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Vingtième anniversaire de sa disparition, ce que les laïques doivent à François Mitterand

Par Robert Duguet • Actualités • Lundi 11/01/2016 • 1 commentaire  • Lu 837 fois • Version imprimable


Issu d'une génération qui vient au socialisme par le combat laïque...

 

Nous sommes depuis quelques jours envahis par de nombreux articles ou documentaires télévisuels célébrant le vingtième anniversaire de la disparition de François Mitterand. J’appartiens à une génération venue au combat pour le socialisme après la grève générale de 1968. Issu d’une région, la Franche Comté, où l’église catholique à travers ses œuvres sociales – Action Catholique, mouvement Vie Nouvelle, syndicalisme chrétien reconverti dans la CFDT déconfessionnalisée – jouait à l’époque un rôle important. On se souviendra de la grève de Lipp en 1973 sous la direction de Charles Piaget, militant de l’ACO et de la CFDT. Une partie même de l’extrême gauche locale, PSU et même la toute nouvelle LCR, étaient constituée de militants issus de la gauche de l’église. La ville de Besançon qui restait ancrée avec Jean Minjoz dans la tradition de la vieille SFIO, après le départ en retraite de ce dernier, tombera dans l’escarcelle du courant rocardien du nouveau PS. Comme beaucoup de militants politiques, mon engagement s’est fondé sur une référence double au socialisme et à la défense de la laïcité de l’école et de l’état.

Laïcisme ? Laïcard ? Anticlérical primaire ? Attardé de la 3ème République ? Les noms d’oiseaux concernant un des principes fondateurs de l’émancipation de la pensée fusent. Aujourd’hui il faut s’excuser d’être laïque et anticlérical, c’est-à-dire hostile à la pénétration des églises dans l’espace public.

 

La loi Savary (1982-1984)

 

Le projet de loi Savary, élaboré dès 1982 et qui tombe définitivement dans les poubelles de l’histoire en juillet 1984, reposait sur une tentative d’accord avec la hiérarchie catholique, impliquant la création d’un grand service unifié laïc de l’éducation nationale, posé comme devant mettre fin au dualisme scolaire. Le préambule de la loi stipulait que la religion concourrait au service public et proposait ni plus ni moins l’intégration des collèges et lycées catholiques dans le service public, avec reconnaissance de leur caractère propre. La conséquence au niveau des personnels était que les enseignants des établissements catholiques seraient intégrés dans la fonction publique. La loi Savary aboutira à jeter les deux France dans la rue : toutes les associations dans la périphérie de l’église ainsi que les UNAPEL (parents d’élèves des écoles catholiques) mobiliseront leurs troupes avec beaucoup de détermination, évêques en tête, tandis que le mouvement laïque appelé par le CNAL (Comité National d’Action Laïque) se mobilisera mais de manière décentralisée et sur le mot d’ordre de service publique et laïque unifié parfaitement démobilisateur. La loi Savary, c’était ni plus ni moins, et ce que Michel Rocard en tant que premier ministre osera affirmer quelques années plus tard, régler la question laïque en généralisant à tout le territoire de la République le concordat réactionnaire d’Alsace Moselle qui nous vient des casques à pointe de Bismarck. Subventionner les écoles religieuses et fonctionnariser les ministres des différents cultes. Eins ! Zwei ! La loi Savary en aggravant les lois antilaïques précédentes remettait en cause l’article 2 de la constitution qui précisait que la République ne subventionne et ne salarie aucun culte. Cette affaire se conclura par une défaite majeure du mouvement laïque, et au-delà des principes sur lesquels aussi bien les confédérations ouvrières que les partis politiques de gauche étaient fondés, l’héritage de la grande révolution française, reprise par le mouvement ouvrier au XIXème siècle et prolongé par le combat pour une république sociale. L’église ne pouvait pas accepter, malgré les ouvertures inacceptables du gouvernement socialiste en sa direction, la fonctionnarisation se ses personnels, tout comme les laïques une démarche qui allait au-delà des lois antilaïques Debré-Guermeur portant sur le financement des écoles catholiques depuis 1962.

 

Un faisceau de forces politiques et syndicales qui ne défendent plus l'héritage du CNAL

 

Ce qui avait surpris les laïques et les militants, syndiqués ou membres de partis de gauche, c’était la brutalité de l’offensive. Rappelons que le gouvernement de Charles De Gaulle issu du coup d’état de 1958 s’attaque en 1960 à la question laïque à travers la loi Debré de financement de l’enseignement privé catholique. Le CNAL se constitue sur un texte de pétition rassemblant 10 millions de signatures, soit la quasi majorité du corps électoral, exigeant l’application du principe républicain : fonds publics à école publique, fonds privés à école privée. Un rassemblement de 500 000 personnes se tient à Vincennes en 1962 qui adresse un appel à la nation et qui légitime la création du CNAL. C’ est un cartel d’organisations dont la colonne vertébrale est le SNI (Syndicat National des Instituteurs) et la FEN (Fédération de l’Education Nationale). Il s’associe un certain nombre d’organisations qui le soutiennent dont les confédérations ouvrières (CGT et CGT-FO), partis politiques de gauche, certaines obédiences maçonniques. 

 

Toutefois une modification sur les positions de départ va s’opérer dans les années 1970. Le SNI et la FEN évoluent d’une position laïque, définie par le mot d’ordre portant sur l’attribution des fonds publics, vers le projet de création d’un grand service unifié laïque de l’éducation. Un faisceau de forces politiques et syndicales s’étaient disposées depuis 1970 sur la question laïque : le PCF a rompu depuis longtemps avec la laïcité, si tant est qu’il l’ait été un jour. Sa politique était passée en fonction des situations de la ligne ultragauche qui dénonce la social-démocratie comme l’alliée objectif de la droite ou du fascisme à l’alliance entre « celui qui croit au ciel et celui qui n’y croyait pas ». Dans le domaine scolaire le PC passera de même de la ligne gauchiste renvoyant dos à dos l’école catholique et l’école laïque bourgeoise à une laïcité ouverte. Le PC a à sa disposition dans le syndicalisme enseignant, rappelons que la FEN syndique à l’époque 500 000 fonctionnaires sur 800 000, un courant majoritaire dans quatre syndicats nationaux, dont surtout le SNES  (Syndicat de 80 000 personnels du second degré) ; il impulse le courant Unité et Action qui dans la décennie 1970-1980 est sur la ligne de la laïcité ouverte. Il critique le laïcisme de la majorité de la FEN, sous la direction de James Marangé. En 1972 se tient un colloque du CNAL qui voit s’élargir le cartel d’organisations soutenant le Comité : c’est alors que la CFDT et plusieurs composantes de la gauche de l’église y entrent. Et pour cause, le CNAL opère sa mutation par rapport à la ligne fondatrice. Mais le centre de cette évolution viendra avec la renaissance du Parti Socialiste à Epinay en 1970. François Mitterand en prend la direction sur la ligne de l’unification des deux cultures : celle qui vient du socialisme historique, espace qu’occupe en particulier le CERES de Jean Pierre Chevènement et celle qui vient des tenants du catholicisme social, accords directement pris avec les organisations de la gauche chrétienne (ACO, Vie Nouvelle…) Avec la SFIO sous la quatrième république des majorités se constituaient avec le MRP : c’est d’ailleurs dans ces jeux d’alliance qu’apparaissent les premières mesures antilaïques. Avec le parti d’Epinay le MRP s’installe dans le socialisme, il finira d’ailleurs par prendre définitivement le manche : Valls aujourd’hui envisage vraiment de constituer un parti qui efface toute référence à la social-démocratie, comme courant du mouvement ouvrier international.

 

Un président issu du Sillon de Marc Sangnier et des principes sociaux du Christianisme

 

Quelques mois avant la campagne électorale de 1981, François Mitterand publie un livre sous forme de dialogue dans lequel il développe l’ensemble de ses positions. Laissons-lui la parole sur la question de l’école et de la laïcité :

« Du fond de l'Église et du monde chrétien ressurgit l'appel initial. Le personnalisme d'Emmanuel Mounier acheva d'apporter au socialisme chrétien ses lettres de noblesse Un oncle, frère cadet de ma mère et mort à vingt ans, avait appartenu aux équipes de Sangnier. On m'avait élevé dans la piété de sa mémoire. J'entendais mes parents catholiques, et catholiques pratiquants, parler avec tristesse de cette Église si loin des humbles et pourtant qu'ils aimaient. La Bible a nourri mon enfance. Huit ans d'internat dans une école libre, à Saint Paul d'Angoulême, m'ont formé aux disciplines de l'esprit. Je ne m'en suis pas dépris. J'ai gardé mes attaches, mes goûts, et le souvenir de mes maîtres bienveillants et paisibles. Nul ne m'a lavé le cerveau. J'en suis sorti assez libre pour user de ma liberté. Comment après un tel apprentissage et quelque distance que j'aie prise avec lui, n'aurais-je pas été apte à comprendre qu'un socialiste avait le droit de croire en Dieu ! »

 

Le problème ne réside pas sur la question de croire ou ne pas croire, mais sur le fait que des organisations en tant que telle deviennent des forces de pénétration et de dénaturation d’un parti issu de la tradition social-démocrate. C’est très exactement ce qui s’est passé et cela a eu des conséquences désastreuses sur la question laïque.

 

Le 10 mai 1981 et ce qui s'en suivit

 

Bien sûr Mitterand n’est pas seul en responsabilité, il est aussi le produit des forces qui se sont exercé sur sa présidence. Le choix de Robert Chéramy, comme conseiller du président sur les problèmes de l’école, n’est pas anodin. C’est la direction de la FEN et son projet d’unification laïque. Mais Mitterand a la responsabilité principale : on lui doit la défaire laïque de 1984. Certes il y a eu des résistances dans la FEN, dans les confédérations ouvrières, dans les obédiences maçonniques, dans le PS, dans la gauche radicale : l’imposture du service unifié laïque a été épinglée par des secteurs militants.  L'intégration du privé dans un service laïc unifié c'était l'introduction en force du "caractère propre" des établissements dont le "projet d'établissement" inventé au même moment  était une première esquisse, mais qui connait dans le privé son expression la plus achevée. Ensuite la volonté d’intégration du confessionnel dans le public était une absurdité : nous avons été un certain nombre à considérer, comme Karl du reste, que l'enseignement privé avait le droit d'exister, mais évidemment sans recevoir le moindre financement public de l'Etat. Le mot d’ordre du CNAL à l’origine « Fonds publics à école publique, fonds privés à école privée » était la sagesse même. Il défendait les droits de l’Etat républicain de garder jalousement la main, comme dirait Victor Hugo, « sur les organes de la pensée publique », tout en défendant la liberté absolue de conscience, donc la liberté de pratiquer un culte particulier et de fonder ou développer des écoles religieuses qui sont financées par leurs coreligionnaires.

 

Lorsque Mitterand prend le pouvoir en mai 1981, Louis Mexandeau était le responsable de la délégation nationale éducation du PS : son orientation restait ancrée sur la perspective de l’abrogation des lois antilaïques. Le premier gouvernement Mitterand-Mauroy se constitue : Mexandeau se retrouve ministre des PTT. Qui aura la main sur la délégation nationale à l’éducation ? Jean Louis Piednoir, militant issu du SGEN-CFDT. Les dés étaient jetés ! Et lorsqu’Alain Savary entamera les premières négociations sur la ligne de son projet d’unification, violemment attaqué au parlement par les députés RPR, il répondra : « Je vous fais observer qu’après l’élection de François Mitterand, nous aurions pu abroger les lois antilaïques en une nuit et que nous ne l’avons pas fait. » On ne peut pas être plus clair ! En fait la loi Savary s’insérait dans un plan de « réforme » plus global de l’Etat, les nouvelles exigences du capitalisme impliquaient d’abandonner les formes républicaines de l’Etat. Gaston Defferre qui devait promouvoir la première loi de décentralisation administrative défendra jusqu’au bout la loi Savary, parce que de son point de vue elle s’insérait dans l’esprit global de la décentralisation. Quant à la hiérarchie catholique, Monseigneur Lustiger, alors archevêque de Paris, publiera durant l’été 1982 une contribution dans le Monde expliquant que la loi de décentralisation était conforme au principe de subsidiarité défendu depuis toujours par l’église.

 

Mélenchon... la continuité du mitterrandisme ?

 

Lors de ce vingtième anniversaire de la disparition du président défunt, voici les mitterrandolâtres qui nous reviennent et en particulier Jean Luc Mélenchon. Dans une vidéo présente aujourd’hui sur son blog intitulé « bilan raisonné de 1981 et de la présidence de François Mitterand » dans laquelle il est contraint de répondre à la question : le tournant de 1983 représente t’il une « trahison » par rapport à la politique mise en œuvre par la gauche en 1981. Il récuse la théorie dite de la trahison défendue par les polissons de l’extrême gauche  et explique : « Il n’y a pas de traitres, il n’y a que des gens qui tâtonnent ». Un peu court !

 

Nous pensons, en nous appuyant sur les faits et les citations, avoir suffisamment démontré que la trahison sur la question laïque vient de loin, qu’elle a vu s’impliquer un faisceau d’appareils  politiques et syndicaux depuis 1970 et qu’elle a abouti à une défaite majeure du mouvement laïque. Dans cet ensemble François Mitterand occupe une place centrale.

 

Les faits sont têtus, comme disait un barbichu célèbre!

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Commentaires

Lien croisé par Anonyme le Samedi 23/04/2016 à 02:14

Le journal de BORIS VICTOR : "Vingtième anniversaire de sa disparition, ce que les laïques doivent à François Mitterand - 11/01/16"



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