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Culture classique ?

Par René Merle • Actualités • Mercredi 02/06/2010 • 1 commentaire  • Lu 2001 fois • Version imprimable


Alors que le fameux « vivre ensemble » se fracasse sur la médiatisation d’une incivilité et d’une violence croissantes, alors que tant de combats défensifs sont menés, souvent sans espoir véritable, sur les terrains de l’emploi, de la santé, des retraites, des services publics, de la démocratie, etc., il peut apparaître vain de réfléchir sur la « culture classique ». 

S’interroger sur la « culture classique » ne serait donc qu’un luxe d’« intellectuel », féru de sociétal et coupé des réalités sociales ? Je ne le crois pas. 

Pour aller vite (et au risque du schématisme), ces quelques lignes veulent montrer, au contraire, que la mise au musée actuelle de la « culture classique » participe du conditionnement des esprits, de leur défaussement vers de modernes opiums, et, partant, de leur résignation devant les agressions sociales que nous tentons de combattre.

Mais entendons nous d’abord sur quelques définitions. Pour les gens de mon âge, qui, au sortir de la Seconde Guerre ont connu le fossé entre lycée « classique » et collège « moderne », l’adjectif « classique » risque de s’inscrire dans le seul cartouche des humanités gréco-latines, voire de se réduire à l’apologie ou au rejet de l’enseignement du latin. 

Alors, « culture classique » ?  Sans l’opposer le moins du monde à la nécessaire culture scientifique et technologique, comme bien d’autres j’entends par là l’héritage positif des différentes strates du passé, depuis l’Antiquité. Cet héritage est un atout pour acquérir la connaissance de l’être humain et la compétence des choses de ce monde. Il est un des fondements de la civilisation, et donc de l’éducation : philosophes, historiens, critiques littéraires et artistiques, etc, ont (devraient avoir) pour mission de le transmettre, dégagé des implications idéologiques propres à chaque période, et de l’enrichir, sans pour autant camper sur des positions conservatrices stériles. 

À cet égard, une réflexion sur la « culture classique » participe de la défense de l’Éducation Nationale, si gravement menacée, défense qui mérite mieux que le conflit « pédagogistes » - « traditionalistes », ramené à la meilleure manière d’adapter l’élève (pardon, « l’apprenant ») à ce monde en mutation. On sait combien les « humanités » sont facilement sacrifiées alors sur l’autel de l’efficacité et de la rentabilité. 

Le temps n’est pas lointain où cette « culture classique » était l’apanage de la classe dominante, celle des bourgeois rassis de la Monarchie de Juillet et du Second Empire. Mais elle était aussi celle de fils de cette bourgeoisie, qui, au nom même de leur culture, et leurs yeux ouverts sur les réalités, initiaient la contestation sociale. et Engels en sont bons exemples. 

C’était aussi le temps où, dans son incessante demande d’instruction publique, fondée sur le souvenir de la grande Constitution de 1793, la partie la plus éclairée du « peuple » revendiquait l’accès à cette culture des dominants. 

On sait d’ailleurs devant quelle contradiction se trouvèrent alors les premiers militants artisans et ouvriers, autodidactes, socialistes et communistes première manière. La nécessaire accession du peuple au savoir et à la culture des bourgeois, accession libératrice, n’entraînerait-elle pas, aussi, la pénétration de l’idéologie dominante dans le monde ouvrier et l’intégration des travailleurs à une société capitaliste « apaisée » ? [1] 

On se souvient aussi des débats qui accompagnèrent la décisive réforme de Jules Ferry et les méfiances des anarchistes, voire des guesdistes, devant l’enseignement officiel intégrateur… 

On se souvient enfin des critiques post-soixante huitardes contre « l’école bourgeoise »… 

Mais on peut aussi évoquer, jusqu’aux années 1950-1960, la dureté de bien des parents « du peuple », encourageant l’instituteur à sévir, y compris par la gifle, si l’enfant ne travaillait pas assez. Tout comme on peut se souvenir de la haine des intellectuels, ces fainéants, manifestée par les mêmes parents frustrés de réussite scolaire et envoyés en apprentissage dès le certif…Et on peut se souvenir aussi, (parabole a contrario de cette frustration ouvrière tournée en haine de « celui qui sait »), d’un Thorez apprenant le latin auprès du normalien Cogniot… 

Tout ceci est de l’histoire ancienne. Ne nous y trompons pas, aussi fermement que puissent camper sur des positions conservatrices académiciens, chroniqueurs du Figaro et défenseurs élitistes de la langue française, la classe dirigeante, en tant que classe [2], a abandonné sa « culture classique », tout comme elle a abandonné ses valeurs traditionnelles. Et les deux abandons sont inextricablement liés. 

Bien sûr, la classe dominante n’en dédaignera pas l’usage, s’il s’agit de conforter les « gens de peu », attachés à une vision traditionnelle de l’enseignement, à une conception moralisante de la culture, et abasourdis devant la soi-disant « contre culture » artistique. Le sirop de la collection Harlequin n’a pas fini de couler. 

Elle ne dédaignera pas surtout d’en faire usage s’il s’agit de fournir des joujoux culturels aux classes dites moyennes (multiplication des expositions rétro, opéras, revues « spécialisées » en philo, psycho, littérature, histoire, etc, médiatisation de débats à l’emporte-pièce, le dernier en date étant celui autour du pamphlet anti freudien d’Onfray [3]). 

Mais en fait, la « culture » des nouvelles classes dirigeantes, toute condescendante qu’elle soit à l’égard des « bons sentiments » et de la « grande culture », est une culture cyniquement fondée sur l’hédonisme et l’indifférence à l’égard de la culture antérieure. Agnostique, pour ne pas dire plus, à l’égard de toute valeur, indifférente aux acquis et aux apports du passé, totalement détachée de notre histoire nationale [3], totalement inscrite dans le présent et l’avenir fluo de la mondialité capitaliste, de New York à Dubaï, elle promeut un individu vulgaire, égocentriste, narcissique, jouisseur dans le présent et l’avenir, plus épanoui dans la possession et l’exhibition des signes de la réussite que dans la jouissance intrinsèque qu’ils apportent. Quelques personnages en vue en ont donné depuis 2007 une image caricaturale, mais combien vraie… Un regard sur les rubriques « culture » des chaînes de télévision branchées indique clairement sur quels types de « produits » se fonde cette culture… 

On pourrait penser que ce symptôme signe la déliquescence du capitalisme, et donc sa mort attendue… 

Tout au contraire, par sa contagion voulue à l’ensemble de la population, à travers les organes de la culture dite de masse, tous contrôlés par la droite capitaliste (télés, magazines, quotidiens régionaux interchangeables), cet hédonisme des élites devient un hédonisme de masse. « Panem et circences ». Même quand « panem » est absent, « circenses » abonde : marchandisation aliénante du sport, marchandisation et banalisation du sexe, marchandisation du dépaysement touristique, apologie du « jeu » (poker avec si possible lunettes de soleil…), dans une féérie où l’on vit sa vie par procuration, et dont les magazines sur les tables d’attente des coiffeuses ou des médecins donnent toute la mesure…

Certes, il existe des forces de résistance. À l’égard d’un certain cinéma, « Bienvenue chez les Chtis » fait figure de bouffée d’air humaniste. À l’égard du contenu de certaines séries populaires, « Plus belle la vie » fait figure d’initiation adolescente didactique et généreuse… Les sociologues ont fait leur miel de la créativité protestatrice ( ?) du rap, du revival protestataire du polar, etc. Mais c’est pour mieux constater que toutes les tentatives de contestations ont pour finalité ultime la normalisation gérée par les pouvoirs de l’argent…    

Ainsi « l’honnête homme » d’aujourd’hui risque de se retrouver dans la situation du Peter de Mary Mc Carthy [ ], dont Pasolini écrivait en 1973 [ ] : 

« Les personnes qui ressemblent à Peter sont en effet les plus inconnues : justement parce qu’elles ne constituent pas la masse petite-bourgeoise ou ouvrière, ni l’élite (ou du moins, qu’elles ne constituent pas encore l’élite) : mais c’est l’armée fluctuante des « belles âmes » (avec tout le respect dû à leur sensibilité et à leur rigueur naïve) qui détermine – malgré leurs éternels échecs – l’opinion publique, et rende possible l’existence d’une « culture » élevée, d’un art, d’une littérature. Ce sont les « lecteurs », ce sont eux auxquels un intellectuel s’adresse et qu’il reconnaît pour frères, à cause de toute une série de caractéristiques qui les rapprochent de lui, alors que, justement, les caractéristiques qui les rendent différents – et souvent moralement meilleurs que lui – lui échappent : car demeure énigmatique le mélange d’intérêts sincèrement exceptionnels et d’une vie « commune », humblement anonyme. »

 Mais que pèsera ce monde à la fois fantomatique et réel de la culture, par rapport au rouleau compresseur de la néo-culture dominante, s’il se cantonne dans le ghetto où on l’a enfermé ? Et encore plus, si en croyant se défendre, il se trompe d’adversaire. 

Un exemple : ceux qui, à l’instar du Grrrand Timonier de la Rue d’Ulm, pensent qu’au plan culturel, comme au plan des valeurs, nous vivons un retour du pétainisme. Sans doute ne voient-ils que la surface des choses. La « révolution nationale » pétainiste a conforté tant de bourgeois, grands et petits, comme elle a leurré tant de « petites gens », parce qu’elle les touchait dans ce qui les structurait éthiquement et culturellement. Ce que nous vivons aujourd’hui est un phénomène radicalement nouveau, que l’Italie a anticipé, d’identification de la masse des individus, (de plus en plus déliés de leurs appartenances de classe), à la jouissance hédoniste dégagée de toute responsabilité et respectabilité, telle que les maîtres du jeu en donnent l’exemple. 

René Merle

 

[1] Cf. René Merle, « Prolétaires et Instruction publique. Aux origines de la laïcité : de la Révolution à la Seconde République », Gavroche, n°146, avril 2006. http://www.rene-merle.com/article.php3?id_article=149

[2] Il conviendrait d’analyser les tactiques du mécénat, pour mesurer la part désintéressée de l’initiative individuelle et la part plus intéressée de l’initiative des grandes sociétés…

[3] En l’occurrence, je ne partage absolument pas le point de vue de Michel Onfray, mais j’ai été indigné (le mot est faible) qu’on lui dénie toute compétence en la matière pour la seule raison que, prof de lycée technique, il n’a pas reçu l’onction universitaire. L’université a produit et produit encore de belles œuvres, mais combien de suffisantes médiocrités tâcheronnes ont passé à la moulinette (universitaire) de superbes sujets de recherche, dans le seul souci du profil de carrière, combien de beaux travaux hors-universitaires ont été snobés par certains mandarins… Et à qui se gausse du concept d’université populaire, je ne peux opposer que des souvenirs miens : celui de la rencontre avec le marxisme dans les cours de l’université nouvelle des années 1950, celui de la rencontre avec les pré-socratiques, Épicure, Descartes, Rousseau, Diderot, et j’en passe, à travers les petits « Classiques du Peuple » (ed.sociales), qu’elle diffusait… 

[4] Mary Mc Carthy, Oiseaux d’Amérique, Laffont, 1972 

[5] Pasolini a tenu une chronique de critique littéraire dans le quotidien romain Il Tempo, du 26-11-1972 au 24-1-1975. La citation que je donne est extraite du recueil de ces chroniques, Pier Paolo Pasolini, Descrizioni di descrizioni, Einaudi, 1979, dans la traduction présentée dans Descriptions de descriptions, traduit de l’italien par René de Ceccatty, Rivages, 1984 

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Commentaires

par quent1 le Vendredi 18/06/2010 à 00:04

Après lecture tardive mais néanmoins attentive de votre article voici venir un petit salut historique pour que renaissent au fronton des édifices publics et en faits réels 3 valeurs constitutives de nos espoirs mais valeurs qui seraient dorénavant par décret-loi remisées aux poubelles de l’Histoire. Liberté, Egalité, Fraternité, parabole imagée envoyée cela de la part des deux grands amis qu'étaient Jules Michelet et Edgar Quinet., mais avant je me permets de poser quelques mots après extraction de courtes parties de votre article souvent intéressant :

1 *« …Certes, il existe des forces de résistance. À l’égard d’un certain cinéma, « Bienvenue chez les Chtis » fait figure de bouffée d’air humaniste…

2 *…joujoux culturels aux classes dites moyennes (multiplication des expositions rétro,…

3 *…identification de la masse des individus, (de plus en plus déliés de leurs appartenances de classe), à la jouissance hédoniste … »

1-    1 - Bien que certains « intellectuels éclairés » aient jugé populiste et même fasciste le film que vous avez cité et sans doute, comme si souvent sans l’avoir vu mais juste pour parler, je l’ai aimé aussi ce film « Bienvenue chez les Chtis », prêté par mon jeune fiston, alors selon ces éclairés beaux-parleurs, serais-je devenue régionaliste ou corporatiste, antichambre du fascisme puisque née à Lille ou y aurais-je retrouvé le souvenir des feux PTT et d’une certaine fraternité qui y existait avant que naissent les années 80 et les réformes de casse sauvage ? Je ne le crois pas mais est-on bon juge de soi  et des autres ? Dans ce film il n’y avait pas que ça de décrit, c’était à décrypter pour qui le voulait sans mauvaise foi, Tati-chef préposé et pas « facteur d’avenir » lui aussi en d’anciens temps avait célébré les Jours de fête dont un mémorable mais il est bien oublié.
2 - Je rajoute que je ne regarde ni n’écoute jamais la TV sauf parfois pour y faire défiler en Dvd de bons vieux films classiques sous-titrés dont ceux du grand artiste que vous avez cité Pier Paolo Pasolini dont le frère Guido fut assassiné, cela je l’avais appris en lisant en 2005 Pasolini, livre de René de Ceccatty,  Guido Pasolini résistant engagé fut assassiné en 1944 par la brigade Garibaldi du PC slovène tendance titiste ! Décidément l’histoire et ses drames, tempêtes et naufrages. Cet auteur a poursuivi ses recherches en consacrant il y a peu un livre au souvenir d’Alberto Moravia, c’est le mél mensuel Florilettres de la postale qui m’en avait avisée, de cet auteur j’avais lu en ma jeunesse quelques-uns de ses livres tout comme j’avais aimé lire La Storia de sa compagne Elsa Morante.

J’aime l’Histoire et lis ce mensuel papier tout comme j’aime la littérature et lis, sur papier toujours, la revue mensuelle Le Matricule des Anges, publicité : revue siégeant à Montpellier qui m’a fait découvrir nombre de bons auteurs dont personne ou presque ne parle.

         En ma région d’exil Haut-Normand, 27ème h-Eure, il m’arrive de visiter aussi des lieux d’expos, expos dont je ne sais si l’on peut les taxer de rétro mais passons sur ce que l’on peut admirer à Vascoeuil, Vernon, Giverny, Gisacum, Lyons-la-Forêt, Harcourt, Chambray, Bernay, Rouen, Le Havre, les routes provinciales trop proches de Paris capitale sont déjà assez encombrées pour ne pas avoir à en rajouter et Paris expos c'est loin et cher…

3 - Mais pourtant avec illusions pas encore toutes perdues ou réalisme sur les temps noirs qui couvent à nouveau, ou qui ne l’ont jamais vraiment cessé la couvaison, je crois que, quels que soit les milieux d'appartenance, la culture de la Jeunesse, source d'avenir, encore résiste ou le tente comme elle le peut au tout conso décrété d’en haut, commerce futile quand tu nous tiens tous, jeunes ou pas, tous faits comme des rats de labos et publicité abusive qui nous poursuit, nous recouvre jusqu’aux routes et chemins de traverse, et qui nous emprisonne tous, jeunes ou pas avec cartes bancaires, cartes de crédit, téléphones mobiles, Gps, voitures multiples, ordinateurs fixes et portables, etc. !

A nous les demi-vieux ou vieux de parvenir à les entendre et écouter ces jeunes, qu’ils soient nés filles ou garçons, dans leurs parfois acceptations tacites ou demi-muettes ou le fatalisme de leurs paroles quelquefois ou si souvent désabusées quand ils nous répondent « mais tout ça c’est vieux, c’était dans votre temps, maintenant c’est plus pareil et il n’y a rien à faire pour que tout ou un tout petit peu change », toujours le même débat et décalage de générations, tout en sachant que le changement réside et se résume dorénavant pour la nouvelle génération née dans les années 80, avec ou sans études courtes ou longues, à une existence, un travail, un logement précaires, etc.

Même si nous ne parvenons pas toujours à les contrer par des faits établis, ce qui se conçoit par manque de preuves flagrantes, ne soyons donc pas si ou trop pessimistes même si nés dans les années mi-40 et fin de guerre totale, qu'avons-nous donc réussi à faire puis à transmettre à nos enfants des durs et vieux combats qu'avaient mené avec tant d'espoir nos grands-parents et nos parents disparus soit en réel soit en désespoir de causes si souvent perdues alors que ce n’aurait pas dû être ?

En conclusion avant l’image parabole, je rassure ce sera sans antenne parabolique, je signale que l’université populaire d’Evreux existe et vit sa vie avec forte participation de jeunes, demi-vieux et vieux, elle a aussi un site pour y lire ou relire les sujets abordés et que demander de plus en attendant de savoir que dire et faire pour qu’une amorce de changement s’allume et se répète de ville en ville, de village en village, nous manquent sans doute le bon vieux cantonnier et son tambour battant le rappel ?



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