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Les chemins difficiles de l'émancipation. Réponse à Marcel Gauchet et quelques autres

Le dernier livre d'Yvon Quiniou (éditions Kimé)

Par la-sociale • Bibliothèque • Samedi 13/05/2017 • 0 commentaires  • Lu 543 fois • Version imprimable


Yvon Quiniou vient de publier un nouveau livre « Les chemins difficiles de l’émancipation. Réponse à Marcel Gauchet et quelques autres » (Kimé) qui, malheureusement ou heureusement, se fait l’écho, à un niveau théorique, d’une actualité nationale et mondiale marquée par domination du capitalisme sur les hommes. D’où la nécessité de la comprendre dans ses effets aliénants, pour d’en émanciper

 

Présentation de l’éditeur.

Yvon Quiniou, qui s’interroge depuis longtemps sur la condition désastreuse que le capitalisme impose à l’homme, analyse ici les diverses formes d’aliénation qu’il y subit : politique, sociale, économique, individuelle et historique ; et il insiste sur la difficulté qu’il y a à dépasser certaines d’entre elles, dans un processus pourtant souhaitable, voire impératif moralement, d’émancipation généralisée. Loin d’une emphase politique généreuse mais improductive, il en fait un examen précis, intransigeant mais lucide, à la lumière de mais au-delà de lui parfois, en étant attentif en particulier à l’aliénation individuelle et à ses diverses causes : l’exploitation bien sûr, mais aussi l’idéologie et la biographie individuelle, avec son poids psychologique propre, qui amènent l’homme à vouloir ce qui le mutile. Il récuse également, tout en les prenant en considération, les diverses versions d’une anthropologie pessimiste (Hobbes, Kant pour une part, Freud, Girard et, bien entendu Nietzsche) qui déclare impossible une large émancipation de l’homme lui permettant de réaliser ses potentialités et de maîtriser son aventure historique, au nom d’une nature « mauvaise » qui le condamnerait plus ou moins à un vivre-ensemble inhumain, dominé par l’aliénation. C’est aussi une manière de répondre au pessimisme subtil de Marcel Gauchet ou à la démission intellectuelle d’une certaine gauche et, tout en soulignant les difficultés concrètes de cette tâche, d’en maintenir l’exigence, hors de toute utopie.

Quelques extraits du livre.

Exploitation et aliénation (p. 34-35)

Point théorique décisif, le capitalisme n’est pas un feuilleté constitué de couches ou de niveaux de réalité indépendants les uns des autres (l’économique, le social, le politique, l’idéologique) ; au contraire, pour , et on le sait ou on devrait le savoir et ne pas le contester, l’infrastructure économique, liée elle-même à tel niveau de développement des forces productives matérielles, détermine les autres niveaux de la société, même si ce n’est pas d’une façon unilatérale puisque la superstructure (politique et idéologique) joue un rôle en retour sur l’infrastructure, lui-même déterminant même si c’est à un degré moindre, qui est un rôle de conservation surtout… mais aussi, parfois, de transformation. A quoi s’ajoute, bien sûr, le poids du passé (idées anciennes, formes de production persistantes, etc.) dont la prise en compte interdit elle aussi de voir dans cette conception de l’importance fondamentale de l’économie et de sa causalité dans l’histoire, un schéma sommaire ou réducteur comme on le prétend trop souvent. Par contre, en tenir compte résolument sur le plan de la méthode intellectuelle, c’est se donner le moyen de rendre intelligibles les effets d’aliénation que j’ai précédemment décrits : car ce sont précisément des effets, fussent-ils parfois lointains ou indirects, médiatisés par d’autres phénomènes, de cette exploitation économique dont les hommes, dans leur grande majorité, sont victimes. C’est dire que sur cette base, si on l’accepte pour une simple raison intellectuelle et un simple souci d’expliquer les choses, on pourra comprendre les diverses formes d’aliénation que les hommes subissent hors de l’économie en tant que conséquences de cette réalité économique. Comme l’indiquait Pierre Bourdieu, avec sa supérieure intelligence, « il y a des effets non-économiques de l’économie elle-même » et il citait par exemple ce qui se passe dans l’ordre du bonheur individuel ou collectif et que les économistes occultent délibérément en réifiant d’une manière illusoire et mensongère la réalité économique qu’il prétendent étudier objectivement et « scientifiquement »1. Or cet aspect-là de la réalité sociale, donc de l’aliénation multiple qu’elle comporte, aucune autre conception ne peut en rendre compte, même si on le regrette : ni la conception anthropologique libérale qui part de l’individu comme constituant originaire de la société, non constitué par elle, ni celle, parfois associée à la précédente, d’un libre arbitre métaphysique souverain, ni celle enfin, même s’il faudra y réfléchir davantage, d’une mauvaise nature de l’homme (méchanceté, égoïsme, agressivité, volonté de puissance, etc.). C’est l’exploitation qui aliène et non l’aliénation ou tel trait de l’homme qui exploite !

L’émancipation vis-à-vis de l’aliénation individuelle (p. 39-40)

C’est ici que nous rencontrons un sens précis et rigoureux de l’aliénation, qui touche indirectement à nombre d’aspects de celle-ci que nous avons signalés (politiques, sociaux, économiques) car il y était plus ou moins impliqué, mais qu’il nous faut indiquer explicitement : est aliéné anthropologiquement l’individu qui, du fait de son appartenance de classe, donc du fait de la domination et de l’exploitation qu’il subit, ne peut réaliser toutes ses potentialités de vie liées à ses capacités et besoins. Cela signifie concrètement qu’il est autre que ce qu’il pourrait ou aurait pu être dans d’autres conditions sociales, en l’occurrence et comme je l’ai déjà brièvement indiqué, moins ou pire, et qu’il est donc devenu pour une part étranger à lui-même : toute une dimension possible de son être a été appauvrie, sacrifiée, mutilée, annihilée. C’est la proposition de base, dont j’indiquerai les présupposés plus loin et les critiques qu’elle peut soulever. Mais j’ajoute tout de suite une seconde proposition, qui pare à une objection qu’on croit pouvoir faire quand on adhère à l’idée d’un sujet humain conscient et libre : l’individu aliéné ne sait pas qu’il l’est, ignorant les potentialités qui sont en lui et le déterminisme du milieu qui pèse sur lui, voire il désire être ce qu’il est concrètement, pour des raison diverses, y compris psychologiques, mais dont la première est le conditionnement idéologique dont il a été victime depuis l’enfance et qui lui faut appréhender son existence appauvrie soit comme un destin naturel, soit comme le résultat d’un libre choix. On voit donc tout de suite à quel point l’idéologie des dons ou celle, inverse pourtant, du libre arbitre jouent un rôle actif dans la méconnaissance de l’aliénation et donc dans son maintien. Un seul exemple suffira ici, pour l’instant, lié une actualité religieuse dramatique, celle du port du voile par les femmes musulmanes, avec toutes les formes d’aliénation qui les accompagnent dans leur vie quotidienne (domination par l’homme, absence d’autonomie, assignation à des taches inférieures, etc.). Car ce n’est pas là seulement un signe d’identité religieuse assumée comme une vision angélique voudrait nous le faire croire, mais bien, et du même mouvement puisque venant de cette même religion, la marque d’une oppression machiste exercée sur les femmes au sein de leur espace de vie et qui, au surplus, leur interdit d’exprimer leur féminité dans l’espace public. Or, on voit apparaître au sein d’une certaine gauche, théoriquement et politiquement irresponsable, l’idée que cette situation serait librement choisie, donc aussi revendiquée comme une différence permettant, dans les pays occidentaux, à une minorité opprimée de faire valoir son existence et de réagir à cette oppression. Dans les deux cas – libre choix, différentialisme –, on ignore le formidable et scandaleux conditionnement idéologique depuis la petite enfance2 qui a amené ces femmes à adhérer de l’intérieur et, en quelque sorte « d’elles-mêmes », à une situation d’aliénation qu’elles ignorent comme telle et l’on nie donc l’aliénation elle-même – attitude qui est proprement scandaleuse de la part de certains mouvements féministes et s’apparente, j’ose le dire, à un Munich de l’esprit3. Je donnerai d’autres exemples et facteurs explicatifs ensuite et je reviens à ma proposition de base.

Aliénation et malheur (p. 46-48)

Une conséquence s’ensuit, qui n’est pas seulement de l’ordre de la terminologie. Etant donnée la clôture sur soi de l’aliénation, il faut la distinguer du malheur qui est au cœur pourtant de la réflexion de Gauchet4. L’aliénation désigne bien un manque et, spécialement, comme l’indique Surya, « un moins à jouir », un manque de jouissances possibles auxquelles l’homme aliéné n’advient pas et qui pourraient faire son bonheur ; mais, on vient de le voir, il ne le sait pas et donc il n’en souffre pas, il n’est pas malheureux au sens strict de ce terme5. Car on ne souffre pas de l’absence d’une forme de jouissance, qui est une forme de bonheur, dont on ignore l’existence possible pour nous. La souffrance qui rend malheureux, dans ce registre, est inséparablement liée à un manque conscient, subjectivement vécu, alors que la situation d’aliénation ne nous présente qu’un manque objectif et ignoré, mesuré à l’aune d’une altérité, à savoir une vie autre et plus gratifiante méconnue du sujet… et il paraît difficile de parler de « malheur objectif », le malheur, jusqu’à preuve du contraire, relevant du sentiment, du ressenti, qui passe nécessairement par la conscience ! C’est bien pourquoi et à l’inverse, on peut être aliéné et heureux, heureux dans l’aliénation dès lors que notre vie coïncide, pour l’essentiel, avec une limitation « objective » – j’entends : effective subjectivement – de nos désirs conscients, par exemple, ou de l’exercice des seules capacités dont nous nous croyons porteurs. L’histoire illustre abondamment ce point avec l’aliénation féminine lorsque la femme a totalement intériorisé son statut imaginaire d’être inférieur à l’homme – ce qui fut le cas pendant des siècles : elle vivait dans une prison, mais qu’elle ne ressentait absolument pas comme telle et qui, dans les couches supérieures de la société, pouvait être « dorée ».

D’où le risque, lorsqu’on parle d’aliénation et surtout à celui ou celle qui en est victime, de paraître le juger à partir d’une norme extérieure à lui et méprisante à son égard et, par conséquent, le risque de le blesser. En ce sens, c’est bien l’aliénation elle-même qui rend difficile le processus d’émancipation, par le bonheur, relatif mais réel, qui peut l’accompagner et le refus, le cas échéant, de toute parole libératrice étrangère jugée insupportablement élitiste ou donneuse de leçon. Mais il y a le risque inverse, auquel cède la vision libérale : celui du renoncement à offrir aux êtres humains une vie meilleure que celle qu’ils connaissant sous le prétexte qu’ils n’en ont pas l’idée et que, de fait en quelque sorte, il y ont eux-mêmes renoncé ! Il est vrai que le discours libéral étant ce qu’il est, à savoir un discours lui-même aliéné intellectuellement, totalement ignorant de cette problématique de l’aliénation, il est lui aussi aliénant, redoublant et renforçant cette situation en la niant.

La multiplicité des causes de l’aliénation individuelle (p. 57- 61)

Nous sommes parti de l’idée que c’est bien l’exploitation économique du travail qui était la cause principale de l’aliénation individuelle des travailleurs, avec sa spécificité et son poids anthropologique. Mais avant d’envisager le dépassement de celle-ci, sur cette base donc, il faut absolument nuancer ce point de vue ou, plutôt, le complexifier pour ne pas risquer de passer à côté des autres facteurs qui s’ajoutent à l’exploitation, tout en étant parfois intriqués en elle, et auxquels il faudra remédier si l’on veut mener à bien l’émancipation en luttant contre tout ce qui s’oppose. Or deux autres dimensions de la causalité productrice de l’aliénation doivent être spécialement éclairées, sauf à verser dans un économisme étroit et insuffisamment opératoire : l’idéologie et la psychologie. Je voudrais les évoquer brièvement.

L’idéologie d’abord.

J’en ai déjà un peu parlé en montrant comment elle clôturait intellectuellement l’aliénation sur elle-même et donc l’alimentait dans les cas les plus forts, y compris en suscitant un bonheur fait de l’accord (imaginaire) avec soi-même. Elle remplit donc deux fonctions :

1 Elle occulte le phénomène, le rend inconscient, brisant toute velléité de le remettre en cause. C’est bien pourquoi il me paraît bien naïf de se satisfaire d’une société donnée en mettant en avant que ses membres ne se révoltent pas contre elle et en prétendant du coup, que, finalement, ils y sont heureux ! Rousseau lui-même, alors qu’il ne disposait pas du concept d’idéologie, avait eu l’intelligence de comprendre – à propos de l’esclavage, mais on peut étendre son propos – que « les esclaves perdent tout dans leurs fers, jusqu’au désir d’en sortir »6.

2 Mais les voies de l’idéologie, qui atteignent la conscience et la pervertissent, de facto, sont plus complexes et retorses que cela car, même s’il n’y pas de Sujet manipulateur central, omniscient et cynique derrière elle, il y a cependant des sujets qui jouent un rôle actif dans son élaboration et son déploiement et qui le font souvent en toute conscience7. Elles ne se réduisent pas au phénomène négatif de l’occultation, c’est-à-dire de l’ignorance imposée. Elles passent aussi par les diverses formes, positives elles, de la justification ou de la légitimation de ce qui est, à savoir de l’existence bornée des individus : soit par la religion qui justifie l’ordre social tel qu’il est en le rapportant à un projet divin inégalitaire et assignant aux individus leur place sociale, tout en prônant le mépris de leur vie sensible, donc sa mutilation8 ; soit par celle d’une nature, d’origine divine ou pas, d’essence biologique qui serait la cause des différences de statut social des individus, thèse qui fut défendue dans l’Antiquité par Aristote, lequel trouvait juste le rapport maître/esclave du fait de son enracinement dans les natures respectives de l’un et de l’autre9. Cette référence à la nature est reprise, sans le moindre recul critique scientifiquement informé, par le libéralisme contemporain tel que Hayek en fournit une illustration exemplaire10, quitte à se référer à un darwinisme social parfaitement faux selon lequel la victoire des forts sur les faibles dans le domaine animal serait transposable dans le domaine humain et expliquerait les inégalités sociales issues de la concurrence libérale : P. Tort a définitivement ruiné la validité de cette transposition11. Enfin et contradictoirement, plus ou moins, il y aurait aussi l’idée que les individus sont responsables, du fait de leur libre arbitre, de la situation sociale qui est la leur. Le libre arbitre n’est en rien la nature, mais peu importe : dans tous les cas l’idée que la société, du fait de l’exploitation économique, conditionne les individus et les aliène est, dans tous les cas et par principe, mise hors-jeu, masquée idéologiquement. On aperçoit ainsi la force des idées, qui ne sont pas seulement le reflet passif de la « détresse réelle » des hommes12, de leur aliénation socio-économique plus précisément, mais un élément fort et actif de sa reproduction par la justification illusoire qu’elles en fournissent et qui entraîne ceux qui la subissent à l’accepter, malgré tout ce qu’un théoricien critique peut en dire13.

Mais dans la réalité concrète les choses doivent être précisées. Car l’idéologie n’est pas un monde à part, existant dans une réalité distincte de l’infrastructure, quoique déterminée par elle, et que appelle la superstructure. Il faut savoir que cette « topique », à l’image de celle de Freud concernant la personnalité et y distinguant des instances, a une valeur d’abord méthodologique, nous permettant de distinguer intellectuellement ce qui est cause et ce qui est effet, et elle ne signifie en rien que ces deux plans de réalité soient séparés, qu’ils ne se rejoignent pas et que l’idéologie ne soit pas présente dans les rapports de travail, au cœur de l’infrastructure économique. Or, si c’est le cas, et c’est le cas, il faut se souvenir que parle d’idéologie dominante et non exclusive, ce qui implique qu’il y ait aussi une idéologie dominée, celle des dominés justement, aussi embryonnaire et confuse soit-elle, et il faut admettre qu’elle peut constituer et constitue réellement un espace de résistance à la domination de l’idéologie… dominante ! Suscitée par la souffrance au travail, par les luttes contre l’exploitation, alimentée et élaborée progressivement par les syndicats et les partis, elle empêche alors l’aliénation d’être totale et elle est donc un instrument de désaliénation potentielle. Une contre-épreuve nous en est fournie par ce qu’il se passe dans les petites entreprises où la syndicalisation est faible ou nulle : c’est là que l’acceptation idéologique des normes capitalistes de l’économie et du travail est la plus forte et c’est là, par conséquent, que le degré d’exploitation y est le plus grand : l’absence d’une contre-idéologie rend totalement aveugle à l’aliénation et la referme sur elle-même14. On retiendra donc l’idée que si la thèse de cette clôture sur soi de l’aliénation a été et est vraie dans beaucoup de cas, elle ne saurait être considérée comme vraie toujours ou absolument, et le processus d’émancipation pourra s’appuyer sur cet élément idéologique spontané ou sur cette faille dans l’aliénation de la conscience pour éviter qu’il soit perçu comme une libération apportée de l’extérieur par une instance syndicale ou politique s’auto-proclamant éclairée d’une manière autoritaire, voire méprisante15.

La psychologie, ensuite. Il faut l’intégrer à l’explication, contre un sociologisme sommaire, lié à l’économisme du même type, qui est porté à en faire abstraction. Ce qu’il faut retenir de toutes les analyses empiriques dont on dispose désormais, spécialement grâce l’apport majeur de Freud et de ses successeurs, c’est qu’entre la réalité sociale objective et le sujet individuel, s’interpose le milieu familial. Or celui-ci n’est pas seulement le porteur d’un conditionnement idéologique direct, transmettant l’idéologie dominante (comme à travers l’école, par exemple) – auquel cas on reviendrait à une variante familiale de l’influence sociale, donc à une variante du mécanisme strictement sociologique de l’influence du milieu dans laquelle la psychologie en tant que telle disparaîtrait. Il est le lieu de mécanismes affectifs spécifiques dans le cadre du rapport aux parents : identification à eux, intériorisation de leurs images et des modèles de vie qu’ils véhiculent, qui entraînent à désirer les imiter ou à répondre à leurs attentes pour ne pas perdre leur amour, etc. Or tout cela, même s’il peut avoir aussi un aspect dynamisant portant à l’autonomie, est d’abord un facteur d’hétéronomie, poussant le futur adulte dans des voies d’existence qui ne correspondent pas toujours à ses potentialités individuelles réelles et qui conduisent donc à l’aliéner, à le faire devenir autre et moins que ce qu’il pourrait être s’il était soustrait à ces mécanismes par une éducation délibérément orientée vers le libre choix de sa vie d’adulte16. Cela est d’autant plus dangereux que les adultes sont eux-mêmes aliénés, non conscients de l’origine sociale et familiale de leur propre personnalité et qu’ils peuvent transmettre leur propre aliénation à leurs enfants ! C’est sur cette base psychologique que fonctionne aussi la reproduction sociale des métiers ou professions – et donc des classes elles-mêmes : les enfants, sans qu’il y ait besoin d’une contrainte spécifique, vont adhérer à la voie professionnelle de leur père (ou de leur mère) sur la base d’une valorisation purement affective et, en cas de vie aliénée de leurs parents, vont reproduire l’aliénation sociale dont ceux-ci ont été victimes17 : l’enfant d’ouvrier devient ouvrier, l’enfant de paysan ou d’artisan devient paysan ou artisan, celui de commerçant devient commerçant, etc. Dans tous ces cas, il y a « imitation » passive et l’on ne peut pas dire que c’est le « moi » de l’enfant qui se réalise ! A l’inverse, c’est bien le « capital culturel » et donc « social » des privilégiés qui va se transmettre dans les classes privilégiées, maintenant la rigidité des rapports et des inégalités de classes… non sous la forme d’un seul conditionnement social mécanique mais aussi, j’y insiste, sur la base d’un conditionnement psycho-affectif dont j’ai indiqué sommairement les processus18. Gérard Mendel, dont l’œuvre est celle d’un psycho-sociologue tout entière centrée sur l’idée d’émancipation et qui débouche sur la notion d’« acte-pouvoir », c’est-à-dire sur l’idéal d’un individu ayant un pouvoir sur ses actes et qui, comme il le dit, « voit le bout de ses actes », aura su au contraire combiner approche sociologique et approche psychologique inspirée de la psychanalyse ; et dans ce contexte, il aura su indiquer que l’influence du milieu familial n’est pas d’abord positive, stimulante, mais infantilisante et donc aliénante : elle est un obstacle à l’autonomie, elle « nous tire en arrière » par le poids du schéma psycho-familial qu’elle comporte. Ici aussi, il faut le savoir, pour éviter, autant que possible, ces effets négatifs et peut-être envisager une autre construction du sujet que celle, familialiste, que nous avons connue longtemps19. Ce qui est sûr, en tout cas, c’est que la genèse de l’aliénation obéit à un déterminisme psychologique propre où l’inconscient familial joue un rôle, sans qu’on puisse pour autant séparer ce déterminisme de tout arrière-plan causal de la société, si l’on songe par exemple que la structure familiale change à travers l’histoire et donc ses effets sur l’homme aussi20.

 

1 Voir en particulier de lui, Vers une économie du bonheur, Contre-feux. C’est dire qu’il faut aussi interpeller l’idée de « science économique » car c’est une discipline largement idéologique et politique, malgré l’habillage mathématique dont elle se dote. Je rappelle que ne se réclamait pas d’une pareille « science » et que le sous-titre du Capital est « Critique de l’économie politique ».

2 Et parfois tout simplement la contrainte familiale ou conjugale !

3 Exemple de cette démission : un article du journal Le Monde (9 septembre 2016) où il est dit que « si il y a aliénation dans le port du foulard, elle est volontaire et fondée sur l’affirmation de soi » ! Ce propos, tenu par un directeur d’études à l’EHESS, est proprement ahurissant : il témoigne d’une inintelligence radicale du concept d’aliénation qui le retourne en son contraire et réussit à transformer en valeur ce qui doit être condamné et demande à l’être par son vocable même !

4 Je précise tout de suite que, de même que le bonheur peut désigner soit un état de satisfaction complète, soit une occurrence de plaisir ou de joie, le malheur désigne soit l’absence totale du premier état, soit l’absence de telle ou telle forme particulière de plaisir ou de joie.

5 Ce qui ne signifie en rien qu’il ne connaisse pas de souffrances par ailleurs, par exemple dans son travail du fait de l’exploitation !

6 Du contrat social, L.I, ch. 2. Voir aussi la même idée chez Spinoza, mais à propos de l’aliénation religieuse : « Les hommes combattent pour servitude comme s’il s’agissait de leur salut » (Traité théologico-politique, Préface)

7 Voir le combat idéologique en faveur du libéralisme que mènent régulièrement des responsables politiques de tous ordres lors des rencontres de Davos : ceux-ci savent parfaitement ce qu’ils font – ce qui relativise mon propos précédent. Quant aux médias, ils répercutent allègrement et constamment l’idéologie libérale. En toute innocence, c’est-à-dire en toute inconscience?

8 Voir la manière dont toutes les religions monothéistes affirment la supériorité de l’homme sur la femme, voulue par Dieu, méprisent la vie du corps et la sexualité, condamnent l’homosexualité, etc. Voir aussi, plus vigoureusement et sur un plan plus large, le fait qu’elles ont toutes cautionné les pouvoirs en place, les transformant plus ou moins en « théocraties », comme en France, avec l’idée d’une monarchie « de droit divin » ou encore dans les régimes musulmans dans lesquels la religion est directement politique et, en l’occurrence oppressive, totalitaire. Voir à ce sujet le chapitre sur dans ma Critique de la religion, La Ville brûle.

9 Voir La politique, I, 5, Vrin : pour les esclaves comparés aux maîtres et du seul fait de la nature, « demeurer dans l’esclavage est à la fois juste et bienfaisant ». A aucun moment Aristote n’envisage que ce soit le statut social et arbitraire de l’esclavage (un esclave est un prisonnier de guerre à l’origine) qui le rende « inférieur » ou apparemment inférieur au maître, y compris dans ses caractéristiques physiques. Comme l’adit Rousseau : « il prenait l’effet pour la cause ». Ainsi, ce n’est pas sa robustesse naturelle, éventuellement disgracieuse, qui le prédestine à être esclave, c’est parce qu’il est esclave et travaille manuellement, qu’il devient robuste, sinon disgracieux !

10 Voir Droit, législation et liberté, en 3 tomes, PUF et la longue analyse que je lui consacre dans la revue Actuel , n° 5, PUF, 1989. Le refus de parler d’aliénation se paie en plus, chez lui, d’une indifférence au malheur humain lié aux injustices sociales qui est assez scandaleuse.

11 Pour Darwin tel que Tort nous l’a décisivement expliqué à partir de La filiation de l’homme, l’évolution de la chaîne animale où règne la sélection naturelle et l’élimination des faibles par les forts dans la lutte pour la vie et l’adaptation au milieu, produit, avec l’arrivée de l’homme, la civilisation qui va progressivement s’opposer à cette sélection naturelle propre au monde animal, grâce, en particulier aux instincts sociaux, la sympathie et l’émergence de la morale. C’est celle-ci, avec le sens moral qu’elle suppose, qui nous permet de condamner le capitalisme et d’y voir un système foncièrement immoral, lequel, s’il repose sur les lois de la concurrence économique, ne saurait être considéré comme le prolongement naturel et donc normal, qu’on prétend indépassable, de la sélection naturelle chez les animaux. C’est oublier que l’ordre humain, tout en provenant de la nature, rompt progressivement avec elle et nous demande donc de construire une société qui s’oppose aux lois impitoyables de la nature d’avant l’homme. C’est ce que Tort a appelé « l’effet réversif de l’évolution ». Voir de lui, entres autres, L’effet Darwin, Seuil et mes contributions à Darwinisme et société (PUF) et à Pour Darwin (PUF). On ne saurait donc fonder les inégalités culturelles sur une nature antérieure et sous-jacente, la science même nous l’interdit. J’ajoute que Tort est un des rares penseurs à rappeler le rôle aliénant de l’idéologie dominante et à justifier une lutte instruite contre elle. Voir son dernier livre, remarquable de rigueur, Qu’est-ce que le matérialisme ?, Belin, 2016

12 , à propos de la religion, mais dont on mutile une fois de plus la signification de sa pensée, en oubliant ce que j’indique ensuite.

13 M. Gauchet, à nouveau, malgré toute sa bonne volonté, méconnaît ce rôle négatif de l’idéologie, y compris religieuse.

14 C’est le cas, en France, d’un département comme la Vendée.

15 On sait que Lénine, dans les conditions d’un processus révolutionnaire se développant dans un pays arriéré économiquement et culturellement, a théorisé l’idée que la conscience révolutionnaire de classe, anti-capitaliste, ne pouvait être apportée que de l’extérieur aux ouvriers par un parti politique éclairé et « savant ». Ce point de vue pouvait avoir sa justification à l’époque et peut continuer à l’avoir partiellement, mais tel quel il est lourd de dangers. En tout cas, ce n’est pas tout à fait ainsi que envisageait l’émancipation révolutionnaire, « mouvement spontané (ou autonome) de l’immense majorité » (Manifeste communiste, ch. I). Mais il ajoutait que, bien que les communistes ne formassent pas un « parti distinct », ils n’en constituaient pas moins « la fraction la plus résolue » et la plus éclairée théoriquement des partis ouvriers (ib., ch. II) capable d’entraîner les autres de ce fait. La spontanéité (ou l’autonomie) de la révolution n’exclut donc en rien la nécessité de la théorie et de la lutte contre les illusions idéologiques !

16 Plusieurs mouvements éducatifs contemporains s’orientent politiquement dans ce sens, faisant de l’éducation individuelle et scolaire un maillon décisif de l’émancipation : c’est le cas du mouvement Freinet, d’orientation libertaire, comme c’était le cas du GFEN (Groupe français d’éducation nouvelle) proche des communistes.

17 En tant qu’enseignant, j’en ai été le témoin direct, désolé et impuissant.

18 Ces formules de « capital culturel » et donc « social » sont de Bourdieu qui a su démontrer empiriquement comment s’effectue la reproduction sociale des rapports de domination, et donc, dans mon langage, de l’aliénation elle-même, dans de nombreux domaines, y compris celui de la culture esthétique. Voir de lui, en particulier, La reproduction (avec J.-C. Passeron) et La distinction. Mais malgré la force de ses analyses, il lui aura manqué d’intégrer pleinement la psychologie dans la reproduction de la domination.

19 Mendel, trop méconnu par les universitaires, y compris quand ils devraient se sentir concernés par ses travaux, est l’auteur d’une œuvre considérable. J’en retiens La société n’est pas une famille (La Découverte) et sa somme, L’acte est une aventure (La découverte, aussi). On lira aussi son entretien avec T. Andréani et moi-même dans la revue Actuel , n° 15 (PUF, 1994). Il y aborde précisément cet aspect régressif du conditionnement familial. On peut cependant lui opposer que ce conditionnement peut être également positif, constructif, ou que, dans certains cas, une révolte infantile peut être productive : voir Balzac dans son rapport conflictuel avec sa mère ! Et, après tout, sur un plan plus large, la révolte psychologique peut mener au désir de révolution politique. Sur cette dimension causale de l’enfance, voir plus bas, 3ème partie, à propos de Winnicott.

20 C’est l’originalité de Mendel que d’avoir voulu intégrer la psychanalyse à ses explications sans la couper de la perspective sociologique, donc sans verser dans le psychanalysme : ni sociologisme, ni psychologisme. On retiendra l’idée que si la psychologie n’est pas tout, elle n’est pas rien, y compris dans le champ de l’aliénation.

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