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Ni rire, ni pleurer, comprendre

Humanité, humanitarisme et politique

Par Denis COLLIN • Actualités • Lundi 07/09/2015 • 1 commentaire  • Lu 1710 fois • Version imprimable


La compassion envers la souffrance des hommes est un sentiment on ne peut plus louable. Sans un fondement moral, la politique se réduirait au pur cynisme des puissants. Mais la compassion ne doit pas nous aveugler. Bien au contraire,le sens de la fraternité humaine est exploité par les dirigeants du monde pour égarer l'opinion publique et effacer les traces de leurs forfaits. Ce qui se passe en ce moment avec la crise des réfugiés, en particulier après la publication de la photographie du cadavre du petit Aylan le montre à nouveau. D'un côté les "humanitaires" – et on trouve ici les "belles personnes" du showbizz qui montent à l'assaut au nom du "droit d'ingérence" alors que c'est précisément au nom de ce prétendu "droit d'ingérence" humanitaire qu'ont été menées les opérations militaires qui ont abouti au chaos actuel. D'un autre côté les exploiteurs des peurs battent la campagne contre la menace d'«invasion» que feraient courir les réfugiés et en appellent à la xénophobie et à l'égoïsme. (note A) Si l'émotion devant la photo d'un petit garçon noyé est naturelle -- seuls les cyniques ayant perdu tout sentiment humain peuvent s'en gausser -- l'émotion ne doit pas étouffer l'analyse politique et la déterminations des véritables coupables, les commanditaires des massacres et leurs assistants.

La cause immédiate de l'afflux de réfugiés est la guerre en Syrie et l'effondrement de l'Érythrée et de la Somalie. Dans les deux cas, des centaines de milliers d'hommes, de femmes et d'enfants fuient la guerre et les massacres et notamment les massacres perpétrés par les tueurs islamistes.
Or ces tueurs islamistes opèrent en presque totalement impunité parce qu'ils ont le soutien, actif ou passif, des grandes puissances et de leurs alliés des États du Golfe (Arabie Saoudite et Qatar en tête). Ces gens qui paient nos politiciens et achètent nos armes refusent absolument tout accueil de réfugiés: rien que de très naturel: ils ont armé les tueurs. La Turquie pilier de l'OTAN a relancé la guerre contre les Kurdes. Et Alain Marsaud a vendu la mèche en déclarant que l'État islamique était un facteur de stabilisation de la région. Grâce lui soit rendue pour sa franchise. On sait que l'administration américaine pense (et l'invasion de l'Irak en 2003 était le premier élément de cette stratégie) qu'il faut installer un "Sunnistan" sur les décombres de la Syrie et de l'Irak (Note B). C'est très exactement ce que fait Daech qui continue du reste de commercer, de vendre son pétrole, et de recevoir des armes.

Il y a, au-delà de la conjoncture, des causes structurelles qui renvoient au développement du capitalisme au stade actuel. Le mode de production capitaliste est mondial par nature. Toute limite lui semble un obstacle à détruire et c'est pourquoi les États-nations, qui étaient le cadre de son premier développement et de son affermissement, deviennent des obstacles à détruire, car, comme le disait , la lutte de classes, si elle est internationale dans son contenu, est nationale dans sa forme et c'est dans le cadre national que la résistance au capital peut s'organiser et s'affirmer. Le remodelage du Proche-Orient souhaité par les USA s'inscrit dans ce mouvement fondamental et l'exprime.
Il y a un second aspect. La "pax americana" est morte avant même d'avoir vécu. Les USA se donnent comme "destinée manifeste" d'être, à l'instar des ambitions de l'empire romain, un empire mondial ayant vocation de faire régner leur paix. Mais, pas plus que l'empire romain, l'empire américain n'y parviendra. Le superimpérialisme n'existe pas et n'existera jamais. Les différents groupes capitalistes ont tous leurs ambitions propres et aucun n'est décidé à se laisser plumer "à la loyale" au jeu de la libre concurrence. Une vieille puissance impériale comme la Russie n'a aucune envie de mourir. Sous le règne du poivrot Eltsine, les capitalistes occidentaux avaient tranquillement commencé à dépouiller la Russie et ils avaient cru que Poutine, qui était devenu le "bras droit" de Eltsine serait aussi facile à utiliser que son prédécesseur. Il n'en fut rien. Avec un art consommé de la dissimulation et une certaine "virtu" machiavélienne, Poutine tente de redonner à la Russie sa place sur l'arène mondiale. La Chine s'est transformée en atelier industriel du capitalisme mondial, à la grande satisfaction des capitalistes utilisant la concurrence de la main-d'oeuvre à bas coût de ce pays. Mais dialectiquement cela a contribué à l'émergence d'une nouvelle puissance, deuxième puissance économique mondiale, qui réclame elle aussi sa part dans le concert des grandes puissances. Il faut encore parler de l'enrichissement fabuleux des monarchies pétrolières ultra-réactionnaires (au premier rang desquelles l'Arabie Saoudite) qui jouent aussi leur propre jeu et ne se contentent plus d'être les fidèles alliés de l'Oncle Sam. La montée en puissance de la Turquie et l'ambition de Erdogan de ressusciter l'empire ottoman ajoutent encore à l'incertitude.

Si on veut prendre un peu de recul, on ne peut que constater que bouillonnent dans la marmite tous les ingrédients de la guerre, une guerre à laquelle se préparent les grandes puissances qui la voudraient limitée au théâtre du Proche et Moyen-Orient mais qui pourrait bien vite le déborder. La seconde guerre mondiale a été précédée de grandes vagues de réfugiés: Juifs fuyant l'Allemagne nazie, Espagnols fuyant Franco. Mutatis mutandis, nous pourrions bien voir dans la "crise des réfugiés" les prodromes de nouvelles conflagrations militaires. La lucidité et une vigilance de tous les instants s'imposent. 


Note A: La souveraineté du peuple n'a rien à voir à la xénophobie et le nationalisme qui sont les maladies de la nation. Une politique républicaine doit être une politique de paix et la paix n'est possible que si sont garantis les droits fondamentaux. L'asile ouvert aux persécutés fait partie de ces droits fondamentaux. Rappelons à ceux qui ont la mémoire courte que de très nombreux ressortissants d'Europe de l'Est ont été accueillis quand ils fuyaient la domination soviétique (parmi eux les parents de M. Sarkozy). Plus récemment, les "boat people" ont été secourus et de très nombreux Vietnamiens se sont installés dans notre pays à la suite d'une mobilisation où l'on avait vu pour l'occasion la réconciliation de Sartre et de Raymond Aron.
Enfin, il ne suffit pas de pleurer sur les chrétiens d'Orient. Il faut peut-être montrer un peu de générosité à ceux qui fuient leurs massacreurs.
Clarifions encore: R
efuser d'accueillir les réfugiés n'est pas un acte de souveraineté. Du reste les plus hostiles à l'accueil des réfugiés en Europe sont la Pologne, la Hongrie, la Slovaquie, les pays baltes ... qui sont aussi les plus soumis politiquement à Washington et ont été les fers de lance du soutien à la troïka contre les Grecs. Mme Merkel annonce que l'Allemagne est prête à accueillir 800.000 réfugiés. Elle n'a rien demandé à personne et définit souverainement -- ce qui est son droit et même son devoir -- la politique de l'Allemagne. Et du même coup elle envoie balader la politique des quotas prônée par Juncker et Hollande. Dans la crise actuelle, la France peut et doit faire tout son possible sans rien demander à personne -- d'autant que le gouvernement français de M. Sarkozy a sa part de responsabilité dans cette affaire, si on veut bien se souvenir de la destruction de l'État libyen. L'article de Jacques Cotta met utilement les choses au point.

Note B: Les USA sont pris dans une contradiction insurmontable. Le "Sunnistan" visait l'Iran. Mais comme ils songent à un changement d'alliance misant sur l'Iran comme pôle de stabilité, ils sont maintenant, comme toujours, empêtrés dans le chaos qu'ils ont produit. Les dirigeants d'Europe, eux, sont à la remorque d'une puissance vacillante et hésitante et n'ont pas le plus petit commencement d'une stratégie.

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Commentaires

Lien croisé par Anonyme le Samedi 03/10/2015 à 01:10

Le journal de BORIS VICTOR : La Sociale - Un bilan du lambertisme qui reste à f : "Ni rire, ni pleurer, comprendre - 07/09/15"



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