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Altermondialisme ou internationalisme

Contribution à un débat indispensable

Par Denis Collin • Débat • Samedi 15/11/2003 • 1 commentaire  • Lu 1676 fois • Version imprimable


Changement de terminologie, ceux qu’on appelait et qui s’appelaient « mouvement anti-mondialisation » (les « no global ») sont devenus des « alter-mondialistes ». Mais on ne peut pas dire que cela ait clarifié la nature de ce mouvement. Nous sommes, en effet, devant une situation contradictoire et finalement assez confuse, pour les observateurs extérieurs aussi bien que pour les participants à ces divers mouvements.

Première partie

D’un côté, un mouvement de masse, dynamique, véritablement militant et qui tranche sur l’atonie prolongée des partis politiques traditionnels - il est vrai que quelques-uns de ces partis ne sont pas seulement atones, mais proches de l’état comateux. Un mouvement qui réunit deux cent mille personnes sur le Larzac, en plein été et sous la canicule. Un mouvement qui traque les réunions du club des grands de ce monde, au point que l’avant-dernier raout de ces Seigneuries avait dû se tenir au fin fond du Canada et sous la protection d’un dispositif militaire impressionnant. Un mouvement qui redonne à la politique ses lettres de noblesse : à ATTAC on ne se réunit pas pour quelques marchandages plus ou moins nauséeux en vue d’investir Paul ou Jacques à telle élection cantonale décisive ; on se réunit pour étudier, débattre, tenter de comprendre le monde dans lequel nous vivons et proposer des solutions alternatives. « Un autre monde est possible », tel fut le signal de ralliements de « Larzac 2003 ».

D’un autre côté, une extraordinaire confusion théorique et politique qui interdit, de fait, à ce mouvement de poser la seule question qui vaille, celle du débouché politique, des revendications et de la stratégie pour les faire triompher. Il ne s’agit pas seulement de la galaxie des groupuscules plus ou moins folkloriques qui utilisent chaque « contre-sommet » comme une bonne occasion pour se faire voir. Il ne s’agit pas non plus de l’opposition entre des modérés pragmatiques et des gauchistes. Le réquisitoire de Jacques Nikonoff, nouveau dirigeant d’ATTAC, contre l’extrême gauche contribue plus à brouiller les pistes qu’autre chose.

Devant ce mouvement, il y a une attitude à proscrire, une attitude contre-productive, celle des divers courants sectaires qui, prétextant des confusions des discours des dirigeants (ATTAC, Bové ou la LCR, au choix) rejettent le bébé avec l’eau sale du bain. C’est, par exemple, l’attitude du Parti des travailleurs (PT) qui accuse les dirigeants d’ATTAC ou tel syndicaliste de SUD d’être des partisans de la « destruction des services publics » et des artisans de la liquidation des syndicats. C’est aussi sous des formes variées l’attitude des « souverainistes » qui se méfient des « gauchistes », critiquent un mouvement qui leur semble trop « cosmopolitique » et anti-national et dénoncent José Bové et la Confédération Paysanne au nom des bienfaits du progrès technique apporté par les OGM. Ces critiques ne sont pas toutes infondées : L’espèce de néo-keynésianisme qui sert de ciment aux dirigeants d’ATTAC est sans doute l’exemple même de la fausse alternative.[1] Et le « mouvement social » peut très facilement devenir un ennemi du mouvement ouvrier traditionnel. Enfin certaines des revendications défendues ici et là peuvent devenir rapidement des armes aux mains des dirigeants des grands pays capitalistes engagés dans le processus de « dérégulation ». Cependant, nous ne devons pas oublier que les motivations essentielles des militants et des sympathisants du « mouvement alter-mondialiste » sont fondamentalement les nôtres : la lutte contre la toute puissance des « marchés » (élégant pseudonyme pour désigner l’oligarchie financière), la défense des services publics, le droit des citoyens de se mêler de ce qui les regarde. « Un autre monde est possible », pour nous qui pensons toujours que « le monde va changer de base », c’est un slogan qui sonne agréablement. Reste à savoir parmi les mondes possibles, lequel nous voulons. C’est à débattre de cela que nous allons consacrer cet article.

Je commencerais par discuter de la validité des problématiques en cherchant à savoir ce que recouvre l’expression équivoque de « mondialisation ». De là, j’essaierai de dégager les objectifs politiques majeurs, sachant que toute tentative de retour à un capitalisme néo-keynésien est utopique ou dangereuse. Enfin, je reviendrai sur la question de la nation et de la souveraineté populaire, comme moyens essentiels d’action pour la défense des acquis sociaux et de la démocratie.[2] La mondialisation

Je ne vais pas reprendre ici l’ensemble de développement déjà exposés dans La fin du travail et la mondialisation[3] : la position que je défendais à l’époque a finalement bien résisté. Je renverrai aussi à mes « Réflexions sur la mondialisation » publiées dans le numéro 25 d’Utopie Critique. Je voudrais m’attacher plus particulièrement à certains aspects de l’argumentation des alter-mondialistes qui soutiennent que la mondialisation désigne des transformations structurelle du capitalisme, transformations qui renverraient aux « poubelles de l’histoire » les catégories politiques en cours jusqu’ici.

Tout d’abord, il faut souligner que la « mondialisation » n’est jamais vraiment définie. En quoi s’agit-il de quelque chose de nouveau ? On affirme bien plus qu’on ne démontre et, parmi les contributeurs de la revue du MAUSS, aucun ne l’explique véritablement. Les quelques auteurs qui s’y essaient font, à juste titre, remonter la mondialisation au Moyen Âge, c’est-à-dire aux débuts du mode de production capitaliste proprement dit : « la mondialisation peut-être (...) analysée comme un processus long qui se déroule sans doute depuis le haut Moyen Âge », affirme Dominique Plihon (n°20, p.105). Serge Latouche estime que ce n’est que la continuation des phases précédentes du capitalisme, de la phase colonialiste et de la phase du « développement » qui caractérise le post-colonialisme. François Fourquet fait remonter la mondialisation ... aux origines de l’humanité et toute l’histoire, de manière néo-hégélienne, est interprétée comme l’avènement d’une « société mondiale ». Cette théologie historique retrouve même la vieille ruse de la raison de Hegel, puisque le « néolibéralisme », lancée par les USA et leur allié anglais, devient l’agent de ce processus : « L’Angleterre jadis et les USA aujourd’hui travaillent sans le vouloir à la mise en communication généralisée de l’humanité, ils roulent pour un mouvement planétaire qui vient de loin et dépasse leur intérêt national. » (n°20, p236)

Daniel Cohen qui s’interroge sur les effets de la mondialisation sur la croissance constate que « les économistes ne parviennent pas à séparer la mondialisation comme fait isolé ou comme ‘fait social total’. » (n°20, p.120) Negri essaie tente une définition ... mais elle ne définit pas la mondialisation, mais autre chose : « la mondialisation correspond avant tout à une révolution du paradigme du travail - ce qu’on décrit en général comme le passage du fordisme au postfordisme ou encore comme l’émergence toujours plus forte du travail immatériel dans les secteurs à grande productivité ; (...) l’expansion du travail immatériel se fonde entièrement sur la mise au travail des cerveaux de tout un nouveau prolétariat. » (n°20, p.100) Il est bien dommage que la seule tentative sérieuse de définir la spécificité de l’époque soit aussi confuse et aussi peu en rapport avec la terminologie par laquelle on la désigne. Si Negri a raison, il faudrait donc non pas employer le vocabulaire de « mondialisation » ou de « globalisation » pour ceux qui ne parlent pas français, mais bien plutôt celui de « postfordisme » ou « d’ère de la dématérialisation du travail ». Il ne s’agit pas, cependant d’une inadéquation entre la définition et l’étiquette. La définition elle-même est soit creuse soit sans rapport avec la réalité.

La conception théorique de Toni Negri a une origine : la sur-interprétation de quelques passages archi-connus mais fort confus des manuscrits préparatoires au Capital de . Dans l’un des ces manuscrits connus sous le nom de Grundrisse, énonce l’idée de la transformation de la science en « force productive directe » évinçant l’ouvrier du procès de travail. Je n’ai pas l’intention de relancer ce débat théorique qui a fait couler beaucoup d’encre (et de salive) dans les cercles restreints qui s’intéressent encore à . Il suffit de souligner deux questions :

En premier lieu, la transformation du fordisme en post-fordisme est un processus surestimé. Les modes de régulations de l’accumulation du capital associés traditionnellement au fordisme (notamment par les économistes de l’école de la régulation) ont subi des transformations importantes, mais cela ne signifie pas un bouleversement radical du mode de production, ni dans l’organisation du travail, ni dans les mécanismes d’extraction de la plus-value et de chasse à la plus-value relative. Il reste encore en France un tiers de la population active qu’on rattache directement à la classe ouvrière - soit une contraction relativement limitée des effectifs - et, pour ses grandes masses, cette classe ouvrière est toujours exploitée selon les bonnes vieilles méthodes de la parcellisation du travail, de l’extorsion du savoir-faire ouvrier par les bureaux des méthodes et de la soumission des individus aux cadences des machines automatiques. Les quelques usines modèles ou les quelques secteurs des grandes entreprises qui ne fonctionnent plus selon ces principes sont largement les arbres qui cachent la forêt. Mais le pire n’est pas là : Negri parle en ignorant ou en feignant d’ignorer que le fait massivement dominant des dernières décennies est l’industrialisation des pays ex-coloniaux ou des pays capitalistes à développement retardataire : il suffit de penser aux pays d’Asie du Sud-Est et à la Chine. Et cette industrialisation se fait selon les « bonnes vieilles méthodes éprouvées » du XIXe et du XXe siècle. Ce n’est pas parce que les usines « à l’ancienne » ont fermé à notre porte que ce genre d’industrie a disparu ! Elle continue de constituer le substrat de l’économie mondiale, et contribue pour une part essentielle à la production globale de la plus-value - bien que, en matière de répartition de la plus-value les choses puissent se présenter un peu différemment.

En second lieu, la notion de « travail immatériel » est à peu près dépourvue de sens[4]. Elle est du plus pur idéalisme. Le travail est toujours « matériel », y compris celui des intellectuels les plus éthérés, pour la simple raison que nous ne pouvons communiquer avec nos semblables qu’au moyen de dispositifs matériels. Negri croit-il à la perception extra-sensorielle ? La distinction entre travail matériel et travail immatériel n’a aucun sens. Negri affirme que les « cerveaux » ont été mis en mouvement dans la nouvelle phase du capitalisme. Ce n’est pas vraiment une nouveauté. Est-il besoin de rappeler que c’est, selon , l’essence même du travail humain, puisque ce qui distingue le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, « c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. Le résultat auquel le travail aboutit préexiste idéalement dans l’imagination du travailleur. » (Capital,I, iii, 7).

Il est vrai que deux phénomènes importants méritent d’être analysés : d’une part la croissance du secteur des services, c’est-à-dire de secteurs qui, selon l’analyse marxienne, ne produisent pas directement de la plus-value, même s’ils participent à la réalisation de la valeur et prennent donc leur part de profit. Mais le secteur des services est extrêmement hétérogène. C’est d’abord le secteur des transports, des communications et du commerce qui participe directement de la réalisation de la plus-value. Il s’agit très souvent d’un secteur qui embauche des ouvriers « traditionnels » : les chauffeurs routiers, les agents des compagnies de téléphone ou les caissières des supermarchés auront certainement beaucoup de mal à se reconnaître dans la thèse negriste du « travail immatériel ». Pour une partie considérable, le secteur tertiaire est aussi, tout simplement, né de l’externalisation de certaines fonctions assumées auparavant par les entreprises elles-mêmes (maintenance, entretien, ingénierie, par exemple). Pour une autre part, on a assisté à un développement prodigieux et qui caractérise la période historique, du parasitisme. Les institutions financières, mais aussi les cabinets d’audits, les spécialistes de la communication, les « chasseurs de tête », les « coaches », les entreprises de formation aux relations humaines, la publicité, etc., dévorent littéralement une part croissante de la production. La putréfaction du capitalisme, analysée au début du XXe siècle par les théoriciens de l’impérialisme (de Hilferding à Lénine) est un fait massif et très peu analysé. Il est pourtant patent. Mais il est vrai que ceux qui tiennent le haut du pavé dans les médias et les instituts universitaires sont aussi très souvent auditeurs, conseilleurs, analystes, prévisionnistes, administrateurs de ceci ou de cela, touchent des jetons de présence et ne sont nullement disposés à cracher dans la soupe. Plus étonnant tout de même est le silence pesant de la grande majorité des esprits critiques !

Mais Negri ne s’intéresse pas aux analyses empiriques trop prosaïques. Il est fasciné par la place que tiennent désormais les communicants et les informaticiens dans la production. Les « nouvelles technologies » sont sa référence. Mais comme il ne suit pas l’actualité avec toute l’attention nécessaire, il n’a pas dû se rendre compte que cette énorme baudruche s’est très largement dégonflée. La « net-économie » a sombré corps et biens laissant la place au retour de l’économie « tout court » : les biotechnologies ne gagnent pas un liard - y compris le géant Monsanto et beaucoup d’entreprises du secteur ne vivent que par les apports de capitaux fondés sur l’espérance pas toujours rationnelle de gains futurs très hypothétiques. Par ailleurs les gens qui travaillent dans ces entreprises ne travaillent pas du tout immatériellement : le maïs Monsanto est tout à fait matériel. Il en fait de même avec les techniciens des télécommunications et les informaticiens : ce sont des gens qui se « coltinent la matière », même si ce n’est pas avec un marteau-piqueur ou une clé anglaise. Un informaticien, au fond, est quelqu’un dont le travail consiste à câbler correctement un machine automatique. Au lieu de souder des connecteurs, il positionne des transistors ou des circuits magnétiques ou optiques dans un certain état à l’aide, généralement d’un clavier. Que, dans sa tête, le programmeur ne sentent pas un ouvrier au même titre que celui qui pose les rembourrages de portière sur une chaîne automobile, c’est assez certain - encore que les conditions de travail dans bien des sociétés de service informatique ne soient pas très loin de celles des pires chaînes de montage. Mais aussi importante que soit la manière dont les acteurs se représentent le monde, elle ne suffit pas à dire ce qu’est, objectivement, la réalité sociale. Negri a troqué pour saint François d’Assise. Du point de vue de la compréhension des phénomènes sociaux, ce n’était pas un très bon calcul.

En réalité, Negri avec son « nouveau prolétariat » spécialisé dans « le travail immatériel » n’a fait que recycler une vieillerie des années 60, la « nouvelle classe ouvrière » en col blanc chère à Serge Mallet et aux théoriciens du PSU. Il ne s’agit évidemment pas de dire que rien n’a changé depuis Zola ! Mais les changements ne sont pas ceux que croit voir Negri. Les transformations structurelles de la classe ouvrière dépendent d’abord des transformations du mode de production et des innovations techniques - dans certain secteurs, il y a bien une montée du travail qualifié et un rapprochement des cols bleus et des cols blancs, alors que dans d’autres secteurs l’automation et le développement de l’informatique conduisent à une déqualification brutale. En second lieu, la situation de la classe ouvrière dans les pays avancés a changé sous la pression de la lutte des classes, sans que des régressions importantes soient exclues. Enfin, les dernières décennies ont été le théâtre d’une vaste opération de destruction de l’organisation de la classe ouvrière : liquidation des bastions ouvriers de la sidérurgie et des mines, démantèlement des grandes usines (exemple : Billancourt), recours massif à la sous-traitance et à l’externalisation, et enfin développement des emplois précaires en tous genres.

Quoi qu’il en soit, rien de tout cela ne définit quelque chose qui s’appellerait « mondialisation ». Ce pourrait bien n’être qu’un « concept creux » (Alain de Tolédo, n°20, p.241). En tout cas, l’usage de ce terme a des effets parfaitement repérables :

(1) Il évite de parler de mode de production capitaliste, d’impérialisme, et de quelques autres gros mots qui fâchent. Or, n’en déplaise à Baechler, Lamy et tutti quanti, c’est bien de cela qui est en cause : la course au profit, la fusion entre le capital bancaire et le capital industriel pour former un capital financier de plus en plus parasitaire, et la lutte pour la domination mondiale.

(2) On masque les contradictions à l’intérieur de ce que Michel Beaud appelait de façon fort pertinente « système national mondial hiérarchisé ». L’antagonisme entre l’Europe et les USA, ou encore entre les vieilles puissances impérialistes et les puissances émergentes (de la Chine au Brésil, par exemple) ne trouve pas de place dans les analyses de la mondialisation, et c’est normal puisque pour les tenants de ces thèses le national est en voie d’extinction.

(3) La problématique de la « mondialisation » dissout l’analyse concrète des situations concrètes dans une philosophie de l’histoire à trois sous, un sous-hégélianisme traité aux méthodes du marketing. La « mondialisation est « le sens de l’histoire », et par conséquent celui qui s’y oppose est nécessairement un archaïque, nostalgique, réactionnaire au sens strict du terme.

La seule tentative sérieuse de produire un concept de la mondialisation qui ne soit ni creux, ni apologétique est celle de Alain Caillé et Ahmet Insel. Les deux auteurs commencent par écarter les définitions non pertinentes. Ainsi « à en rester au seul critère des échanges, les économies européennes d’avant la guerre de 14-18 apparaîtraient presque aussi ‘mondialisées’ qu’aujourd’hui. » (n°20, p.148) Caillé et Insel proposent donc d’introduire une distinction entre internationalisation et mondialisation. La première est définie par « la multiplication des échanges économiques ou autres des différents pays entre eux », alors que la seconde est caractérisée par « la perte de pertinence et de réalité des entités nationales (ou même supranationales) », mais aussi par « la dissolution du politique et des spécificités culturelles dans le marché » et enfin par une « subordination générale de l’économie au pouvoir de la finance qui transforme l’ancien capitalisme industriel en un capitalisme financier et rentier. »

Le problème tient simplement en ceci : la dernière caractéristique est ... la définition de l’impérialisme par Lénine et les deux premières se retrouvent, presque sous la même forme, dans ... la définition de l’impérialisme par Hannah Arendt. Notant, comme d’autres auteurs, la difficulté à mesurer les effets de la mondialisation, Caillé et Insel répondent à tous ceux, y compris par les contributeurs, qui créditent la mondialisation de la croissance et de l’augmentation de la richesse : « il n’y a pas grand sens à dire que la richesse d’un pays d’un pays s’est accrue si la majorité ou une fraction significative de la population s’est appauvrie. » (n°20, p.149) Après d’autres auteurs, ils pointent les effets pervers : « plus la valeur des actions boursières supplante l’ensemble des autres valeurs - et plus les exigences minimales d’honnêteté, ou de simple respect de la loi, de loyauté, de fidélité et de confiance entre associés et partenaires deviennent irréalistes ». Mais là encore il ne s’agit pas de traits qui seraient propres à la « mondialisation ». Ils caractérisent le mode de production capitaliste depuis ses origines et dans son mode de fonctionnement le plus pur. Que « la richesse des nations » suppose la pauvreté des peuples, c’est un adage bien connu de l’économie politique classique - Ricardo en avait fait un élément central de ses analyses. Quant à la question des valeurs, on en trouve une analyse plus fine chez Castoriadis :

La corruption généralisée que l’on observe dans le système politico­-économique contemporain n’est pas périphérique ou anecdotique, elle est devenue un trait structurel, systémique de la société où nous vivons. En vérité, nous touchons là un facteur fondamental, que les grands penseurs politiques du passé connaissaient et que les prétendus « philosophes politiques » d’aujourd’hui, mauvais sociologues et piètres théoriciens, ignorent splendidement : l’intime solidarité entre un régime social et le type anthropologique (ou l’éventail de tels types) nécessaire pour le faire fonctionner. Ces types anthropologiques, pour la plupart, le capitalisme les a hérités des périodes historiques antérieures : le juge incorruptible, le fonctionnaire wébérien, l’enseignant dévoué à sa tâche, l’ouvrier pour qui son travail, malgré tout, était une source de fierté. De tels personnages deviennent inconcevables dans la période contemporaine : on ne voit pas pourquoi ils seraient reproduits, qui les reproduirait, au nom de quoi ils fonctionneraient. Même le type anthropologique qui est une création propre du capitalisme, l’entrepreneur schumpétérien - combinant une inventivité technique, la capacité de réunir des capitaux, d’organiser une entreprise, d’explorer, de pénétrer, de créer des marchés - est en train de disparaître. Il est remplacé par des bureaucraties managériales et par des spéculateurs. Ici encore, tous les facteurs conspirent. Pourquoi s’escrimer pour faire produire et vendre, au moment où un coup réussi sur les taux de change à la Bourse de New York ou d’ailleurs peut vous rapporter en quelques minutes 500 millions de dollars ?[5]

Cela signifie quoi ? Tout simplement que le mode de production capitaliste ne peut se développer que tant que la société n’est pas entièrement soumise à sa logique propre, tant que les valeurs, les institutions politiques et la culture lui échappent. Par conséquent ce que Caillé et Insel pointent comme caractéristiques de la mondialisation par opposition disons au « capitalisme classique », c’est tout simplement le capitalisme « pur », le capitalisme enfin chez lui, débarrassé des restes des sociétés antérieures, débarrassés des entraves du passé, le capitalisme « révolutionnaire » que a si bien analysé sans que son propos soit vraiment compris par les « marxistes ». Au demeurant Caillé et Insel le reconnaissent indirectement en affirmant que « la mondialisation néo-libérale pouvait apparaître, pour le meilleur et pour le pire, comme une sorte d’apothéose du capitalisme ». (n°20, p.150)

La première des contradictions parmi les « alter-mondialistes » se tient donc ici : dans l’incapacité à se mettre d’accord sur ce qui est en cause du point de vue de l’époque tout entière. Si on considère, en effet, que la mondialisation n’est que la perversion du bon vieux capitalisme industriel et que la régulation étatique permettrait de retourner à une sorte de capitalisme sain et domestiqué, on n’a évidemment pas les mêmes perspectives à long terme que si on considère qu’il s’agit du mode de production capitaliste et de lui seul. Il est vrai qu’une analyse divergente sur le long terme n’exclut pas nécessairement la possibilité de définir des objectifs à court et moyen terme qui soient communs. Par exemple, ceux qui pensent que la seule alternative à la mondialisation est de rouvrir la voie socialiste peuvent s’accorder avec les néo-keynésiens sur le thème de la défense des services publics, les premiers estimant qu’ils sont des embryons de l’appropriation sociale des moyens de production, les seconds qu’ils permettent de réguler et d’améliorer le fonctionnement à long terme d’un capitalisme recentré non sur la finance mais sur la production. Jusqu’où cette recherche d’objectifs communs est-elle possible, c’est ce que j’étudierai dans un prochain article.

[1] J’ai eu l’occasion de m’en expliquer, il y a déjà quelques années. Voir Denis Collin : « Néolibéralisme ou néokeynésianisme, la fausse alternative », in L’homme et la société, n°135, 2000/1, « Pensée unique et pensées critiques ».

[2] Pour mener à bien ce travail, je m’appuierai largement sur les deux numéros de la revue du MAUSS, publiés récemment : Quelle « autre mondialisation » ? (Revue du MAUSS semestrielle n° 20, 2e semestre 2002, 368 p., 27 euros) et L’Alter-économie. Quelle « autre mondialisation » (fin) (Revue du MAUSS semestrielle n° 21, 1er semestre 2003, 432 p., 29,50 euros).

[3] Denis Collin : La fin du travail et la mondialisation - Idéologie et réalité sociale. Éditions L’Harmattan, 1997, collection « Ouverture Philosophique »

[4] L’usage des catégories de « matériel » et « immatériel » nécessiterait à lui seul une longue discussion philosophique. Notons simplement qu’on pourrait dire que le travail dans le mode de production capitaliste est toujours « immatériel » au sens où il ne produit pas simplement des choses matérielles (de la toile ou un habit) mais aussi et surtout des marchandises. Or, nous dit , la marchandise est une chose « métaphysique »... Voir Capital, livre I et mon La théorie de la connaissance chez (L’Harmattan, 1996)

[5] Cornelius Castoriadis : La montée de l’insignifiance, in « Les Carrefours du labyrinthe, IV », p.84 (Seuil)


Deuxième partie

Dans la première partie de cette étude, nous avons procédé à l’étude critique des diverses analyses de la « mondialisation » telles qu’ont peut les trouver dans la nébuleuse « altermondialiste ». Dans cette deuxième et dernière partie, nous abordons la question des objectifs que doit se fixer ce que nous appellerons pour l’instant « le mouvement social ».

Quels objectifs ? quelle stratégie ?

L’anti-libéralisme

Le discours le plus largement répandu chez les alter-mondialistes est le discours « anti-libéral ». C’est d’ailleurs quelque chose qu’ils ont en commun avec les souverainistes. Il y a cependant dans cette appellation une confusion terminologique regrettable qui se double d’une confusion politique nettement plus grave. Le terme de « libéralisme » est un terme équivoque qui a plusieurs sens en philosophie politique et d’autres sens quand il sert à caractériser des théories économiques. Les Italiens, plus précis, distinguent les libéraux (politiques) des libéristes (économiques). Rappelons, pour bien mesurer ce dont il s’agit, que le « libéralisme politique » aux USA désigne un courant généralement partisan d’un État fortement redistributeur garantissant une égalité minimale des revenus, un protection sociale étendue et l’existence de biens sociaux primaires également accessibles à tous. On sait également qu’un libéralisme économique rigoureux s’accompagne parfois d’un régime politique qui met en pièce les idéaux libéraux de liberté de conscience, de garanties de la personne et de droit de contrôle sur le gouvernement : on se souvient que les thèses « néo-libérales » ou « ultra-libérales » de Milton Friedman ont trouvé leur premier champ d’application dans le Chili d’après le 11 septembre (1973), le Chili du bourreau Pinochet.

Mais la confusion terminologique est aussi politique. Être anti-libéral, ce serait ipso facto être pour l’intervention de l’État comme régulateur et législateur. Et comme l’État national est réputé impuissant, c’est exiger l’augmentation du pouvoir des instances internationales. Point sur lequel les anti-libéraux finissent souvent par rejoindre les sociaux-libéraux. Pascal Lamy, parangon de la technocratie bruxelloise, et socialiste français, vient ainsi s’adresser aux « alter-mondialistes » en leur disant que leurs objectifs légitimes peuvent être atteints par un renforcement de l’autorité des instances internationales (comme l’OMC) et en développant la bonne « gouvernance ». Ainsi, presque dans les mêmes termes que Pascal Lamy, Negri affirme : « Miser sur les ensembles supra-nationaux est essentiel. L’Europe unie pourrait sans doute constituer un point de référence utile. »[2] Lamy-Negri, même combat ? Sans aucun doute. D’ailleurs Negri annonce la couleur, tout comme Lamy, il affirme que « la tentative de s’opposer de manière frontale et radicale à la mondialisation n’a pas de sens. » Par conséquent, « nous assumons désormais la globalisation comme cadre de référence de notre pensée et de nos pratiques. »[3] Un point sur lequel il retrouve Jean Baechler, un libéral bon teint, manifestant quant à l’avenir du monde un optimisme digne de celui du Dr Pangloss dans le Candide de Voltaire. Vers une société de décroissance ?

À l’exact opposé de ces diverses formes de mondialisation heureuse - l’expression est de M.Minc mais convient parfaitement à la pensée de certains des auteurs des deux numéros de la revue du MAUSS - on trouvera les positions de Serge Latouche, partisan de la « décroissance » et adversaire de toute forme de mondialisation[4]. Partant de la critique du livre de René Passet, Éloge du mondialisme par un « anti » présumé, Latouche s’attaque, en termes souvent fort pertinents, au consensus de la gauche et de l’extrême-gauche sur la mondialisation : ce qu’il faudrait critiquer, ce n’est pas la mondialisation mais la mondialisation libérale. Il dénonce comme, au mieux, utopique le projet d’une mondialisation non-libérale. Car ce qui est commun à tous les partisans de la mondialisation, qu’elle soit libérale ou anti-libérale, heureuse ou malheureuse, c’est le dogme du développement que la gauche a rebaptisé « développement durable. » Ce syntagme est, en effet, ce qui rassemble tous les partisans de l’autre mondialisation, de Passet à Petrella sous oublier les théoriciens d’ATTAC, les Verts, le PS, le PCF et les diverses variétés de l’extrême gauche électoraliste. Qu’est-ce que le « développement durable » ? La formule miracle qui permettra par le développement maîtrisé et « différent » de résoudre les problèmes du développement. Latouche assène : « Sans faire de procès d’intention à ces belles âmes, il est tout de même ennuyeux que la Banque Mondiale et même George W. Bush ne disent pas autre chose. »[5]

Les critiques de Latouche portent souvent juste. L’idée du développement est très simple : il suffit de faire grossir le gâteau pour que chacun ait une part suffisante. Du coup, il n’est plus question de diminuer la part de certains ! C’est bien de cette manière pourtant que toutes les variantes de la gauche ont posé la question de la justice sociale depuis plus d’un demi-siècle. La social-démocratie se fait forte de mettre en œuvre une vraie politique de croissance qui profitera à tous, y compris aux plus riches. C’est, sous une autre forme, le noyau dur de l’idéologie capitaliste : chacun poursuivant ses objectifs égoïstes concourt au plus grand bien de tous. Le développement durable (ou soutenable ou autres calembredaines de la même eau) n’est qu’un variante de cette ancienne antienne. Latouche a beau jeu de montrer à quelles contradictions insolubles se heurtent ces pieuses intentions. La croissance est de plus en plus celle du gaspillage. L’accumulation illimitée de biens matériels est dépourvue de sens. Si pour éviter un chômeur supplémentaire, il faut jeter à la ferraille des voitures et des appareils électro-ménagers qui fonctionnent très bien, où est l’avantage social ? Mais surtout, cette croissance illimitée est impossible. Quand chaque Chinois consommera autant de pétrole et dégagera autant de CO2 qu’une états-unien moyen, l’oxygène deviendra une denrée rare et sera aussi difficile à obtenir que l’eau potable en Bretagne... Bref, pour Latouche, disciple de Jacques Ellul et d’Ivan Illitch, il faut en finir avec la domination de l’économique et s’orienter vers une « société de décroissance ». Il propose qu’on aille vers une société accordant plus de place à la convivialité (vieille idée de Illitch) et à une consommation plus réduite en quantité mais plus attentive à la qualité, une société dans laquelle l’épanouissement des individus, leur véritable richesse, résiderait dans les relations sociales, un épanouissement qui peut se réaliser « dans un monde sain », et avec « sérénité dans la frugalité, la sobriété, voire une certaine austérité dans la consommation matérielle », Latouche précisant qu’il ne s’agit pas d’ascétisme puisque, comme il l’explique, « la consommation moderne ne s’intéresse pas suffisamment aux plaisirs de la chair, n’est pas assez concernée par l’expérience sensorielle, est trop obsédée par toute une série de produits qui filtrent les gratifications sensorielles et érotiques et nous en éloignent. »[6]

Croissance et parasitisme

Il est tentant, quand on a été éduqué dans la tradition marxiste, de voir dans les thèses de Latouche un combiné du socialisme utopique et du socialisme réactionnaire auxquels avait réglé leur compte dès le Manifeste. Mais ce n’est pas la bonne manière d’aborder la question.

En premier lieu, factuellement, certaines des critiques de Latouche sont imparables. Si la croissance suppose la croissance des transports au motif de mobilité, de délocalisation et des « flux tendus », la multiplication des kilomètres d’autoroutes, l’augmentation de la pollution, cette croissance n’est que la croissance du gaspillage du travail social. En partant d’une véritable compatibilité globale, on pourrait facilement montrer que le bilan général de la croissance est catastrophique. Si l’agriculture des pays avancés ne survit qu’à l’aide de subventions et de subventions d’autant plus massives que le secteur est plus « productif », c’est qu’en réalité l’agriculture industrielle consomme plus qu’elle ne produit - nonobstant les dégâts écologiques. Les subventions directes de l’État permettent d’éviter la faillite de la majorité des exploitations, y compris des subventions pour des méthodes culturales aberrantes, comme l’arrosage systématique sur toute la façade atlantique de la France ! On pourrait assez facilement montrer, à l’inverse qu’une agriculture biologique bien pensée pourrait être nettement plus productive, c’est-à-dire nettement plus économe de travail social par unité produite.

Les indicateurs de la croissance sur lesquels se basent les responsables politiques sont des plus fantaisistes. Personne ne peut dire exactement ce que signifie une croissance de 2% ou 3%. Si l’hiver est doux, la consommation d’électricité baissera et donc les dépenses d’énergie également. Ce qui fera baisser la croissance puisque la valeur ajoutée par les fournisseurs d’énergie baissera. On a calculé que si, d’aventure, les accidents de la route étaient complètement éliminés, cela entraînerait une décroissance d’environ 2% du PIB, en raison du manque à gagner des carrossiers, mécaniciens, marchands d’automobiles, hôpitaux, cliniques et autres entreprises de pompes funèbres. Selon les estimations, environ 7% du PIB est réalisé dans la publicité. Si on supprimait complètement la publicité, tout en maintenant les salaires des employés de ce secteur, nous ne serions ni plus riches, ni moins riches.

En réalité ce que pointe Latouche, sans le développer convenablement du point de vue théorique, c’est quelque chose qu’avaient déjà analysé les marxistes non complètement intoxiqués par les mythes du progrès et de la croissance indéfinie des « forces productives », à savoir que la « croissance des forces productives » à l’époque du capitalisme sénile est d’abord la croissance du parasitisme et de la putréfaction[7]. Se battre pour la croissance - même une « autre croissance -, sans poser la question des rapports de propriété, c’est tout simplement entériner l’ordre existant comme « horizon indépassable de notre temps ». C’est faire sienne l’idéologie spontanée du capitaliste, « agent fanatique de la production pour la production » selon la formule de .

En second lieu, on ne peut pas ne pas poser la question du sens de la croissance. Les critiques déjà anciennes de la « société de consommation », peuvent avoir quelque chose d’indécent quand l’immense majorité de la population de la planète manque du minimum. Mais le spectacle du gaspillage effréné des sociétés les plus riches, la réduction progressive de la vie à la consommation, la publicité omniprésente, le rôle croissant des « marques » dans l’esprit et les préoccupations des jeunes et même parfois des très jeunes ou des pas jeunes du tout : voilà autant de traits de nos sociétés qui donnent raison à Latouche et aux théoriciens de la décroissance. Une croissance de 3% par an - typiquement le chiffre annoncé par les économistes comme le minimum susceptible d’enrayer la montée du chômage - permet de doubler le PIB tous les 24 ans. Certes, avec un telle croissance, toutes choses égales par ailleurs, le RMIste se retrouvera avec le revenu d’un SMICard actuel. Mais pour obtenir un tel résultat, il faut que les plus aisés soient deux fois plus riches et surtout consomment deux fois plus. Dans de nombreuses familles, je ne parle pas des nababs capitalistes, mais simplement de la « upper middle class », chaque membre de la famille a son téléviseur, son automobile dès qu’il a l’âge de conduire et une partie non négligeable des dépenses du ménage est consacrée aux moyens de maigrir. Faut-il vraiment que l’on ait puisse changer d’automobile chaque jour de la semaine comme on change de cravate ou de chaussettes ?

Enfin, les limites de la croissance sont d’une manière ou d’une autre assez clairement dessinée. Les modèles productivistes sont en crise ... de productivité et ce, non pour des raisons conjoncturelles, mais bien comme une expression de la vieille loi ricardienne des rendements décroissants. Les possibilités de trouver de nouveaux champs d’accumulation du capital se raréfient. La richesse des pays riches fondée sur leur puissance industrielle et commerciale se heurte à des limites « luxemburgistes »[8] : l’existence de nouvelles puissances capitalistes - Brésil, mais aussi Chine - entre directement en conflit avec les bases mêmes de la prospérité des vieilles puissances impériales, ainsi qu’on peut le voir dans les âpres conflits qui agitent l’OMC. Et, last but not least, les ressources limitées de la planète et la capacité limitée d’absorber les déchets de l’industrie rendent intenable la poursuite de « l’immense accumulation de marchandises » sous le forme actuelle. Si, comme le pensent de nombreux experts, on atteint un pic de production et de consommation pétrolière dans les 10 ou 20 prochaines années, et si on se retrouve alors avec un pétrole 5 à 10 fois plus cher qu’aujourd’hui, l’économie mondiale telle que nous la connaissons aujourd’hui sera ébranlée jusqu’en ses fondements. C’est bien pourquoi la question du contrôle des sources d’approvisionnement en énergie est la question des questions de la politique internationale, ce qu’ont fort bien compris les dirigeants des États-Unis, qui sont du reste liés aux magnats du pétrole quand ils ne sont pas eux-mêmes membres de cette puissante confrérie.

Le mode de production capitaliste ne peut se développer qu’en détruisant les deux principales sources de la richesse, la terre et le travail. Cette affirmation de décrit au plus près la réalité présente. Le capital tout à la fois ne cesse de réclamer de la force de travail à consommer immédiatement, et un partout il est à l’offensive contre tous les dispositifs législatifs qui limitaient le temps de travail - la question des retraites est à considérer de ce point de vue. En même temps, il met « en jachère » de la force de travail dans des proportions inconnues jusqu’alors. Pendant que la « croissance » exige la mise au travail des enfants dans les pays les plus pauvres, des dizaines de millions de jeunes dans les pays ne trouvent aucun emploi réel avant un âge déjà avancé. Au moment où on prolonge la durée légale du travail, les travailleurs de plus de cinquante ans sont de moins en moins « employables » et doivent s’apprêter à vivre dans des conditions de plus en plus précaires. Alors que l’on sait les ressources limitées et que tout le monde est mis en garde contre les conséquences à relativement brève échéance de la pollution de l’air et de l’eau, le gaspillage atteint des niveaux inégalés. La division mondiale du travail engendre une croissance rapide des transports et des échanges de marchandises bien supérieures à la croissance industrielle, c’est-à-dire une croissance rapide des faux frais du processus de production. Les modes de la distribution engendrent des gaspillages croissants - il suffit de penser à la grande distribution. La « croissance des forces productives » apparaît bien ainsi que le disait déjà comme une croissance des forces destructives.

C’est pourquoi on doit savoir gré à des gens comme Serge Latouche de mettre les pieds dans le plat en s’attaquant à la mythologie de la croissance, terrain commun des mondialistes néolibéraux ou « alter » et des souverainistes.

Un nouveau socialisme utopique ?

Évidemment la question posée est celle du modèle alternatif. Le modèle socialiste/communiste ancien de l’économie planifiée est discrédité irrémédiablement, sans que les raisons de ce discrédit soient toujours établies avec la précision souhaitable... Restent en lice, dans la discussion publique, d’une part, la bonne vieille solution social-démocrate, plus ou moins néo-keynésienne et déclinée en toutes sortes de variantes, de la républicaine sauce Chevènement, à la social-libérale sauce Strauss-Kahn, et, d’autre part, diverses formes de socialisme associatif qui ne sont pas sans rappeler Proudhon ou le socialisme utopique du xixe siècle.

Les études récentes consacrées aux socialismes non marxistes, celui de Benoit Malon ou celui de Pierre Leroux par exemple[9], présentent évidemment un grand intérêt, ne serait-ce que parce que le socialisme ne pourra pas se reconstruire sans se réapproprier sa propre histoire. Le problème actuel tient au fait que l’association devient une sorte de mot magique censé nous sortir des affres du néolibéralisme par la voie la plus courte. Tiers-secteur, économie solidaire[10], nouvelle économie sociale, voilà quelques-unes des formes de ce nouveau socialisme associatif qui ferait l’économie de la transformation sociale et politique des rapports sociaux. « On a l’irrésistible impression d’assister, avec l’économie plurielle ou solidaire, à la représentation d’une vieille pièce jouée cent fois. »[11] Comme le note encore Serge Latouche, ce projet présente une double inconsistance : une inconsistance interne, car l’économie est par nature le lieu où se déploie l’homo oeconomicus, l’individu égoïste occupé à la satisfaction de ses besoins, et une inconsistance externe, car les formes d’économies associatives ne peuvent se séparer du contexte dans lequel elles évoluent, qui est celui de la domination sans partage du capitalisme financier et, dans ce contexte, elles sont, d’une manière ou d’une autre voie à être instrumentalisées dans le cadre des diverses politiques gouvernementales.

Les exemples montrant la pertinence de ces remarques ne manquent pas. Prenons les entreprises d’insertion : gérées sur un mode associatif, ces entreprises visent à remettre dans le circuit du travail social les individus qui ont été exclus, soit par chômage prolongé, soit par la prison. La plupart du temps dispensées d’une bonne partie des charges sociales, ces entreprises finissent immanquablement par faire du « dumping social », notamment sur marché des services. Elles deviennent la pointe avancée de l’offensive patronale de démantèlement de « l’État social ». Lors du dernier FSE à Saint-Denis, on a vanté les mérites des « villages alternatifs » et des systèmes d’échange local connus sous le nom de SEL. Passons sur les villages alternatifs : en version minimale, il s’agit de coopératives ou de syndicats d’habitants très classiques et en version maximale de la reprise des phalanstère de Fourier comme celui de la Cecilia dont un film de Jean-Louis Comolli, exposait il y a trente ans les impasses. En ce qui concerne les SEL, le principe est le suivant : il s’agit de proposer des alternatives à l’économie de marché en reprenant la vieille idée proudhonienne de remplacement de l’argent par des bons de travail. En pratique, ce système n’est que la généralisation du travail au noir, soustrait à toute charge sociale et n’ouvrant droit à aucune protection sociale. L’économie alternative se révèle très rapidement n’avoir d’alternatif que le nom ; pratiquement, c’est le néolibéralisme le plus échevelé qui réapparaît bien de déguisé avec les oripeaux d’un anarchisme hors d’âge.

Il reste que, au-delà des ambiguïtés et contradictions, l’aspiration à d’autres formes d’organisation économique doit être comprise comme révélatrice d’un mouvement en profondeur de la société. Il s’agit à la fois de montrer les impasses du « socialisme dans un seul village » - même alternatif - et de proposer une stratégie politique socialiste. Ce qui condamne les tentatives « alternatives » à la récupération ou à leur transformation en institutions corporatistes réactionnaires, c’est non pas l’aspiration, en elle-même progressiste, à sortir des carcans des rapports de production et d’échange du mode de production capitaliste, mais l’illusion qu’on peut le faire sans toucher ni aux rapports de propriété ni à l’organisation du pouvoir politique étatique. Et de ce point de vue, même des esprits aussi vigilants que Latouche restent très silencieux. Révolution morale ou action politique ?

Le discours dont Latouche est le représentant le plus pertinent, mais qui a constitué le « background » du dernier FSE à Saint-Denis, est le discours de la révolution morale.[12] Latouche propose la décroissance, parce que selon lui il faut sortir de l’économie et procéder à une refonte complète de l’échelle de nos valeurs. Autant que les conséquences injustes de « l’économie de marché », ce qui est rejeté c’est l’anthropologie sous-jacente - l’individualisme de la modernité - et les finalités de la vie qu’elle propose. Latouche nous nous propose de revisiter l’éthique épicurienne et son idéal de convivialité et d’autosuffisance. Chez d’autres auteurs, c’est l’inspiration religieuse, principalement chrétienne qui domine. Si « tout à commencé à Porto Alegre », comme l’affirme Bernard Cassen[13], on n’oubliera pas que la théologie de la libération est une des dimensions fondamentales du mouvement social brésilien et de la construction du parti des travailleurs (PT) de l’actuel président « Lula ». Tout cela était particulièrement prégnant au FSE et l’accueil fait à Tariq Ramadan par José Bové, le disciple de Jacques Ellul[14], n’est pas simplement le résultat de manœuvres politiciennes - qui existent ! - mais bien de l’imprégnation religieuse en profondeur de certains courants de la galaxie alter-mondialiste.

C’est un fait incontestable : aucun grand mouvement social, aucune grande révolution n’a eu lieu qui ne s’inspire d’idéaux moraux et de conceptions concernant les fins ultimes de l’existence humaine. Il reste que le grand mouvement émancipateur de l’époque moderne, depuis les révolutions « bourgeoises » - qu’on peut faire remonter au XIe siècle avec les mouvements d’émancipation des villes - jusqu’au socialisme de la IIe Internationale et au marxisme classique - est un mouvement qui fait de chaque individu le maître de sa propre destinée et le seul apte à choisir les conceptions de la vie bonne qui sont les siennes. La morale ne vise plus à définir quelle vie les individus doivent vivre, mais quelles sont les conditions de la liberté de l’individu compatibles avec la même liberté pour tous[15]. Il ne s’agit plus de s’inscrire dans le schéma d’une révolution des valeurs ou d’une conversion morale, puisque précisément on prend acte de l’irréversible pluralisme des valeurs. Il s’agit de définir les conditions politiques et juridiques qui permettent à chacun d’être heureux comme il l’entend. Inversement, la première grande involution du marxisme, sa transformation en système de valeurs morales et éthiques, est liée à la volonté de « fabriquer » un homme nouveau, soumis aux idéaux collectifs « communistes »,un idéal dont le maoïsme, le pol-potisme khmer ou « l’homme nouveau » de Che Guevara nous donnent quelques unes des versions les plus terrifiantes.

Changer l’homme et non les rapports de propriétés : voilà la grande tentation de certains des courants « altermondialistes » les plus actifs. Une telle orientation est non seulement irréaliste - les individus ne se mettent en mouvement qu’à partir de leurs propres aspirations telles qu’elles émergent des relations sociales déterminées à un moment donné - mais encore propices à toutes les récupérations et à toutes les conversions les plus réactionnaires. Lors des grands mouvements contre la réforme Raffarin des retraites on a même vu certains partisans de la décroissance (Nicolino, collaborateur à l’époque de Politis) s’en prendre avec violence à ces grévistes et manifestants « égoïstes » et « corporatistes », une chanson que le gouvernement chantait au même moment, quoique sur une autre partition.

La politique moralisatrice est une impasse et c’est au socialisme réactionnaire dénoncé dans le Manifeste communiste qu’elle conduit presque immanquablement. L’alternative réelle au mode de production capitaliste ne réside dans ces rêveries impuissantes ; il faut reprendre appui sur la tradition d’un socialisme émancipateur, celui qu’a porté le mouvement ouvrier depuis le milieu du xixe siècle. Comme le dit Tony Andréani, il faut « remettre le socialisme sur l’agenda historique »[16]. Si le mouvement alter-mondialiste a une perspective et une alternative à proposer, c’est seulement de ce côté-là qu’elle se trouve. Retour sur la question de la nation La galaxie altermondialiste

La plupart des interventions soit ignorent soit rejettent avec véhémence toute référence à la souveraineté nationale comme moyen de s’opposer à la « mondialisation ». Negri rejette toute perspective révolutionnaire (« la prise du Palais d’Hiver ») non seulement parce que cet objectif est « peu réaliste » - ce qu’on admettra bien volontiers - mais aussi et surtout parce qu’on « risquerait en outre de se trouver en mauvaise compagnie, c’est-à-dire avec des partisans du capitalisme national résistants ou réticents devant la mondialisation. »[17] Contre ces mauvaises compagnies, Negri propose la « citoyenneté universelle », ce qui n’est pas une découverte bien nouvelle. C’est un peu plus récent que saint François d’Assise, mais ça remonte tout de même aux Lumières - bien que l’idée que l’homme soit citoyen du monde s’enracine déjà dans la pensée stoïcienne antique ! Mais ce qui est plus intéressant, c’est la définition de la citoyenneté universelle proposée par Negri : « dans un monde où les marchandises et les valeurs financières communiquent sans frontière et de manière instantanée, on ne comprend pas pourquoi les hommes ne devraient pas pouvoir aussi le faire » (n°20, p.104) La comparaison dit tout. Negri est pour la libre circulation de la marchandise « force de travail ». Les dirigeants des chantiers de l’Atlantique à Saint-Nazaire qui embauchent des Indiens sous payés, en France même, sont des négriers « negristes », tout à fait favorables à ce que les travailleurs circulent comme les marchandises. Les entreprises allemandes qui ont délocalisés en Hongrie ou en Tchéquie, pour employer de la force de travail à des salaires entre 1/10 et ½ des salaires allemands auraient sans doute préféré s’épargner les ennuis d’un déménagement et faire venir, dans les mêmes conditions, ces travailleurs comme « invités » en Allemagne. Car, si les hommes doivent circuler comme les marchandises, il est évident que les salaires contractuels relativement élevés que connaissent les pays les plus riches de l’Europe occidentale sont en fait de véritables barrières douanières qui interdisent aux travailleurs polonais ou roumains de venir vendre à Paris ou à Francfort leur force de travail qui est à un tarif très compétitif sur le marché ! Une fois de plus, nous pouvons voir sans la moindre ambiguïté que Negri ne représente pas je ne sais quelle alternative de gauche ou quelle gauche « radicale » dans le mouvement anti-mondialisation. Il est le représentant typique de son aile droite, celle qui fonctionne la main dans la main avec les grandes puissances financières. L’ex-« cattivo maestro »[18] s’emploie désormais à défendre « l’ordre » existant au moyen d’une phraséologie « radicale ».

Plus incohérente est la position de Serge Latouche. « Il n’y a toujours pas d’autre cadre, affirme-t-il, que le cadre national pour mettre en œuvre une politique de régulation sociale qui implique un minimum de protectionnisme écologique, économique, social et culturel pour protéger la société de l’invasion du marché. »[19] Hostile à toute mondialisation, dénonçant cet universel abstrait qui ne serait que l’universalisation du capitalisme euro-américain, il est pourtant très critique à l’égard de toutes les manifestations de souverainisme. La première partie de son texte est consacrée à la critique du projet chevènementiste, un projet qu’il juge « séduisant » mais qu’il écarte en raison des risques de dérive vers les « formes populistes et xénophobes » qui se développent un peu partout en Europe. C’est tout de même une critique un peu courte ! Il y aurait beaucoup à dire sur le projet soutenu par Chevènement et les raisons de son échec électoral et politique. Mais on ne peut certainement pas lui reprocher les risques de dérive vers le « populisme xénophobe »[20]. D’une part, si la xénophobie est tout à fait condamnable, la critique convenue du populisme fait partie des mots de passe de la gauche bien pensante, en oubliant que le populisme (par exemple aux États-Unis) peut être aussi un courant populaire et qu’il manifeste le retour des exclus de la politique sur la scène où se décident leurs affaires.[21]

En second lieu, si on refuse la conception policière de l’histoire, la montée du lepénisme ne peut pas être due à un complot de Mitterrand pour embêter la droite et comme, manifestement, sauf à employer les mots dans un sens jusque là inconnu, il ne s’agit pas d’un mouvement fasciste - en dépit de quelques ressemblances très superficielles - il faut bien essayer d’en comprendre les raisons, et en particulier les raisons de sa percée prolongée dans la classe ouvrière[22]. Le projet chevènementiste se voulait explicitement une réponse et une alternative au populisme xénophobe, ce qu’à l’évidence ne pouvaient pas fournir les « sociaux libéraux » ni la droite chiraquienne et démocrate chrétienne. L’échec de Chevènement tient précisément en ce qu’il n’a pas été assez « populiste ». La campagne et le projet de Chevènement furent de bout en bout aux mains d’énarques et de technocrates de tous poils qui cherchaient à polir le programme, à le rendre acceptable par l’élite politico-médiatique au pouvoir et par la droite dite « souverainiste ». Finalement, les revendications sociales et les aspirations du peuple furent complètement oubliées. Le Pen, au contraire, a joué sur une « stratégie de rupture » et sur l’appel au peuple. Il a tenté d’incarner ce que Zeev Sternhell appelait « la droite révolutionnaire ».

Plus claire est l’analyse développée par Dominique Plihon. Cet auteur qu’on pourrait qualifier de « keynésien de gauche » soutient que « le premier principe est de redonner aux États la maîtrise de leurs politiques économiques, mises à mal par la mobilité internationale des capitaux. »[23] Ainsi l’État nation ne serait pas un vestige du passé mais le seul moyen vraiment adapté pour lutter contre la mondialisation. Et donc « pour retrouver de marges de manœuvre, les pays doivent être en mesure de se protéger », mais pour se protéger il faut un État souverain !

Dans une problématique semblable sur ce point - mais pas sur beaucoup d’autres - Alain Caillé et Ahmet Insel, opposent l’internationalisation dont les effets sont « globalement positifs »[24] à la mondialisation. Mais l’internationalisme suppose la reconnaissance des nations comme piliers d’un ordre mondial pacifique. Donc l’internationalisme sans défense des nations n’est pas autre chose qu’un habillage gauche de l’impérialisme.[25] Nation et souverainisme

À la décharge des altermondialistes, on doit convenir que le discours de la nation n’est pas toujours très clair. Entre le souverainisme à la Philippe de Villiers et la nation à la Jean Jaurès, il y a toute une gamme de positions qu’on confond trop volontiers. Pour les « souverainistes de gauche » - maintenons provisoirement cette appellation non contrôlée - la situation est claire : les classes dominantes sont désormais ralliées à la « gouvernance mondiale » et considèrent que l’État-nation est un fardeau dont il conviendrait de se débarrasser au plus vite. Par conséquent, la défense des nations recoupe en quelque sorte spontanément la défense des intérêts des classes dominées. Du même coup la position de Chevènement pouvait apparaître comme l’expression politique de cette nouvelle configuration, et l’alliance avec les souverainistes de droite représentait la réponse appropriée à la coalition social-libérale des mondialistes.

Cette représentation des forces politiques en présence est commode pour les médias et pour les slogans de campagne électorale mais ne correspond pas vraiment à la réalité. Les classes dominantes sont mondialistes quand elles ont intérêt à être mondialistes et souverainistes dès que nécessaire ! Il ne suffit donc pas de lire Empire de Negri à l’envers pour avoir une vision juste de la réalité. La vieille thèse du super-impérialisme défendue jadis par Kautsky n’est pas plus juste aujourd’hui qu’hier. Il n’y a pas une classe dominante mondiale contre laquelle il suffirait de soulever les peuples dans leurs particularités. Il y a des classes dominantes qui continuent de prendre appui sur des États nationaux et manœuvrent à partir de cela. Il est clair, par exemple, que la classe dominante états-unienne n’est pas mondialiste pour un sou. Les mots de « nation », de « patrie », la « destinée manifeste des États-Unis », voilà des termes qui ont largement cours outre-Atlantique, sans que l’on s’en émeuve, sans qu’y voie un regrettable archaïsme. Il ne s’agit d’ailleurs seulement d’une phraséologie dont useraient les conservateurs, mais d’un sentiment populaire largement partagé, et c’est toujours au nom des valeurs fondatrices des États-Unis que s’organise la lutte populaire contre les dominants.

Inversement, le mondialisme, l’appel à une « gouvernance mondiale » est d’autant plus populaire dans les classes dominantes d’Europe qu’elles y voient un moyen de contrôler et d’endiguer les prétentions de l’impérialisme dominant. On ne le voit clairement dans les batailles autour de l’OMC. Les dirigeants états-uniens ont cherché à utiliser l’OMC comme une arme de combat pour étendre leur domination dans certains secteurs - notamment les services et les investissements financiers, mais l’OMC peut devenir un obstacle à leurs prétentions quand les industries vieillissantes et peu productives des États-Unis sont confrontés à la concurrence non seulement des pays émergents mais aussi de la « vieille Europe » dont les ouvriers sont généralement nettement plus productifs que les ouvriers états-uniens.

On pourrait donc admettre que certaines formes de la « gouvernance mondiale » sont motivées d’abord par les intérêts capitalistes nationaux en conflit. La théorie en vogue chez certains altermondialistes aussi bien que chez certains souverainistes, selon laquelle la phase actuelle serait celle d’un capitalisme « a-national » est fondée sur le mirage de la mondialisation et non sur une analyse sérieuse de la réalité.

On remarquera enfin que l’ultra-libéralisme sur le plan économique et l’alignement inconditionnel sur la Maison-Blanche peuvent coexister avec des prurits « nationalistes » ou « souverainistes ». Les gouvernements polonais et espagnols ont ruiné sans hésiter l’extravagante construction giscardienne du traité pour une constitution européenne, en se fondant sur leurs intérêts nationaux. Aznar souverainiste ? Voilà qui peut sembler étonnant quand on l’a vu dérouler le tapis rouge devant Bush et se faire le zélé serviteur de son maître. Et pourtant, c’est la souveraineté espagnole qu’il a défendue. On aurait tort de tomber dans l’économisme en réduisant les conflits politiques à des affaires d’intérêts économiques capitalistes. Les vestiges du franquisme, combinés au catholicisme réactionnel version « opus dei » expliquent aussi la position espagnole. Le rôle du catholicisme et la conversion du vieil appareil stalinien du POUP en serviteur de Jean-Paul II (et de Bush) sont les facteurs décisifs qui permettent de comprendre la position polonaise. Plus généralement, on a trop souvent considéré - par exemple dans les milieux libres-penseurs - que la construction européenne supra-nationale avec son principe de subsidiarité était le dernier mot de la doctrine thomiste propagée par le Vatican et ses alliés. Or il y a aussi un thomisme souverainiste[26] et nationaliste qu’on voit à l’œuvre sous des formes exacerbées en Pologne et en Espagne mais qui anime aussi pour partie les dirigeants de la droite française[27] ... et même certains milieux chevènementistes du Pôle Républicain (par exemple Pinton et plusieurs des pasquaïens du PR).

Les simplifications absurdes des altermondialistes, des sociaux-libéraux et des diverses variantes du gauchisme ne peuvent pas être combattues par des simplifications inverses tout aussi absurdes. Notre défense de la souveraineté nationale ne peut en aucun cas être confondue avec le nationalisme ou le souverainisme de droite. Nous défendons la nation en tant qu’elle est le cadre le plus adéquat permettant l’entrée des peuples sur la scène politique. Et il serait intéressant de reprendre les discussions anciennes sur ce sujet - non seulement dans le schéma internationalisme/ souveraineté nationale mais aussi en retravaillant la question des « petites nations », au sujet desquelles le vieux livre d’Otto Bauer sur la question nationale doit être encore riche d’enseignements.

En conclusion

Nous n’avons qu’esquissé les grandes lignes d’une discussion qui devrait se mener de manière approfondie. Force est de constater que la discussion ne semble pas être le véritable objectif des organisateurs des « forums » internationaux altermondialistes, surchargés d’ateliers en tous genres et sur les thèmes les plus baroques, de sorte que les enjeux politiques et stratégiques soient tous dissous dans une brouhaha propice aux coups médiatiques. Ainsi le dernier forum européen de Saint-Denis a-t-il réussi le tour de force de ne parler de la construction européenne !

Il reste que nous devons refuser l’attitude sectaire qui jette le bébé avec l’eau sale du bain et confond les dizaines de milliers de citoyens mobilisés sur des objectifs de démocratie sociale avec les courants idéologiques qui tiennent le haut du pavé. La confusion de la Babel altermondialiste est sans doute le prix à payer de la décomposition du mouvement ouvrier traditionnel. La perspective, par exemple, de la reconstruction d’un parti ou d’une fédération défendant le République et les conquêtes sociales et s’orientant vers des réformes de structure anti-capitalistes peut contribuer à faire bouger les lignes. Un tel parti engloberait les socialistes du PS demeurés socialistes (en gros la gauche du congrès de Dijon), des militants et courants d’un parti communiste à la dérive et surtout les dizaines et les centaines de milliers de citoyens qui affluent dans les rassemblements anti-mondialisation mais ne sont pas prêts à servir de cobayes aux bricoleurs d’utopies obsolètes.

Le 2 janvier 04

Denis Collin

[1] Comme pour la première partie, nous partons des numéros 20 et 21 de la revue du MAUSS (éditions La Découverte)

[2] Revue du MAUSS, n°20, p.102

[3] op. cit. p.99

[4] Serge Latouche développe à nouveau ses idées dans le Monde Diplomatique de novembre 2003, sous le titre « Pour une société de décroissance ».

[5] Revue du MAUSS, n°20, page 81. Bush déclarait le 14 février 2002 : « parce qu’elle est la clef du progrès environnemental, parce qu’elle fournit les ressources permettant d’investir dans les technologies propres, la croissance est la solution, non le problème. » (Le Monde, 16 février 2002)

[6] Revue du MAUSS, n°20, p.88

[7] Il suffit de songer à la place de l’argent des maffias dans le développement de l’économie mondiale.

[8] Rosa Luxemburg considérait que la théorie de la catastrophe « finale » du mode de production capitaliste reposait sur l’incapacité d’une développement continu de l’accumulation capitaliste en raison du fait que cette accumulation n’est possible qu’il existe des secteurs non capitalistes qui puissent permettre de réaliser la plus-value produite dans le secteur capitaliste. La théorie de Rosa Luxemburg, bien que très discutable théoriquement, tient assez bien le choc de la vérification empirique.

[9] Voir Revue du MAUSS n°16, 2000, second semestre, L’autre socialisme, largement consacré à Malon, et le livre récent de Vincent Peillon, Pierre Leroux et le socialisme républicain, éditions « Le bord de l’eau », 2003.

[10] Serge Latouche fait remarquer ce syntagme est un véritable oxymore : voir L’oxymore de l’économie solidaire, revue du MAUSS n°21.

[11] Op. cit. p.145

[12] Pour une critique du livre de Latouche, Décoloniser l’imaginaire (Parangon, 2003), voir l’article de JF Collin in Cosmopolitiques n°5 : l’économie peut-elle être solidaire ?, éditions de l’Aube, 2003

[13] C’est sous ce titre que Bernard Cassen, ancien président d’ATTAC, retrace l’aventure du mouvement « altermondialiste ».

[14] Philosophe et théologien protestant, Jacques Ellul fut un théoricien de la non-violence et un des critiques les plus radicaux de la technologie et de la technoscience modernes.

[15] Voir Kant et la relecture qu’en fait Rawls. Voir aussi mon « Morale et Justice Sociale » (Seuil, 2001)

[16] http://utopie_critique.site.voila.fr/andreani_nm.pdf

[17] Revue du MAUSS, n°20, p.99

[18] Le « mauvais maître » : c’est le terme qu’employait la presse italienne pendant les années de plomb pour qualifier le professeur Negri inspirateur philosophique de l’opéraïsme. Une fois de plus, on pourrait méditer sur la facilité avec laquelle le gauchisme se reconvertit au service des dominants.

[19] Revue du MAUSS, n°20, p.79

[20] ibid.

[21] Sur la réhabilitation du populisme, voir Christopher Lasch, Le seul et vrai paradis, éditions « Climats » et le compte rendu détaillé de cet ouvrage sur http://perso.wanadoo.fr/denis.collin/Lasch.pdf .

[22] même si les élections de 2002 enregistrent un certain tassement de ce côté-là.

[23] Revue du MAUSS n°20, p.109

[24] Revue du MAUSS n°20, p.150

[25] il suffit d’avoir entendu Guy Mollet s’opposer à l’indépendance de l’Algérie au nom de l’internationalisme prolétarien pour être vacciné contre un certain verbiage « internationaliste ».

[26] Voir le livre de Quentin Skinner, Les fondements de la pensée politique moderne, Albin Michel, 2001, Bibliothèque « L’évolution de l’humanité ».

[27] Voir l’allégeance répétée de Raffarin au Vatican ou le rôle de Mme Chirac.

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Commentaires

Lien croisé par Anonyme le Mercredi 13/05/2009 à 19:06

Philosophie et politique - Sur le concept de communisme : "Si tu veux une analyse critique des thèses de Negri, tu peux lire le ch. 3 de mon Revive la République (Armand Colin, 2005) ou encore mon texte Altermondialisme ou internationalisme. "



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