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Violence sociale, casse et casseurs

Par Denis Collin • Actualités • Jeudi 19/05/2016 • 2 commentaires  • Lu 2531 fois • Version imprimable


On ne parle que de ça, des violences et des casseurs et selon le ministère de l’intérieur c’est à eux qu’il faut imputer toutes les violences. Et les uns et les autres d’adjurer les confédérations de syndicales de « prendre leurs responsabilités ». S’il y a des violences dans les manifestations, si on brûle des véhicules de police, la cause en serait que Mailly et Martinez ne sont pas d’aussi bonne composition que les dirigeants des syndicats jaunes, CFDT et UNSA. Voilà un bon condensé de la situation politique dans notre pays vue par le prisme médiatique.

Violence sociale

Ce dont il faut partir, tout d’abord, et qui éclaire le reste, c’est de l’extraordinaire violence sociale que subissent depuis des décennies les salariés, les jeunes, les classes populaires en général. Violence du chômage d’abord. Cinq millions de personnes qui ne peuvent survivre qu’en mendiant les aides sociales ; cinq millions de personnes désignées à la vindicte publique comme des « assistés » ou des « paresseux » par des politiciens qui n’ont jamais rien fait de leurs dix doigts et, de leur position de nantis, se sentent autorisés à dispenser sans la moindre retenue leur mépris de classe. Ce sont les millions de travailleurs pauvres (voir le livre de Jacques Cotta, Sept millions de travailleurs pauvres. La face cachée des temps modernes, Fayard) pour qui la fin du mois commence le 5, qui ne trouvent pas à se loger, qui vont d’un emploi précaire à un emploi précaire. Et à ceux-là il faut ajouter ceux qui souffrent au travail, sous la pression des cadences, de la surveillance informatique, des méthodes du « management par la terreur », ceux qui subissent le « burn out » (voir le reportage de Jacques Cotta sur la souffrance au travail), ceux qui se suicident sur leur lieu de travail – on se souvient de ceux d’Orange, mais ils ne sont pas les seuls. Et comme si cette violence ne suffisait pas, les dernières protections sautent avec la destruction du code du travail organisée par la loi El Khomry, rendant encore plus incertain l’avenir pour ces millions de salariés en CDI.

Quelle violence sociale que celle de ce PDG d’Air France qui poursuit devant la justice les salariés en lutte pour défendre leur emploi et se fait voter une augmentation de son salaire de 65 %! Quelle violence sociale que celle de M Carlos Gohn qui émarge à 15 millions d’euros annuels pour deux emplois à mi-temps chez Renault et chez Nissan, après avoir infligé l’austérité salariale et les suppressions d’emploi dans ses entreprises ! La liste des avanies et des comportements indécents de la caste sacrée des grands prêtres du veau d’or est interminable. Les petits marquis des médias qui sont offusqués par la violence visible dans les rues ignorent sans doute cette violence sociale, ils ignorent les tripes qui se tordent quand on va au travail et qu’on ne sait pas à quelle sauce on va être mangé, quelles nouvelles marques de mépris on va subir, à quelle nouvelle tâche pénible on va être affecté. Le « monde du travail » a été rendu invisible. Le mot « ouvrier » est devenu un gros mot qu’on n’ose plus prononcer ni au gouvernement ni rue de Solferino. J’allais les oublier, mais je ne les oublie pas : les professeurs mal payés qui doivent affronter des situations de plus en plus difficiles et subir les affronts de la haute bureaucratie de l’Éducation Nationale, ministre en tête qui donne raison au « client » quand le « client » insulte son professeur, le menace ou le bouscule, en même temps que le savoir qu’il a la charge de transmettre est dévalorisé systématiquement par les incultes qui ont la charge, non de l’Éducation nationale, mais de la destruction de l’instruction publique.

La violence sociale, c’est aussi celle qui pousse à la ruine, et demain avec le TAFTA encore plus qu’aujourd’hui, des dizaines de milliers de paysans broyés par le « libre échange », les intérêts de l’agrobusiness et de la chimie. Les rois du « vert », les champions du « développement durable », les « sauveurs de la planète » dans leurs grands raouts coûteux, tous ceux-là n’en ont rien à faire de ces paysans écrasés par le « progrès » de la destruction des richesses que procure la Terre.

La violence sociale, c’est encore celle que doivent subir les délégués syndicaux, les militants de plus en plus fréquemment inculpés dans l’exercice même de leur délégation. Comme l’a dit crûment Starace, un dirigeant de la multinationale italienne ENEL, « il faut inspirer la peur aux salariés, frapper de manière la plus flagrante et la plus manifeste possible, ceux qui s’opposent au changement. »

Toute cette violence sociale, on n’en doit point parler, parce qu’elle est la substance même du rapport social qu’est le capital, la substance même de cette machine à extorquer de la survaleur qu’est le mode de production capitaliste. Pendant que l’on parle des « casseurs », on ne parle pas de cette violence, quotidienne, massive, qui touche toutes les classes populaires. C’est pourquoi les « casseurs » tombent vraiment bien, ils tombent à pic. Alors que la stratégie du gouvernement, la stratégie de Cazeneuve est l’organisation du chaos sur une ligne d’affrontement avec le mouvement social, en vue de justifier la répression et de faire valoir l’utilité de l’état d’urgence, les « casseurs » viennent jouer leur partition dans ce scénario. Bizarre ? Vous avez dit bizarre ?

La provocation

En effet, la provocation est un classique de la lutte sociale. Pour casser un mouvement social, rien de plus pratique que l’utilisation de groupes violents qui permettent de justifier la répression, d’assimiler les militants ouvriers à des bandits et de museler les organisations. On sait le rôle qu’ont joué les provocations montées par l’Okhrana (la police politique tsariste) dans les attentats « anarchistes » en Russie à la fin du XIXe siècle. À la même époque, en France, plusieurs groupes anarchistes (ou prétendus tels) sont passés à l’action terroriste incités par des agents du ministère de l’intérieur, attentats qui devaient déboucher sur l’adoption des « lois scélérates » et qui donnèrent à Jaurès l’occasion de dénoncer « les anarchistes de police ». Pour ne pas remonter trop loin, le rôle de la provocation policière dans le glissement de la « Gauche prolétarienne » vers les attentats et les enlèvements est aujourd’hui bien documenté. Le ministère de l’intérieur de l’époque, le Marcellin de sinistre mémoire, souhaitait que se développe en France des mouvements plus ou moins terroristes, ce qui justifierait l’adoption de nouvelles lois répressives, ce que les gouvernements de la Ve république, sérieusement affaiblis par mai-juin 68, ne pouvait faire « à froid ». C’est pourquoi la DST a infiltré jusqu’au sommet la GP, notamment par l’intermédiaire d’un jeune ouvrier de Sochaux qui constituait le client idéal pour ce genre d’opération. Évidemment comme la GP était dirigée par des intellectuels sectaires et passablement stupides, comme Benni Levy, André Glucksmann, Serge July et tutti quanti, ils ont facilement mordu à l’hameçon. Toute l’affaire a tourné court finalement. Mais le sens global était évident.

Il faudrait évoquer ici aussi les accointances avec toutes sortes d’officines des mouvements « terroristes » en Allemagne (la Rote Armee Fraktion, dite « bande à Baader ») ou en Italie avec les Brigate Rosse. À chaque fois, on voit comment les ministres et les services secrets manipulent voire organisent directement une prétendue « violence révolutionnaire » au profit du maintien de l’ordre capitaliste sérieusement ébranlé par les mouvements ouvriers et étudiants des années 1968. Il est absolument évident et de nombreux témoignages viennent le corroborer que si les « casseurs » n’avaient pas toujours leur carte de policier en poche, ils ont agi grâce à la mansuétude qu’on a demandé aux policiers d’observer. Leur action a été d’autant plus facilitée que la politique de gestion des manifestations est non plus d’assurer la sécurité et l’ordre public mais bien de venir au contact et de faire refluer les manifestants. Les témoignages de policiers (notamment de CRS) sont sur ce point incontestables.

Les idiots utiles

J’imagine déjà les critiques. Je serais un « complotiste » qui voit des complots policiers partout alors que ces « casseurs » sont des militants de « mouvances d’extrême-gauche », des ultra-violents pour les uns, des révoltés pour les autres. Je suis tout prêt à admettre que parmi ces « casseurs » figurent des jeunes gens sincèrement révoltés et qui, face à l’impuissance politique et syndicale, sont prêts à se jeter dans des actions désespérées. On nous invite d’ailleurs ici et là, et bizarrement comme pour donner une sorte d’onction de gauche au discours de Cazeneuve, à traiter avec respect ces casseurs qui seraient des jeunes mobilisés et politisés (par opposition à la masse amorphe), des vrais anticapitalistes, dont bien sûr les actions sont contestables mais pas les bonnes intentions.

Mais comme disait Jean Ferrat, « on peut être jeune et con et dans ce cas on le reste ». Ces groupes ultra-minorataires dans la jeunesse existent depuis longtemps. Nous avons connu dès les années 70 les « autonomes », comme en 1968 nous avions connu les « Katangais ». Et la cible immanquable de ces groupes finissait toujours par être les organisations politiques et syndicales, tout comme ceux qui le 17 mai s’en sont pris au « SO collabo » des syndicats. La « radicalité anti-capitaliste » ne doit pas faire illusion. Les méthodes utilisées, le refus de l’action militante au jour le jour pour convaincre, pour gagner la majorité du peuple à la nécessité de la transformation sociale, conduisent à vouloir substituer l’action d’une minorité à la lutte émancipatrice de la majorité et à faire de la violence l’ultima ratio de tout discours politique. Dans certaines situations, on a vu de tels groupes ultra-radicaux fournir les bases des squadristi de Mussolini contre les permanences socialistes et syndicales. Ce n’est évidemment pas ce qui se passe en France … parce qu’il n’y a pas de parti fasciste, le FN n’étant pas un parti de ce type, mais une boutique qui prospère sur la faillite de ses concurrents et qui peut tranquillement attendre que les bêtises des « antifas » et autres décervelés de la même farine grossissent sa pelote électorale.

Leçon ancienne d’Italie

L’ignorance et la bêtise ne sont pas des arguments. Quand on regarde le superbe film de Marco Bellochio, Buongiorno, notte, consacré à l’enlèvement d’Aldo Moro et écrit d’après les mémoires d’une des brigadistes, Anna Laura Braghetti, on se dit que ces brigadistes prétendument révolutionnaires étaient surtout des idiots qui ne comprenaient rien à la vie politique. Mais ils ont joué leur rôle dans la partition écrite par la CIA, Andreotti et quelques autres excellences entièrement vouées au maintien de l’ordre capitaliste en Italie. Les BR ne sont pas les seules à avoir joué ce rôle calamiteux. Prima Linea et le professeur Negri, un très cattivo maestro, y tiennent également leur place. On connaît mieux aujourd’hui les dessous obscurs de tout cela, l’interpénétration des « gauchistes » violents, des mafieux et des agents secrets. Certes, beaucoup de militants de ces groupes se sont engagés dans cette voie parce qu’ils refusaient la politique de collaboration de classe du PCI. Mais les « années de plomb » ont débouché sur la liquidation de la « première république italienne » et un recul profond du mouvement ouvrier. Évidemment, les brigadistes et assimilés n’en sont pas la cause première, mais ils ont été des forces auxiliaires précieuses pour le capital financier.

Mutatis mutandis, les « casseurs » jouent, eux aussi, un rôle utile … pour Cazeneuve et Gattaz. Les violences dans les manifestations découragent les manifestants – la faible participation des dernières manifestations pourrait en témoigner alors que l’hostilité au gouvernement n’a pas fléchi. Comment mesurer l’effet désastreux de ce véhicule de police en flamme ? Comment ne pas comprendre que les violences des « casseurs » servent d’alibi à la violence anti-manifestants commandée depuis la place Beauvau ?

Dire clairement les choses

Si parmi ces « casseurs », il y en a qui sont sincèrement révoltés contre le capitalisme, nous pouvons leur proposer quelque chose de très courageux, quelque chose qui demande de l’obstination et un peu d’intelligence : se syndiquer, syndiquer ses camarades et œuvrer pour que les grandes confédérations soient à la fois plus représentatives, plus combatives et redeviennent des outils de lutte des salariés, ce qu’elles ne sont pas toujours, il faut bien le reconnaître. En faisant un pas de plus, ils pourraient même œuvrer à la construction d’un nouveau parti pour l’émancipation des travailleurs un parti de la république sociale ou en tout cas prendre part à la lutte politique. C’est un travail plus délicat, plus difficile que de jouer à la guéguerre avec la police ou de déguiser en personnage de manga. S’il faut dénoncer les « violences policières » contre les manifestations pacifiques, il ne faut pas se tromper de cible. Les policiers – soumis à une pression constante – suivent les ordres du ministre et de ses préfets. C’est au ministère de l’Intérieur que réside l’organisateur en chef de la violence. Sans oublier le chef du chef qui est à l’Élysée. Tout le reste n’est que diversion.

a bien dit un jour que « la violence est l’accoucheuse de l’histoire », mais à la fin de sa vie il envisageait très sérieusement une transition pacifique au communisme par l’intermédiaire d’une république parlementaire (voir sur cette question les travaux de Jacques Texier, Révolution et démocratie chez et Engels, Presses universitaires de France, « Actuel confrontation », 1998). On ferait bien de s’instruire de – car s’instruire n’est pas un gros mot … – et comprendre que nous n’avons pas besoin de « lutte violente », ni de « violence révolutionnaire ». C’est la force non-violente, pacifique, exerçant ses droits constitutionnels qui, seule, peut vaincre et si la caste dominante emploie la violence contre cette force pacifique cela ne fera qu’accélérer sa décomposition et hâter la venue d’une nouvelle vague citoyenne.

 

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