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La réalité des choses

Par Denis Collin • Débat • Mercredi 29/08/2012 • 4 commentaires  • Lu 2901 fois • Version imprimable


J’ai eu soixante ans et je crois faire partie d’une des dernières générations qui ait cru à la révolution socialiste mondiale, qui ait vibré au récit de la prise du Palais d’Hiver et qui ait cherché dans le passé tumultueux de la lutte des classes des raisons de croire en l’avenir. La grande utopie forgée au XIXe siècle et « mise en œuvre » au XXe siècle s’est maintenant effondrée. Les jeunes générations, non seulement ne croient plus (ou ne craignent plus !) en l’avenir que nous attendions, mais elles ignorent aussi radicalement notre passé. La Commune de Paris est totalement inconnue et la Révolution d’Octobre est réduite à l’avènement du système totalitaire stalinien. Le mouvement ouvrier disparaît des livres d’histoire qui font de plus en plus ouvertement la propagande du système capitaliste, avec la même arrogance et le même mépris de la vérité que les manuels de l’ex-Union Soviétique…

 

« Tout ça n’empêche pas, Nicolas, qu’la Commune n’est pas morte » ? 

On ne chante presque plus les chansons de la Commune de Paris. Et il se pourrait bien que la Commune soit vraiment morte, exterminée par les camps staliniens ou maoïstes, par les Khmers Rouges et tant d’autres aussi méchants et de plus petit calibre.

Le 25 avril 1974, le mouvement des capitaines de l’Armée portugaise sembla initier une nouvelle phase de la révolution en Europe. Les conflits au sein des classes dominantes ouvraient à nouveau la voie aux dominés. En haut on jouait du violon et en bas on s’est mis à danser. La solution Spinola fut rapidement balayée sous la pression de l’action spontanée du peuple qui s’en prit à toutes les institutions salazaristes, démantela la police politique, la sinistre PIDE. Deux ans après, le retour à l’ordre et l’institution d’une démocratie « bourgeoise » ordinaire sonnaient la fin des espérances révolutionnaires. Le Portugal entrait dans l’Union Européenne et Soares, appuyé au début par une fraction des trotskystes (les lambertistes), organisait la transition. Fermez le ban.

La révolution en Europe, ce furent aussi les révolutions à l’Est et la disparition de l’URSS. Les uns eurent la larme à l’œil – pas seulement les vieux staliniens, mais aussi quelques variétés de trotskystes (LCR). D’autres – et j’en fus – se prirent à espérer que la disparation de ces régimes ouvrirait la voie à une renaissance du mouvement ouvrier en URSS et en Europe de l’Est et que seraient dégagés les obstacles à la formation d’un mouvement révolutionnaire dans toute l’Europe. Il n’en fut rien.

En Amérique Latine, les transformations politiques n’ont fait qu’accompagner la montée de capitalismes émergents (comme au Brésil) et nous avons eu affaire essentiellement à des mouvements par en haut, récupérant éventuellement un vaste mouvement de masse incapable de s’ouvrir seul une alternative politique (Argentine).

Dans les révolutions arabes, l’arrière-train plombé a eu tôt fait de venir fracasser la tête de ces mouvements conduits essentiellement par une jeunesse déjà éduquée mais vite mise sur la touche par un mouvement islamiste qui constitue aujourd’hui un des dangers majeurs pour l’avenir de l’Égypte, de la Tunisie, de la Lybie et d’autres pays demain. Comment ne pas avoir le haut-le-cœur devant les abominations perpétrées par les talibans, salafistes et autres canailles islamistes ? Comment la liberté a-t-elle pu être confisquée sous l’égide d’une religion qui se dit en français « Soumission » ?

On alléguera la campagne de Mélenchon qui aurait montré que demeuraient en France au moins des forces prêtes à se mobiliser pour une alternative radicale au système actuel. Ce serait encore une fois se leurrer lourdement. J’ai eu l’occasion de dire ce que je pensais de la politique du Front de Gauche et de son chef. Je n’y reviens pas. En un mot, il faut dire que Mélenchon nous a présenté non la révolution mais le spectacle de la révolution à destination des nostalgiques de la gauche d’antan, qui sont d’autant plus volontiers venus aux meetings qu’il s’agissait précisément seulement de meetings à grands effets oratoires mais nullement de la révolution elle-même.

Dans ces quelques exemples, cités rapidement, on peut lire la persistance de la résistance obstinée des hommes aux tyrannies et le souffle de la liberté. Mais en même temps, force est de constater que tout cela n’a débouché que sur de nouvelles formes de domination capitaliste – ceux qui entretiennent des illusions sur le caractère « populaire » des mouvements islamistes ou du nouveau caudillisme latino-américain sont des menteurs éhontés. On ne peut que répéter la phrase de Spinoza : les hommes combattent pour leur servitude comme s’il s’agissait de leur salut.

En finir avec les fausses explications

On doit évidemment s’interroger sur les politiques suivies par les dirigeants qui se prétendent les représentants des travailleurs et des classes populaires. Les critiques et les dénonciations ne manquent pas, souvent justes. Mais finalement elles ne fournissent aucune explication. Que les « masses » se laissent tromper, et tromper encore, par des dirigeants « traitres », vendus au capital, cela ne dit pas grand-chose de neuf sur ces dirigeants foncièrement conservateurs, foncièrement attachés au statu quo et dont l’analyse avait été faite dès le début du XXe siècle par Robert Michels dans son livre à relire sur Les partis politiques. Bon connaisseur de la social-démocratie allemande à laquelle il avait adhéré, Michels formule « la loi d’airain de l’oligarchie » qui entraîne toutes les organisations, petites ou grandes, révolutionnaires ou réformistes. Pourquoi la majorité se laisse-t-elle berner par cette minorité qui n’a d’autre objectif que de résoudre sa propre question sociale ?

Les vieilles théories de l’embourgeoisement de la classe ouvrière ne tiennent pas plus que les explications par la trahison de dirigeants. Ce ne sont pas les couches aisées du salariat qui se sont précipitées dans les bras de Sarkozy ou de Le Pen, mais les plus pauvres, les plus fragilisées, qui sont, en même temps les plus dépolitisées. Un jeune en classe préparatoire peut être séduit par Mélenchon. Les jeunes blancs « paumés », sans travail et sans grand avenir ont plus volontiers regardé du côté de Marine Le Pen.

En réalité, il faut faire un constat un peu attristant mais auquel on ne peut guère échapper : les classes subalternes ne peuvent guère jouer d’autre rôle politique que celui de masses de manœuvres. Dans la révolution française, les classes populaires ont aidé et poussé les nouvelles classes dirigeantes à se débarrasser des anciennes. Le mouvement ouvrier moderne n’a jamais fait autre chose. Dans Le cauchemar de , j’avais écrit : « Jamais aucune classe dominée dans l’histoire n’est devenue une classe dominante. Les esclaves ont pu s’insurger mais ils ne sont jamais parvenus à autre chose qu’à des insurrections sans lendemain. Significativement Spartacus n’avait pas d’autre projet que de quitter l’Italie, et non de renverser la domination de la classe des propriétaires et des marchands d’esclaves. Les paysans pauvres ont fait des jacqueries et celles-ci ont parfois couvert jusqu’au deux tiers du territoire français[1] mais c’est la bourgeoisie qui a conduit la révolution de 1789 – ou plutôt les bourgeoisies, la direction du processus passant d’une fraction à l’autre dans le mouvement de balancier qui va de 1789 à l’Empire. La classe ouvrière n’échappe pas à cette loi. Elle ne peut défendre sa place que dans un ”front de classes” où participent d’autres fractions des classes dominantes. finalement pensait que le problème allait se résoudre de lui-même par l’alliance du directeur d’usine jusqu’à l’ouvrier non qualifié. Mais cette perspective est purement spéculative. » J’ajoutais : « Il y a peut-être une contradiction logique dans tout cela : une classe dominée qui devient dominante n’est plus dominée. Cette superbe tautologie n’est pas si vide qu’elle en a l’air : quand une fraction de la classe ouvrière devient dominante, elle n’est plus une fraction de la classe ouvrière. Les permanents, les experts, les bureaucrates qui prétendent parler au nom de la classe ouvrière n’en sont plus membres quand bien même ils en seraient issus. Qu’il s’agisse des appareils des partis et des syndicats sociaux-démocrates (et assimilés) ou des bureaucrates des pays du socialisme réel, leurs positions sociales et leurs pouvoirs découlent de cette opération de prestidigitation : escamoter les ouvriers au nom du pouvoir politique de la classe ouvrière. En même temps, ces bureaucraties ne forment même pas une véritable dominante, mais seulement un succédané de classe dominante. C’est pourquoi l’URSS et les autres « pays socialistes » ont été le théâtre, officiellement de contre-révolutions sociales globalement non-violentes. Dans son excellent Underground, le cinéasteEmir Kusturica décrit un groupe de communistes résistants enfermés dans une cave pendant la guerre ; leurs dirigeants, la fin de la guerre venue, leur font croire que la guerre continue et ils vivent pendant trois décennies dans une vie héroïque inventée. Cette allégorie de la Yougoslavie, selon le metteur en scène, vaut pour le socialisme et le communisme du XXe siècle dans leur ensemble. »

Je n’ai rien à changer.

Retour en France

Revenons à la situation française d’aujourd’hui. On doit constater que Hollande et ses amis font exactement ce que l’on pouvait attendre : quelques changements cosmétiques – et encore … – et fondamentalement l’adaptation à la politique redéfinie par Sarkozy et Merkel. La raison en est assez facile à comprendre : le PS et ses alliés ne sont pas les représentants des ouvriers mais ceux d’une des fractions de l’élite dominante, l’autre fraction faisant bloc autour de l’UMP. Entre ces fractions, il y a des différences réelles : le PS représente les élites intellectuelles et les immigrés, alors que l’UMP s’appuie sur les élites financières et la bourgeoisie traditionnelle. Les analyses de Pierre Martin, notamment dans la revue Commentaire, ont bien mis en évidence cette structuration nouvelle de l’électorat, sa dispersion sociale et géographique et ses attitudes mentales.

Ces deux fractions de l’élite dirigeante ont un point commun : elles sont internationales dans leur fonctionnement, leur pensée, leurs liens personnels, professionnels et intellectuels. Le dirigeant socialiste a besoin des électeurs de la Corrèze ou de la Seine-Saint-Denis, mais son avenir est dans la « gouvernance mondiale ». Delors jadis, feu Strauss-Kahn, Lamy et bien d’autres ont montré qu’être socialiste n’est vraiment pas un handicap, bien au contraire, pour accéder aux strates dirigeantes de la nouvelle classe capitaliste transnationale analysée par Leslie Sklair dans son ouvrage, The Transnational Capitalist Class. Je me permets de reprendre ici ce que j’ai développé dans La longueur de la chaîne.

Sklair essaie de dégager les spécificités idéologiques ainsi que les liens entre individus et groupes qui font apparaître une telle classe, non seulement « en soi » mais aussi « pour soi ». Pour Sklair, cette dimension culturelle-idéologique est même essentielle et permet de comprendre la puissance et les capacités de résistance aux crises de cette classe capitaliste transnationale : « La première tâche culturelle-idéologique du capitalisme global est de s’assurer qu’un nombre de gens aussi grand que possible consomme autant que possible en inculquant en inculquant des croyances au sujet de la valeur intrinsèque de la consommation comme « chose bonne » et comportement clé d’une « vie bonne ». Ainsi (…) les capitaines d’industrie ont été renforcés par les capitaines de conscience. »[2]

Alors que le marxisme traditionnel considère l’idéologie comme simple « superstructure », concentrant ses traits sur « l’infrastructure », c’est-à-dire les rapports de production et les rapports de classe, Sklair souligne l’importance de la part des classes dominantes dans ce qu’on pourrait appeler « lutte idéologique » et dont l’objet n’est rien d’autre que la « colonisation des consciences ». Il y a là un phénomène nouveau : les classes capitalistes nationales gouvernaient chacune selon son propre naturel, et le faisaient en s’appuyant sur des idéologies différentes, voire franchement conflictuelles. Ainsi les classes dirigeantes allemandes et françaises au XIXe et au début du XXe siècle ont-elles usé de ressources idéologiques très différentes, parce qu’il s’agissait précisément de la lutte pour l’hégémonie en Europe. Ces contradictions entre puissances capitalistes en vue du partage du monde – une des caractéristiques essentielles de l’impérialisme selon Lénine – prennent aujourd’hui une place subordonnée : « pour le système capitaliste global, considéré comme un tout, ces luttes internes à la classe dominante sont moins importantes que ce qui lie les membres de cette classe tous ensemble, pris globalement, c’est-à-dire leur intérêt commun dans la protection de la propriété privée et les droits des individus privés de l’accumuler avec aussi peu d’interférences que possible. »[3]

Pour expliquer ce mécanisme par lequel un noyau restreint assure sa domination, Sklair fait appel au concept gramscien d’hégémonie. C’est un concept beaucoup utilisé, trop peut-être, mais Sklair n’a pas tort de l’employer puisque les idéologues des partis de cette nouvelle classe usent eux-mêmes de la référence à Gramsci. Que met-on sous ce terme d’hégémonie ? En fait deux choses : la bataille idéologique et une stratégie d’alliances de classes. Une classe dominante, en effet, ne peut dominer durablement par la force seule. Elle doit aussi bénéficier du consensus des dominés et pour cela elle doit s’efforcer que faire partager par la majorité ses vues générales, sa conception du monde autant que ses idées morales et ses perspectives à terme. Ce qui est élaboré dans les « think tanks », les clubs et les fondations plus ou moins discrètes doit ensuite irriguer l’ensemble du corps social, devenir le langage commun des grands médias, mais aussi de l’école et de tous les lieux où se forment les pensées de ceux qui vont devoir mettre en œuvre la politique décidée par les classes dirigeantes. Il faut ensuite que la classe dirigeante apparaisse comme porteuse des intérêts de couches beaucoup plus larges. Si la nation n’est plus le ciment de cette alliance de classes, il faut trouver d’autres thèmes mobilisateurs. Un certain cosmopolitisme sert de bagage commun aux milieux dirigeants et aux nouvelles classes intellectuelles qui se sont développées au cours des dernières décennies avec l’extension nouvelle qu’a prise le commerce mondial et les nouvelles technologies de l’information et de la communication. Ce cosmopolitisme est porteur d’idéaux moraux impeccables : il est hostile à toutes les discriminations qui pourraient empêcher un individu de réaliser ses ambitions, qu’il s’agisse de discriminations fondées sur le sexe, la couleur de la peau ou les orientations sexuelles. Mais ce refus des discriminations n’est que l’avers d’une médaille dont le revers est l’acceptation des inégalités. Ainsi, on peut voir des responsables politiques condamner le racisme ou les discriminations visant les homosexuels et, presque dans le même discours, s’en prendre aux idéaux égalitaristes de la révolution française qui auraient handicapé ce pays en sapant à la base la culture de la responsabilité. Le lien entre les deux faces du discours est clair : dès lors qu’il n’y a plus de discriminations (comme l’exige le cosmopolitisme mondialiste contemporain), les pauvres sont pauvres par leur propre faute, et, par conséquent les systèmes nationaux de solidarité n’ont plus de raison d’être, d’autant qu’ils se révèlent comme des freins au développement du seul stimulant du progrès qu’est la compétition. S’il n’y avait eu que le versant « libéralisme économique », la CCT n’aurait jamais pu asseoir sa domination. La « société du mont Pèlerin » de Friedrich Hayek, aussi intelligentes qu’aient pu être ses stratégies de pénétration des milieux politiques, n’aurait jamais pu l’emporter idéologiquement. C’est l’alliance avec une large couche des classes moyennes supérieures qui lui assure le succès, ces classes moyennes supérieures qui veulent, pour elles et pour leurs enfants, consolider les places acquises par ce qu’elles croient être leurs compétences.

Cette analyse nous permet de comprendre pourquoi le PS, par excellence le parti des « capitaines de conscience », peut parfaitement s’intégrer dans ce dispositif. Mais, du même coup, on voit qu’il n’y a aucune force politique sérieuse capable d’exprimer les intérêts sociaux et politiques des classes dominées. Si on veut faire œuvre utile, plutôt que de ressasser les mêmes poncifs révolutionnaires, il faudrait se pencher du côté de la théorie des élites. Et donc, de manière très machiavélienne, regarder la réalité en face, s’en tenir à la « realtà effettuale della cosa ».

"La réalité effective de la chose"

Il faut donc, pour commencer, se débarrasser du verbiage révolutionnaire, « radical », « vraiment à gauche » qui constitue aujourd’hui un véritable obstacle à la nécessaire lucidité que l’on doit avoir si l’on veut garder un sens à l’action politique. La « révolution citoyenne par les urnes » est une mauvaise blague. Par les urnes on peut réformer – éventuellement – mais ce n’est pas une révolution. La révolution intervient généralement sans que personne l’ait voulu et justement quand la vanité du recours aux urnes ou aux implorations adressées aux dirigeants éclate au grand jour, quand le désespoir finit par donner de l’énergie.

On doit également se garder de la tentation des révolutions exotiques : quand Mélenchon court chez Chavez pour se consoler de ses déboires à Hénin-Beaumont, on tombe dans le grotesque. La manière dont Mélenchon, les amis du « Grand Soir » ou ceux du « Monde Diplomatique » présentent Chavez fait immanquablement penser, mutatis mutandis, aux retours de Moscou des « amis de l’URSS » ou aux palinodies des maoïstes occidentaux de retour de Chine au moment de la « révolution culturelle »… Chavez, l’ami d’Assad, d’Ahmadinejad et d’autres tyrans de la même farine ! Comment peut-on prétendre redonner un espoir « révolutionnaire » en glorifiant ce caudillo dont les parents et amis militaires accaparent les richesses de la rente pétrolière sans avoir été capables de faire le moindre pas dans l’indépendance réelle de son pays ?  La gestion catastrophique de l’entreprise pétrolière d’État, PDVSA, vient de trouver un nouvel épisode dans l’explosion de la raffinerie d’Amuay. Hier c’était Cuba dont la réalité sinistre et les mensonges sont si bien montrés dans le beau livre de Leonardo Padura, L’homme qui aimait les chiens. Aujourd’hui Chavez … et demain qui ? La recherche des sauveurs suprêmes n’est que la marque de l’amour du pouvoir, l’amour de la domination.

Si l’on veut reconstruire une politique de l’émancipation, il convient également d’aller jusqu’au bout du bilan du stalinisme et du marxisme. Le stalinisme a été la création la plus monstrueuse du XXe siècle, pas seulement parce que ses horreurs se présentent comme un miroir des horreurs du nazisme et des guerres impérialistes, mais aussi et surtout parce qu’il repose sur un mensonge aux dimensions inégalables. Il n’y a pas que les camps, il n’y a pas que l’extermination de masse, il n’y a pas que la collectivisation et les purges, il y a les procès de Moscou et ces révolutionnaires qui se vautrent dans la fange et s’accusent des pires crimes tout en professant leur amour de leur bourreau. Tout cela fait que les partis qui ont soutenu ce système et l’ont mis en œuvre dans leurs propres rangs sont définitivement morts comme partis capables de rassembler des hommes et des femmes pour le combat émancipateur. L’échec de « Die Linke » en Allemagne est patent et c’est naturel : comment faire confiance aux résidus du SED, le parti-croupion d’Allemagne de l’Est, pour défendre les intérêts du peuple ? La décomposition du « communisme » italien est maintenant pratiquement arrivée à son terme et il ne reste plus que de vagues groupuscules plus ou moins nostalgiques du bon vieux temps et de l’affrontement des camps dans la « guerre froide ». Le grand « flop » du Front de Gauche en France procède sur le fond du même mouvement – même si les erreurs tactiques ont pu jouer. Le PCF est mort. Il perd toujours un peu plus d’élus à chaque élection et son influence réelle dans le pays est proche de zéro. Et c’est pourquoi l’aventure du Front de Gauche et de son initiateur le Parti de Gauche de Mélenchon est résolument sans lendemain.

Sur quoi faut-il s’appuyer ? Non sur les billevesées de gens qui rêvent du retour à la politique des années 60 et 70, non sur tous ces réformateurs du capitalisme, y compris tous les keynésiens déguisés en marxistes, mais sur l’analyse de la dynamique même du système dans lequel nous vivons. L’austérité ou la relance, c’est la même chose ! Le problème, c’est le mode de production capitaliste lui-même. Le noyau de ce système, c’est le capital et le capital n’existe qu’en se reproduisant sur une base élargie. Du capital qui ne s’accumule pas, du capital en « croissance zéro » n’est plus du capital ! Voilà le problème. J’ai eu l’occasion d’exposer les racines de la crise systémique dans mes derniers ouvrages et dans plusieurs articles de la Sociale. Je n’y reviens pas ici. Disons seulement que la croissance continue est impossible et la décroissance ou la croissance zéro le sont tout autant, la première parce qu’elle ruinera rapidement toute la planète, les deux autres parce qu’elles précipiteront dans la misère des centaines millions d’individus et que tout cela se terminera comme cela s’est toujours terminé, par des guerres.

Moishe Postone explique : « Le concept marxien de contradiction fondamentale du capitalisme est finalement celui d’une contradiction entre le potentiel des capacités générales de l’espèce qui se sont accumulées et leur forme aliénée existante en tant que constituée par la dialectique des deux dimensions du travail et du temps. La relation entre l’existant et son potentiel déterminé se trouve au cœur de la conception marxienne du possible dépassement du capitalisme. »[4] Dépassement du capitalisme : voilà le seul socle positif à partir duquel peut se développer une critique sérieuse de notre situation. La question des possibles doit être soulevée à nouveau parce qu’elle montre que les rapports sociaux fondés sur la marchandise sont devenus la principale menace pour l’existence de l’humanité, alors même qu’intellectuellement et scientifiquement nous devrions avoir les moyens d’une vie véritablement humaine. Se consacrer à ce travail et se donner le moyen de le faire connaître. Il n’y a rien de plus urgent. Ensuite, chacun peut prendre sa place dans la vie publique : la rigueur théorique ne conduit pas nécessairement au maximalisme ni au purisme en politique. En bon spinoziste, on doit toujours entre deux maux choisir le moindre et il ne s’agissait pas de se retirer sur l’Aventin en attendant la catastrophe mais de vivre de la vie commune en ayant les idées claires.

Le 30 août 2012
 
 


[1] Voir Boris Porchnev, Les soulèvements populaires en France au XVIIe siècle, Flammarion, 1972

[2]Op. cit. p.11

[3]L. Sklair, op. cit. p. 12

[4] M. Postone, Temps, travail et domination sociale, p.527

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Commentaires

Denis, Echange de point de vue mutuel : par Pierre Assante le Mercredi 29/08/2012 à 23:14

 Mercredi 29 août 2012

 

Dé-dogmatiser, pourchasser la re-dogmatisation, c’est nécessaire.

 

Pas au point de se jeter collectivement de la Tour Eiffel pour vérifier si la pesanteur existe ou pas.

 

C’est pourtant, dans un certain sens ce que nous proposent comme pensée politiquement correcte les penseurs médiatiques au service du modèle de société dominant, qui eux, sauf exception, se garderaient d’une telle expérience et expérimentent plutôt le confort et la richesse personnelle.

 

La chasse à la rationalité au nom de celle au dogmatisme est très à la mode, au point d’infiltrer jusqu’à saturation et neutraliser nos réactions par rapport à  l’usage de soi-même par les autres, ces autres qui détiennent les moyens et conditions matériels nous permettant de survivre en travaillant et de subvenir à nos besoins dont ils décident en outre du contenu.

 

Ils en décident justement à partir de cette pensée irrationnelle, de la perte de l’esprit critique qui en découle, lequel nous permettrait mieux de choisir entre ce qui est beau donc utile, et non ce qu’on nous présente à grand renfort de médias et de publicité comme beau, et qu’il faut accepter sous peine de se faire considérer comme marginal, "original", ce qui est la pire des situations de rejet par la société et les autres, tous les autres cette fois.

 

Oui, Marx est de retour, mais il a un grand chemin à faire pour que « s’infiltre » en sens inverse une autre vision anthropologique et son aboutissement naturel, la remise en cause du modèle actuel de production des biens nécessaires à la vie de l’humanité et des personnes la constituant : la construction mentale et matérielle collective d’un modèle correspondant aux besoins librement développés, entre autre celui du processus de la conscience humaine, qui est quand même devenu, pour l’humain, le besoin premier.

 

Pierre Assante, 29 août 2012

 

 


La valeur des choses par Pereira Nunes le Lundi 03/09/2012 à 19:46

« Les choses, comme disait Kant, on un prix, mais pas de valeur », j’ai lu quelque part. Le temps passe, le monde tourne comme il peut, chacun voyant la réalité de celui-ci avec les yeux qu’il a, sauf les aveugles comme dirait Brassens. Avant cet Eté nous avons essayé d'entre deux maux choisir le moindre, et voilà où nous en sommes. Nous avons pris ce qu’il y avait à prendre et nous voilà avec l’Etat PS. Les choses ont-elles vraiment changé ? Attendons un peu, nous dira-t-on. Cependant parmi nous, certains et j’en suis un, peuvent avoir l’impression que tout reste à faire, tout est à recommencer au regard des évènements des dernières semaines, des espoirs déjà déçus ici et là, des illusions encore et encore perdues. On nous dira que c’était à prévoir. Bien sûr, quoi qu’il arrive il y a toujours quelqu’un pour nous sortir du « Je l’avais bien dit, c’était couru d’avance etc, etc », comme si on avait jamais eu des doutes et des craintes, ou plus ou moins prévu la suite des élections.

 Retournés à nos chers études et à nos vies, plus perdus (ou retrouvés) que jamais parmi les concepts les signes les passions, les tendances et les errances de toute sorte on peut se demander par quel bout prendre la continuation des évènements, tellement la plote semble emmêlée. Oui, on va continuer à vivre la vie commune; d’ailleurs en avons-nous vraiment le choix ?


Lien croisé par Anonyme le Samedi 13/10/2012 à 17:44

LE PS OU LA GRANDE (dés)ILLUSION. : "LA RÉALITÉS DES CHOSES http://la-sociale.viabloga.com/news/la-realite-des-choses"


j'en ai 66 et je suis toujours aussi méchant! par berthierch le Vendredi 26/10/2012 à 18:47

va lire sur www.pouruneconstituante.fr
bien cordialement
berthier



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