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À propos du sentiment national français

Quelques brèves et forcément schématiques remarques sur la naissance et le développement du sentiment national français.

Par René Merle • Débat • Mercredi 04/11/2009 • 0 commentaires  • Lu 1802 fois • Version imprimable


Plusieurs attitudes peuvent communément gêner la compréhension du phénomène :

- Comparer ce qui n’est pas comparable en traitant de la même façon le sentiment national tel qu’il est apparu chez nos voisins et tel qu’il est apparu chez nous [1].

- Inversement, considérer qu’en soi, « métaphysiquement », la France est un cas remarquable, exceptionnel, posée en exception-phare devant la communauté des Hommes…

- Traiter donc ce sentiment national en donnée éternelle, indépendante des circonstances historiques mouvantes.

- Se culpabiliser en pensant qu’analyser la genèse et le développement de ce sentiment risque de stériliser la façon dont est vécu, au présent, le patriotisme.

 

Le sentiment national français est une appartenance assumée  à une collectivité étatique : la France, pendant des siècles royale. Et ce sentiment perdure de la République à l’Empire, de la Monarchie restaurée au Second Empire, et enfin aux Républiques retrouvées…

Cette collectivité étatique n’est pas fondée au départ sur une communauté de langue. Les Rois de France conquièrent ou avalent (héritages, mariages) des états ou principautés où l’on ne parle pas français. Leur logique est celle de la conquête économique (croisades vers les riches terres du Sud), celle de l’accès aux espaces maritimes (Aquitaine et Normandie anglaises, Bretagne indépendante), celle de la formation d’un vaste glacis septentrional autour du royaume initial, face à l’Empire (Bourgogne, Champagne, Lorraine, Flandres..).

Problème : pourquoi les populations conquises n’ont-elles pas développé un sentiment anti-français ? Comment la Royauté a-t-elle gagné leur adhésion ? Sans doute pour les mêmes raisons qui assuraient la prégnance du pouvoir royal sur les terres originellement françaises : qui avait à gagner, qui avait à perdre à être sujet du Roi ? le pouvoir royal centralisateur, patiemment normalisateur en matière légale, judiciaire, fiscale, militaire, a permis à la paysannerie et aux bourgeois des villes de se dégager de la lourde tutelle féodale, et à un certain ordre de régner. Dans un pays déchiré de siècle en siècle par les guerres civiles, (jusqu’aux guerres de religion du XVIe siècle), le pouvoir royal fondera son affermissement sur cette adhésion populaire. Quitte, une fois l’aristocratie jugulée, à mettre au pas les libertés locales, et à accroître le poids fiscal sur la paysannerie.

Mais si, du treizième siècle (Bouvines) au quinzième (épopée de Jeanne d’Arc), et jusqu’à la pierre de touche de la résistance « nationale française » à l’invasion de Charles Quint d’une Provence fraîchement annexée (seizième siècle), les signes d’une adhésion populaire au pouvoir royal sont manifestes, ce même pouvoir n’inscrit pas ses ambitions dans le cadre aujourd’hui hexagonal. On peut en juger par les aventures italiennes du seizième siècle, où la royauté française, après l’héritage de la Maison d’Anjou (fin quinzième siècle) qui lui donne la Provence et Naples, n’aura de cesse d’accumuler les désastreuses interventions en Italie, pour assurer cet héritage.

Quand, à partir de la fin du seizième siècle, ce pouvoir royal est pleinement victorieux et peut mener à terme sa politique de centralisation, il ne l’accompagne pas d’une politique de « répression linguistique ». Le français du pouvoir a été imposé par François Ier comme seule langue de l’officialité, au détriment du latin devenu incompréhensible au plus grand nombre, et au détriment des parlers locaux (les « pays à idiome », comme on disait, regroupent la majorité de la population française). Au-delà des administrateurs et des notaires, personne n’est tenu de parler français, mais il est naturellement bon de le comprendre. D’où, pendant plus de deux siècles, un pays grandement en situation de diglossie.  Dans les « régions à idiome », les « élites » parlent français, mais aussi le dialecte. Mais que le peuple demeure à sa place, donc dans son idiome et son analphabétisme. Les « élites » assureront leur domination en lui traduisant, à leur façon, la parole descendante du pouvoir. La barrière de classe ne passe donc pas entre le français et l’idiome, puisque les « élites » sont bilingues. Elle passe par la maîtrise ou la non-maîtrise du français.

La situation change complètement avec la Révolution.

Il faut prendre la mesure de ce tremblement de terre qui a soulevé et rassemblé cet « agrégat de peuples désunis », comme disait Mirabeau de la France de l’Ancien Régime.

Aux actuels tenants d’une répétition mécanique de « La Marseillaise », on ne répètera jamais assez que ce chant de lutte a été apporté à Paris par les volontaires marseillais, dont la plupart maîtrisaient plus le provençal que le français, et que c’est au chant de « La Marseillaise » que les fédérés bretons, les fédérés marseillais, unis au peuple sans-culotte parisien, balayeront la Royauté en prenant le Palais des Tuileries.

Même si l’espérance n’a été que fugitive, même si la participation réelle du citoyen ne s’établira que parcimonieusement au long du XIXe siècle, les premières années révolutionnaires, dans les tumultes de leurs luttes de castes et de classes, ont donné au « peuple » la conscience de n’être pas « sujet », mais d’être moteur de la réalité nationale.

L’avènement du français national en découlera naturellement au plan administratif et politique : il ne s’agit plus, comme au XVIIIe siècle, d’une modeste progression du français dans les couches populaires par imitation des classes supérieures. Il s’agit d’assumer la dimension citoyenne. Comment faire la Loi, et encore plus comment faire parler la Loi, si on ne connaît pas la langue de la Loi…

On n’insistera d’ailleurs jamais assez sur le fait que, dans les tumultes révolutionnaires, et tout particulièrement lors de la crise fédéraliste déclenchée par les bourgeois girondins contre le centralisme montagnard, ou dans la terrible insurrection populaire vendéenne, les éventuelles revendications linguistiques des « régions à idiome » n’ont joué aucun rôle.

 

L’avènement du français découlera tout aussi naturellement de l’unification révolutionnaire du marché économique national, dont les conséquences apparaîtront dès l’Empire. Cette nécessité sera officialisée et stimulée par la décisive Loi Guizot sur l’enseignement (1833). Avec, par contre coup, l’apparition d’un véritable champ national de la lecture, de l’acculturation, de la circulation des textes et des idées…

 

Cette nation profondément transformée qui aborde la modernité du XIXe siècle est aux yeux de l’Europe et du monde méditerranéen une nation guerrière, violente et conquérante. On ne mesurera jamais assez les conséquences de la  transformation de la guerre de défense nationale et républicaine (levée en masse de 1793) en guerre de conquête la plus cynique et la plus brutale. De 1795 à 1814, cette confusion entre patriotisme et nationalisme conquérant marquera durablement une population dont la plupart des hommes, de gré ou de force, ont payé le « droit du sang » (et ont appris le français militaire qu’ils propageront à leur retour). Napoléon ne doutait pas que, dans son empire des 130 départements, Belges et Hollandais, Allemands et Piémontais, parleraient bientôt la langue de l’Empire civilisateur.  À cet égard, la conquête de l’Algérie, initiée en 1830 avec bien des anciens de la Grande Armée, plus qu’une aventure coloniale au sens moderne, me paraît être une continuation des guerres napoléoniennes de conquête « aux frontières ». D’autant que cette terrible conquête, longuement prolongée, rencontrera l’approbation unanime de tous les courants politiques de l’opinion française entre 1830 et 1870.

 

De cette unification économique initiée par la Révolution naîtra l’industrialisation moderne, et avec elle, une émigration de type nouveau. Relayant les traditionnelles émigrations intérieures vers les grandes cités (Alpins, Bretons, Limousins, etc), les nouvelles zones industrielles reçoivent un énorme afflux de populations étrangères. On sait dans quel climat de xénophobie (liée à la crainte de la concurrence sur le marché du travail), xénophobie souvent meurtrière (Aigues-Mortes, 1893) Italiens, Polonais, Belges, etc, ont découvert la République française. Mais ils ont découvert aussi des structures officielles d’intégration et d’ascenseur social (l’école laïque au premier chef) qui ont rendu inconditionnel leur attachement à la nouvelle patrie.

Dans ces décennies qui précèdent le conflit mondial de 1914-18, les socialistes français, en mettant légitimement en avant le concept d’internationalisme, ont grandement sous-estimé ce sentiment de patriotisme et de nationalisme mêlés qui fonde le républicanisme de la Belle Époque. Jusqu’à se rallier, eux aussi (y compris les plus anti-militaristes comme Hervé), au torrent populaire qui emporte tant de jeunes hommes partis, « fleur au fusil », défendre la France républicaine. Et qui ne reviendront jamais.

Considérant l’énormité et l’inutilité du massacre, bien des survivants (surréalistes, premiers communistes, anarchistes, etc.) rejetteront désormais un nationalisme dans lequel ils enclosent le patriotisme. Au lendemain du transfert de la dépouille de Jaurès au Panthéon, Paul Vaillant-Couturier stigmatisait dans « L’Humanité » (24 novembre 1924) [2]  « le drapeau tricolore dont on avait souillé le cercueil de l'Honnête Homme mort pour le prolétariat ». Mais quelque vingt ans après, combien de ces mêmes lecteurs de « L’Humanité » avaient payé de leur vie leur engagement sous le drapeau tricolore des F.T.P.F… Alors que tant de « Bons Français » de 1924 se retrouvaient dans la collaboration… Étrange époque que j’ai vécue enfant, où je n’ai jamais autant vu de drapeaux tricolores, où l’on nous faisait chanter à l’école « Maréchal nous voilà » au lever des couleurs,  où la Légion des combattants français contre le bolchévisme faisait (piteusement) flotter nos trois couleurs sur le front russe…

 

Ce bref rappel historique (parfaitement inconnu d’ailleurs du plus grand nombre) apparaîtra peut-être inopérant par rapport à la situation actuelle où le Pouvoir joue sur la peur et le rejet de l’Étranger pour se perpétuer. La donne et les mots (nationalisme, internationalisme) sont aujourd’hui complètement brouillés.

On ne s’étonne plus de voir se développer les sentiments communautaristes, au point qu’une partie de la population puisse affirmer, sans états d’âme, son attachement à deux patries.

Pour ne pas parler des « élites » complètement acquises au cosmopolitisme anglo-saxon, la « middle class » humaniste a rangé au placard des ringardises le sentiment national. Sans pour autant faire avancer d’un pas la situation réelle des populations immigrées, nos humanistes ont brandi le drapeau

black blanc beur, et laissé au Front National la flamme tricolore. Et, lors de la scandaleuse expulsion des trois Afghans, nos télévisions ne se sont pas fait faute de mettre en avant la banderole noire clamant « plus de patrie, plus de frontières, libre circulation… ». Que dire ?

Je ne changerai pas un mot aujourd’hui de ce que j’écrivais (« Vendémiaire », n°18, août 2005) à propos du référendum que la constitution européenne :

« Pour en finir avec "cette merde d’État-nation", votons OUI. Telle a été la contribution "théorique" de Toni Negri, ravissant en cela d’une caution "révolutionnaire" quelques organisations politiques autonomistes ou régionalistes dont le OUI (c’est-à-dire le NON à l’État-nation) se voulait "ethnique". Ainsi Negri balaie d’un choix qui se veut prophétique une réalité concrète dans laquelle se joue, en France peut-être bien plus qu’ailleurs depuis au moins deux siècles, la lutte des classes. Réalité concrète qui ne signifie certes pas réalité éternelle. Il suffit de relire le père . Mais pour l’heure, dans une situation concrète, réalité concrète dont il convient de rappeler la vertu opérationnelle.

Si les prolétaires n’ont pas de patrie, c’est bien pourtant dans le cadre de l’État-nation, (cristallisé aux temps modernes avec la montée en puissance de la bourgeoisie et du capitalisme et répondant aux nécessités de ces temps nouveaux) qu’ils ont mené des luttes aujourd’hui séculaires et obtenu des avancées sociales et politiques. Et affirmer cela n’est en rien trahir les espérances et les expériences de générations de travailleurs se posant au XIXe siècle, de façon très concrète, la question du fédéralisme et du communalisme dans son rapport à l’émancipation populaire.

Que les multinationales n’aient plus pour référence première l’état mais bien l’universalité de leur Empire ne fait guère de doute. Il n’en reste pas moins vrai que ces multinationales ont elles mêmes des bases "nationales", appuyées sur une classe politique très nationaliste (l’exemple des États-Unis en témoigne), et que ces bases "nationales" sont grosses d’un avenir d’affrontement, y compris guerrier. Nul doute que la construction européenne n’y soit confrontée. L’avenir nous dira, si par malheur elle aboutissait dans ses visées actuelles, quelles formes elle adopterait : super état nation impérialiste et néo-colonialiste à l’américaine, ou dissolution des structures étatiques dans un émiettement de petits et grands pouvoirs gigognes, nouveau Moyen Âge, sacrifiant le politique au nom du libre jeu des forces économiques. Dans le premier cas, ce sera tôt ou tard l’affrontement avec l’Empire américain, dans le second cas la main mise US sur la nouvelle structure. Dans les deux cas, le peuple aurait beaucoup à perdre, sinon tout.

Bilingue (français et occitan) autant par affectivité que par héritage, auteur et intervenant culturel en français comme en occitan, je m’en sens d’autant plus responsable pour dire, sans le moindre chauvinisme ou nationalisme français, que vouloir casser l’État-nation, c’est s’inscrire dans la stratégie impérialiste de soutien actuel à tous les autonomismes, à tous les séparatismes, et ce sur tous les continents, de l’Afrique désétatisée et tribalisée à l’Amérique du Sud bouillonnante de révolte, en passant par l’encerclement sur leurs confins de la Russie et de la Chine...

René Merle »

[1] - Fort sentiment d’appartenance nationale par « pesanteur » historique (Ecosse, Galles) ou par reconstitution d’histoire (Padanie) à une collectivité historique et linguistique, sans structure étatique. Ce qui peut, en situation de crise historique, déboucher sur l’amorce d’une structure étatique (Catalogne, Euskadi).

- Appartenance plus ou moins assumée à une collectivité étatique initialement multilingue : Belgique, Suisse.

- Appartenance plus ou moins assumée à une collectivité politique englobant progressivement l’ensemble des États participant, au delà des différences dialectales, d’une conscience linguistique commune (Allemagne, Italie).

 

[2]  On lira le texte complet sur le site :

http://la-brochure.over-blog.com/categorie-10766399.html

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