital fictif ne peut avoir qu’un temps. Les énormes bulles spéculatives qui hantent « les marchés » doivent crever et précipiter de nouvelles crises. Hic Rhodus, hic salta !

Capitalisme et désir

Ce qui fait cependant la force du capitalisme, sa force déraisonnable, c’est qu’il s’appuie sur quelque chose qui n’est « économique », mais bien anthropologique, la puissance du désir. Le désir est illimité par nature. Il veut toujours décrocher la lune. Le capitalisme fonctionne là-dessus. Il propose des objets au désir. Ce qu’avait très bien analysé Marcuse (dans Éros et civilisation et dans L’homme unidimensionnel) : au lieu de rester le capitalisme puritain qui enseigne le sacrifice des désirs sur l’autel du travail et de l’épargne, le capitalisme avancé, celui du dernier demi-siècle, fonctionne à la « désublimation répressive ». L’injonction est celle de la publicité « Enjoy », « jouissez », jouissez de toutes ces belles marchandises qui vous sont offertes comme autant d’objets particulièrement désirables. Mais les choses ne permettent aucune jouissance réelle. La jouissance de la marchandise est toujours manquée et crée toujours de nouvelles frustrations. Les civilisations antérieures avaient trouvé toutes sortes de montages pour canaliser le désir et le maintenir dans des limites acceptables par l’ordre social : religions, fêtes rituelles, procédés d’intégration sociale, éducation … Le capitalisme est foncièrement révolutionnaire. Il a progressivement fait sauter tout cela. Il fiche en l’air toutes les limites morales, ainsi que l’écrivait dans Le Capital. Et au final il ne laisse que l’individu face à ce désir aliéné, celui de la possession des choses-marchandises dont la consommation ne doit jamais s’arrêter quitte à engloutir le monde.

Si l’avènement du capitalisme a constitué une véritablement mutation anthropologique – dont nous commençons peut-être seulement aujourd’hui à éprouver toutes les conséquences catastrophiques par seulement sur plan matériel (la destruction de l’écoumène), mais aussi sur le plan moral, sortir du capitalisme nécessite une nouvelle mutation anthropologique, dont on peut douter qu’elle soit simplement rendue possible par la conviction théorique de l’impasse dans laquelle nous nous trouvons. Une mutation anthropologique qui nous permettrait de retrouver le sens de la mesure, le sens de la juste mesure qu’avait cultivé la philosophie grecque ancienne.

Sortir définitivement du marxisme

Le marxisme orthodoxe, celui qui servit d’arôme spirituel au mouvement ouvrier postulait qu’au fond le problème du capitalisme était qu’il entravait le développement des forces productives et que la révolution libérerait ces forces productives des entraves des rapports de propriété bourgeois, ouvrant ainsi la voie à une croissance illimitée permettant enfin une société d’abondance. Après le capitalisme, ce serait le retour au jardin d’Éden. Ce marxisme était à proprement parler une sorte de religion, à destination des classes subalternes, une religion qui permettait aux ouvriers d’endurer leur condition de salariés voués à la production de toujours plus de richesses matérielles. Le capitalisme est condamnable, mais produire des automobiles, des réfrigérateurs ou des chars d’assaut, c’est bon pour la croissance et pour la révolution…

Si l’on veut dessiner une perspective permettant de rouvrir le futur, il faut radicalement rompre avec ce marxisme-là, sous toutes ses forces, radicalement rompre avec l’absurde perspective de la croissance illimitée des forces productives et redonner un autre sens au progrès.

La production illimitée, c’est le but propre à cet agent fanatique de la production pour la production qu’est le capital. Mais ce dont ont besoin les hommes c’est non pas de valeur, mais de valeurs d’usage. La consommation engloutit les produits du travail humain dans un processus sans fin. Produire pour l’usage, c’est produire pour un monde qui dure. Nous n’avons pas besoin d’un réfrigérateur qui doit être changé tous les cinq ans, mais d’un réfrigérateur qui fasse convenablement sa fonction de réfrigérateur pendant plusieurs décennies. Ce qui d’ailleurs était possible jadis devrait l’être a fortiori encore plus aujourd’hui ! La critique de toutes les absurdités de la société de consommation a été faite depuis longtemps et on ne pourrait faire qu’ajouter un nouveau chapitre à ce qui constituerait un livre énorme.

L’entrée dans une économie de l’usage – dans une économie au premier sens du terme, la bonne gestion de la maisonnée – nous ferait faire … des économies considérables. Économies de temps de travail, économie de ressources naturelles, économies de notre santé physique et morale. Et ainsi le temps économisé, le temps que nous ne passerions plus à acquérir des choses, à en éprouver la frustration et à en désirer de nouvelles, nous pourrions l’employer à meilleur usage, aux plaisirs et aux devoirs de la vie de la communauté, à l’amitié et à l’amour, bref à toutes choses qui donnent son véritable sens au désir humain, parce que c’est là ce qui nous est véritablement utile.

Personne ne veut vivre comme un nabab. Tout le monde sait que la vie est limitée et que l’accumulation illimitée des choses ne rend pas heureux (« il ne l’emmènera pas dans la boîte », comme on disait chez moi). Par contre, tout le monde a le droit de vivre décemment, de pouvoir élever convenablement ses enfants, d’avoir une sûreté suffisante des perspectives de vie. Des objectifs qui sembleront modestes en comparaison de « l’homme nouveau » et des grandioses et absurdes inventions du « socialisme réellement existant » du siècle passé. Mais des objectifs qui semblent à portée de notre main, et pourtant si difficiles à faire partager au-delà de quelques petits cercles.

Réapprendre le sens de la limite, refuser en toutes choses la démesure, voilà en quoi je veux bien être un « décroissant », un décroissant qui fait décroître les espérances folles nées du développement de la société moderne pour redonner place à l’espérance et à la vie tout court.

Le 10 mai 2016.

1Soit dit en passant, ceux qui, comme Lordon veulent bien la lutte des classes sans la théorie dite de la « valeur-travail » sont condamnés à ne rien comprendre à la marche du capitalisme.

2Encore une fois, c’est parce qu’ils ne comprennent rien au mécanisme de la valorisation de la valeur.

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