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La contre-révolution en marche

APRÈS LE VOTE DE LA LOI SUR LE TEMPS DE TRAVAIL

Par Denis Collin • Actualités • Jeudi 10/07/2008 • 0 commentaires  • Lu 1372 fois • Version imprimable


La succession des contre-réformes, la violence et le cynisme du gouvernement et de la classe dirigeante semblent avoir comme anesthésié notre peuple qui fait le gros dos, en attendant que ça passe ou même se résigne à tirer un trait sur les espérances anciennes. « Ça sera plus difficile, beaucoup plus difficile pour nos enfants que pour nous ! » : ce n’est plus un cri de désespoir, plus un appel à la révolte mais un constat amer d’un fait contre lequel on ne pourrait rien. Où sont passés ceux qui, par millions, se sont dressés en 1995 contre Juppé/Chirac ? Où sont passés ceux qui manifestaient contre le CPE ? Quand Sarkozy affirme de façon provocatrice que plus personne ne fait attention aux grèves, il faut bien reconnaître qu’il a raison !

 

Tout le monde est-il atteint donc par la sarkozite aiguë ? À l’évidence non : les sondages indiquent le mécontentement croissant des Français à l’égard d’un président pour lequel une forte minorité éprouvait déjà une aversion dont aucun autre président, de par le passé, n’avait été l’objet. Les élections municipales ont été également un désaveu clair de la politique suivie par Sarkozy et Fillon. Et il y a fort à parier que les prochaines élections (européennes, régionales) confirmeront ce verdict. Situation éminemment contradictoire donc qu’il faut tenter de comprendre.

La fin de la limitation légale de la durée du travail

À l’évidence, le coup le plus sérieux, la plus grosse défaite qu’ait subie le mouvement ouvrier depuis bien longtemps, c’est la loi, votée le 8 juillet par l’Assemblée nationale, qui d’un coup modifie et les règles de la représentativité des syndicats et la durée légale du travail.

La quasi-indifférence estivale, à peine entrecoupée de protestations « pour la forme » contraste avec la réalité de ce qui est en cause. Un commentateur avisé de France-Culture le soulignait dans le journal de 12h30, le 8 juillet, c’est une révolution ou une contre-révolution qui nous ramène avant 1841 ! En effet, la première loi française fixant une durée légale de la journée de travail est la loi de 1841 qui la fixe à 11 heures. Ensuite on limitera à six jours la semaine de travail. Puis la journée sera limitée à 8 heures en 1919 (sur six jours) et enfin en 1936 on aura les 40 heures avec deux semaines de congés payés, qui sera suivie par la 3e semaine sous le gouvernement de Mollet, la 4e après mai 68 et la 5e sous Mitterrand. L’habileté de Sarkozy - car c’est lui et lui seul qui a voulu cette loi - consiste à maintenir officiellement la semaine de 35 heures comme durée légale, mais au lieu d’être un plafond, les 35 heures deviennent un plancher. Comment cela se fait-il ? Tout simplement en déconstruisant la pyramide des normes (pour parler le langage des juristes). La doctrine juridique veut que le dernier mot appartienne à la loi (le code du travail) émanant de la volonté générale. Si la loi fixe la journée maximale de travail à 8 h, un accord de branche pour la porter à 7 h, mais pas à 9 ! Si l’accord de branche est 7 h, l’accord d’entreprise peut décider 6 h mais pas 8. Or la nouvelle loi inverse ce mécanisme. Le seul accord qui vaille et qui peut déroger à toutes les normes de niveau autrefois supérieur, c’est l’accord d’entreprise, une loi qui est évidemment décidée au nom de la liberté ! Si un patron qui n’a en face de lui aucun syndicat (sauf un syndicat maison, quelle que soit son étiquette), il a effectivement la liberté totale de faire travailler ses ouvriers 40, 45 ou 48 heures par semaine. Et l’ouvrier aurait la liberté de oui à son patron ou alors de s’inscrire à la soupe populaire...

Il faut comprendre comment on en est arrivé là. L’immédiat : une loi qui découle d’un accord signé par le MEDEF, la CGPME, la CGT et la CFDT qui modifie les règles de la représentativité syndicale. Cet accord vise à mettre en cause la représentativité nationale des grandes confédérations au profit de la représentativité locale. Il est la condition nécessaire pour que la suite - c’est-à-dire la négociation locale du temps de travail puisse être mis en œuvre. CGT, CFDT, patrons, médias, gouvernement : tous en chœur annoncent qu’une nouvelle ère vient de s’ouvrir dans les relations sociales. CFTC, FO, SUD marginalisés, les gens sérieux s’occupent des choses sérieuses et Thibault se voit dans le rôle de l’interlocuteur privilégié de Sarkozy. Patatras, Sarkozy avec une grande cohérence et une grande maestria bat le fer quand il est chaud. Il joint à l’accord sur la représentativité une loi qui liquide la limitation légale du temps de travail. Là-dessus Chérèque et Thibault crient à la trahison. Sarkozy apprécie lucidement ce qui s’est passé : la félonie des dirigeants de la CGT et de la CFDT les rend, à l’évidence, incapables de s’opposer à la félonie qu’il leur concocte. Les traîtres ne doivent pas s’étonner d’être payés de la seule monnaie qu’ils connaissent. Sans l’accord avec la CGT et la CFDT, Sarkozy n’aurait jamais pu jouer cette partie avec cette facilité.

Si on remonte un peu en arrière, on voit clairement que tout cela a été préparé de longue date. La possibilité d’accords locaux dérogeant au code de travail avait été introduite par une loi de 2004 à l’initiative de Fillon, alors ministre du travail. La pratique des accords d’entreprise pour la mise en œuvre de la loi des 35 heures a également préparé les esprits, les procédures qui vont être mises en œuvre maintenant. Le « gagnant/gagnant » cher à Martine Aubry qui a conduit à échanger les 35 heures contre la flexibilité, le gel des salaires et l’augmentation des cadences et l’annualisation. Si on remonte plus loin en arrière, on trouvera les « lois Auroux » de 1982, un « mélange d’humanisme chrétien et de calcul managérial, propre à la "Deuxième Gauche" », pour reprendre une expression du professeur de droit Alain Supiot. Ces lois sont les premières à véritablement mettre en œuvre ce qui était un des objectifs du gaullisme, fractionner le mouvement d’ensemble de la classe ouvrière en l’enfermant dans des négociations entreprise par entreprise, en enfermant les ouvriers dans un tête-à-tête avec leur patron, la « participation » servant de contrepartie à la mise en place de ces relations sociales corporatistes, au sens strict du terme.

Il y a un deuxième axe pour comprendre ce qui est en train de se passer. Et ce deuxième axe - deuxième ici dans l’ordre d’exposition mais sans doute premier dans l’ordre réel - et c’est l’axe européen. La liquidation de la durée légale du travail et le grand retour en arrière ne sont rien d’autre que la mise en conformité de loi française avec les principes de l’UE. Les différents pays européens se sont mis d’accord pour fixer la semaine de travail « normale » à 48 heures. Un patron français, soumis à la concurrence « libre et non faussée » de pays où la semaine de travail est de 48 heures est parfaitement fondé à considérer qu’en lui imposant les 35 heures on le contraint à se battre avec les mains attachées dans le dos ! Il y a, de ce point de vue, une certaine cohérence dans la politique de Sarkozy : si on accepte le cadre de l’UE, il faut en payer le prix. Si on ajoute à cela que, en 1994, la Grande-Bretagne avait obtenu « l’opt out », c’est-à-dire la possibilité d’échapper temporairement aux règles européennes (la semaine de travail pouvant alors être portée à 60 heures), que l’opt out qui devait s’éteindre a été prolongé en 2003 par l’arrivée des 10 PECO et que maintenant la commission envisage très sérieusement de généraliser cette exception, on voit clairement ce qu’est la logique européiste : destruction de toute protection sociale et régression barbare vers le capitalisme type XIXe siècle.

L’européisme est le principal ennemi de la démocratie et du mouvement ouvrier

À nouveau il faut faire un peu d’histoire récente. En1989, Bérégovoy met en place le « grand marché » et déréglemente les marchés financiers en Europe. En 1992, c’est le traité de Maastricht défendu de conserve par Mitterrand et Chirac, Emmanuelli et Sarkozy, Bayrou et Julien Dray, etc. En 2005, c’est le TCE défendu par Hollande et Chirac, Sarkozy et Bayrou, Le Duigou (secrétaire de la CGT) et Chérèque, etc. En 2008, c’est le traité de Lisbonne, défendu par les socialistes et Sarkozy, et ainsi de suite. Tous ces gens à un moment ou à un autre ont concouru à la mise en place de cette machinerie qui broie les droits protecteurs des salariés. Les molles protestations contre Sarkozy apparaissent comme des pitreries sinistres.

En réalité, depuis plus de vingt cinq ans, un coup en tirant à gauche, un coup en tirant à droite, les gouvernements successifs vont dans la même direction. Et les socialistes font exactement la même chose que la droite. Quand Mme Royal, candidate du PS, fait campagne sur le thème « le contrat plutôt que la loi », comment peut-elle se plaindre si Sarkozy la prenant au mot supprime la loi et la remplace par le contrat au niveau de l’entreprise, c’est-à-dire la « démocratie participative » ? Et ce qui les unit, c’est l’européisme, c’est-à-dire la stratégie concoctée par les puissances impérialistes décaties en vue de maintenir ce qui reste de leur puissance sur l’arène mondiale.

Europe et Amérique

Cependant, il faut se garder de prendre l’UE trop au sérieux. Pour une part l’UE, syndicats des capitalistes européens assistés d’une vaste couche de technocrates, d’intellectuels et de députés aussi médiocres que prétentieux, n’a pas de réalité substantielle. Ce qui fait l’Union européenne, c’est la soumission à l’empire américain. Là encore Sarkozy va jusqu’au bout, de manière cohérente, des exigences de l’UE. Le « livre blanc » sur la restructuration de la défense met en œuvre la stratégie de la défense commune européenne, laquelle est tout sauf une défense européenne puisqu’elle n’a aucune autonomie et que la seule alliance défensive en Europe s’appelle l’OTAN.

Disons le clairement : là encore Sarkozy vient de loin. Le sommet du G7 à Versailles en 1982 avait spectaculairement réaffirmé que Mitterrand n’avait aucune intention de contrarier Ronald Reagan. Nous avons ensuite le fameux discours de Mitterrand, en janvier 1983, devant les parlementaires allemands pour soutenir l’implantation des fusées américaines Pershing, prenant à contrepied l’opinion de gauche allemande. [1] Ensuite, en 1991, nous avons l’engagement de la France dans la coalition américaine lors de la première guerre du Golfe. Et personne ne peut jurer que si Jospin l’avait emporté en 2002, la France n’aurait pas rejoint la Pologne, l’Espagne et l’Italie dans le bourbier irakien.

Plusieurs socialistes s’en sont pris à l’allégeance de Sarkozy à l’égard de Washington. Mais le chef de la droite aurait pu à bon droit leur rétorquer : « de te fabula narratur », c’est de ton histoire qu’il s’agit, tant les liens entre la social-démocratie et l’impérialisme anglo-saxon sont anciens et profonds [2].

Même dans les détails (où se cache le diable)...

La décision de Sarkozy de supprimer la publicité à la télévision est sans conteste dictée par des considérations de copinage pour son ami Bouygues - les recettes publicitaires de France-Télévision devant se reporter sur la chaîne du roi du béton. Mais ces considérations ne sont peut-être pas les plus importantes. Il s’agit clairement, en privant les chaînes publiques de ressources propres, de renforcer et le poids du privé et le contrôle de l’État sur la télévision publique. Le mini-scandale provoqué par la décision de faire nommer le PDG de la télévision par le président de la république et non plus par le CSA prélude à la disparition pure et simple de cet organe.

Pourtant, là encore, la transformation de Sarkozy en super-diable n’est qu’une opération d’enfumage. La dislocation du service public de la télévision, entamée par Giscard qui fait éclater l’ORTF, est poursuivie par Mitterrand avec la création de la première chaîne privée, Canal Plus, une entreprise montée par l’ami du président, André Rousselet. La création de la « Cinq », une chaîne « strass et paillettes » de la pire espèce, confiée à Berlusconi (qui, à l’époque était l’ami du socialiste italien Craxi) vient compléter l’œuvre de la gauche en matière audiovisuelle.

Le gouvernement Jospin qui avait promis de mettre fin à la publicité dans le service public s’en est bien gardé et, sous la direction d’une fidèle mitterrandienne, Laure Adler, même France-Culture a été soumise à des critères d’audimat et a subi un début de « normalisation » pour la rendre conforme aux formatages de l’univers médiatique - par exemple par le remplacement des créations radiophoniques par des émissions de « débats » avec des journalistes des grands médias. Évidemment , à côté de la loi sur le temps de travail, la télé paraît secondaire. Mais le diable se cache dans les détails, dit le proverbe.

***

En conclusion, l’étranglement de la loi la plus fondamentale, celle de la limitation du temps de travail, est l’œuvre conjointe de la gauche et de la droite. La gauche a tissé la corde et noué le nœud que Sarkozy vient de passer autour du cou des salariés. considérait que la question centrale de l’affrontement capital/travail est précisément cette question de la limitation légale de la journée de travail [3] et ce n’est nullement un hasard si Sarkozy abroge la limitation légale du travail au moment où le PS dans sa nouvelle déclaration de principes renonce officiellement à toute référence non seulement à la lutte des classes, au socialisme, mais même à la défense des intérêts des travailleurs.


 : Le Capital - Livre I - Chapitre X - extrait

VII. La lutte pour la journée de travail normale.

(Texte extrait de http://www.marxists.org/francais/ma...

Contrecoup de la législation anglaise sur les autres pays. Le lecteur se souvient que l’objet spécial, le but réel de la production capitaliste, c’est la production d’une plus-value ou l’extorsion de travail extra, abstraction faite de tout changement dans le mode de production, provenant de la subordination du travail au capital. Il se souvient qu’au point de vue développé jusqu’ici, il n’y a que le travailleur indépendant, légalement émancipé, qui, en qualité de possesseur de marchandise, puisse passer contrat avec le capitaliste. Si dans notre esquisse historique nous avons donné un rôle important d’une part à l’industrie moderne, d’autre part au travail d’enfants et de personnes mineures physiquement et juridiquement, cette industrie n’était cependant pour nous qu’une sphère particulière, et ce travail qu’un exemple particulier de l’exploitation du travail. Cependant, sans empiéter sur les développements qui viendront plus tard, voici ce qui résulte du simple exposé des faits :

Premièrement, le penchant du capital à prolonger la journée de travail sans trêve ni merci, trouve d’abord à se satisfaire dans les industries révolutionnées par l’eau, la vapeur et la mécanique, dans les premières créations du mode de production moderne, telles que les filatures de coton, de laine, de lin et de soie. Les changements du mode matériel de production et les changements correspondants dans les rapports sociaux de production [1] sont la première cause de cette transgression démesurée qui réclame ensuite, pour lui faire équilibre, l’intervention sociale, laquelle, à son tour, limite et règle uniformément la journée de travail avec ses temps de repos légaux. Cette intervention ne se présente donc, pendant la première moitié du XIX° siècle, que comme législation exceptionnelle [2]. A peine avait-elle conquis ce terrain primitif du mode de production nouveau, il se trouva, sur ces entrefaites, que non seulement beaucoup d’autres branches de production étaient entrées dans le régime de fabrique proprement dit, mais encore que des manufactures avec un genre d’exploitation plus ou moins suranné, telles que les verreries, les poteries, etc., des métiers de vieille roche, tels que la boulangerie, et enfin même les travaux à l’établi disséminés çà et là, tels que celui du cloutier [3], étaient tombés dans le domaine de l’exploitation capitaliste, tout aussi bien que la fabrique elle-même. La législation fut donc forcée d’effacer peu à peu son caractère exceptionnel, ou de procéder, comme en Angleterre, suivant la casuistique romaine, déclarant, d’après sa convenance, que n’importe quelle maison où l’on travaille est une fabrique (factory [4]).

Secondement : l’histoire de la réglementation de la journée de travail dans quelques branches de la production, et, dans les autres branches, la lutte qui dure encore au sujet de cette réglementation, démontrent jusqu’à l’évidence que le travailleur isolé, le travailleur, en tant que vendeur « libre » de sa force de travail, succombe sans résistance possible, dès que la production capitaliste a atteint un certain degré. La création d’une journée de travail normale est par conséquent le résultat d’une guerre civile longue, opiniâtre et plus ou moins dissimulée entre la classe capitaliste et la classe ouvrière. La lutte ayant commencé dans le domaine de l’industrie moderne, elle devait par conséquent être déclarée d’abord dans la patrie même de cette industrie, l’Angleterre [5]. Les ouvriers manufacturiers anglais furent les premiers champions de la classe ouvrière moderne et leurs théoriciens furent les premiers qui attaquèrent la théorie du capital [6]. Aussi le philosophe manufacturier, le docteur Ure, déclare-t-il que c’est pour la classe ouvrière anglaise une honte ineffaçable d’avoir inscrit sur ses drapeaux « l’esclavage des lois de fabrique », tandis que le capital combattait virilement pour « la liberté pleine et entière du travail [7]. »

La France marche à pas lents sur les traces de l’Angleterre. Il lui faut la révolution de Février (1848) pour enfanter la loi des douze heures [8], bien plus défectueuse que son original anglais. Toutefois la méthode révolutionnaire française a aussi ses avantages particuliers. Elle dicte du même coup à tous les ateliers et à toutes les fabriques, sans distinction, une même limite de la journée de travail, tandis que la législation anglaise, cédant malgré elle à la pression des circonstances, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, prend toujours le meilleur chemin pour faire éclore toute une nichée de difficultés juridiques [9]. D’autre part, la loi française proclame, au nom des principes, ce qui n’est conquis en Angleterre qu’au nom des enfants, des mineurs et des femmes, et n’a été réclamé que depuis peu de temps à titre de droit universel [10].

Dans les Etats-Unis du nord de l’Amérique, toute velléité d’indépendance de la part des ouvriers est restée paralysée aussi longtemps que l’esclavage souillait une partie du sol de la République. Le travail sous peau blanche ne peut s’émanciper là où le travail sous peau noire est stigmatisé et flétri. Mais la mort de l’esclavage fit éclore immédiatement une vie nouvelle. Le premier fruit de la guerre fut l’agitation des huit heures, qui courut, avec les bottes de sept lieues de la locomotive, de l’océan Atlantique à l’océan Pacifique, depuis la Nouvelle-Angleterre jusqu’en Californie. Le congrès général des ouvriers à Baltimore (16 août 1866) fit la déclaration suivante :

« Le premier et le plus grand besoin du présent, pour délivrer le travail de ce pays de l’esclavage capitaliste, est la promulgation d’une loi d’après laquelle la journée de travail doit se composer de huit heures dans tous les Etats de l’Union américaine. Nous sommes décidés à mettre en oeuvre toutes nos forces jusqu’à ce que ce glorieux résultat soit atteint [11]. »

En même temps (au commencement de septembre 1866) le congrès de l’Association Internationale des Travailleurs, à Genève, sur la proposition du Conseil général de Londres, prenait une décision semblable : « Nous déclarons que la limitation de la journée de travail est la condition préalable sans laquelle tous les efforts en vue de l’émancipation doivent échouer. Nous proposons huit heures pour limite légale de la journée de travail. »

C’est ainsi que le mouvement de la classe ouvrière, né spontanément des deux côtés de l’Atlantique, des rapports mêmes de la production, sanctionne les paroles de l’inspecteur de fabrique anglais R. J. Saunders : « Il est impossible de faire un pas vers la réforme de la société, avec quelque espoir de réussite, si la journée de travail n’est pas d’abord limitée, et si la limitation prescrite n’est pas strictement et obligatoirement observée [12] . »

Notre travailleur, il faut l’avouer, sort de la serre chaude de la production autrement qu’il n’y est entré. Il s’était présenté sur le marché comme possesseur de la marchandise « force de travail », vis-à-vis de possesseurs d’autres marchandises, marchand en face de marchand. Le contrat par lequel il vendait sa force de travail semblait résulter d’un accord entre deux volontés libres, celle du vendeur et celle de l’acheteur. L’affaire une fois conclue, il se découvre qu’il n’était point « un agent libre » ; que le temps pour lequel il lui est permis de vendre sa force de travail est le temps pour lequel il est forcé de la vendre [13], et qu’en réalité le vampire qui le suce ne le lâche point tant qu’il lui reste un muscle, un nerf, une goutte de sang à exploiter [14]. Pour se défendre contre « le serpent de leurs tourments [15] », il faut que les ouvriers ne fassent plus qu’une tête et qu’un cœur ; que par un grand effort collectif, par une pression de classe, ils dressent une barrière infranchissable, un obstacle social qui leur interdise de se vendre au capital par « contrat libre », eux et leur progéniture, jusqu’à l’esclavage et la mort [16].

Le pompeux catalogue des « droits de l’homme » est ainsi remplacé par une modeste « grande charte » qui détermine légalement la journée de travail et « indique enfin clairement quand finit le temps que vend le travailleur, et quand commence le temps qui lui appartient [17] ». Quantum mutatus ab illo !


Notes

[1] « La conduite de chacune de ces classes (capitalistes et ouvriers) a été le résultat de la situation relative dans laquelle elles ont été placées. » (Reports, etc., for 31 st. oct. 1848, p.112.)

[2] « Deux conditions sont requises pour qu’une industrie soit sujette à être inspectée et que le travail puisse y être restreint ; il faut qu’on y fasse usage de la force d’eau ou de vapeur et qu’on y fabrique certains tissus spéciaux. » (Reports, etc., for 31 oct. 1864, p.8.)

[3] On trouve sur la situation de ce genre d’industrie de très nombreux renseignements dans les derniers rapports de la « Children’s employment commission ».

[4] « Les lois de la dernière session (1864) embrassent une foule d’industries dont les procédés sont très différents, et l’usage de la vapeur pour mettre en mouvement les machines n’est plus comme précédemment un des éléments nécessaires pour constituer ce que légalement on nomme une fabrique. » (Reports, etc., for 31 oct. 1864, p.8.)

[5] La Belgique, ce paradis du libéralisme continental, ne laisse voir aucune trace de ce mouvement. Même dans ses houillères et ses mines de métal, des travailleurs des deux sexes et de tout âge sont consommés avec une « liberté » complète, sans aucune limite de temps. Sur mille personnes employées il y a sept cent trente-trois hommes, quatre-vingt-huit femmes, cent trente-cinq garçons et quarante-quatre jeunes filles au-dessous de seize ans. Dans les hauts fourneaux sur mille également, il y a six cent quatre-vingt-huit hommes, cent quarante-neuf femmes, quatre- vingt-dix-huit garçons et quatre-vingt-cinq jeunes filles au-dessous de seize ans. Ajoutons à cela que le salaire est peu élevé en comparaison de l’exploitation énorme des forces de travail parvenues ou non à maturité ; il est par jour en moyenne de deux shillings huit pence pour hommes, un shilling huit pence pour femmes et deux shillings six pence pour les garçons. Aussi la Belgique a-t-elle en 1863, comparativement avec 1850, à peu près doublé la quantité et la valeur de son exportation de charbon, de fer, etc.

[6] Quand Robert Owen, immédiatement après les dix premières années de ce siècle, soutint théoriquement non seulement la nécessité d’une limitation de la journée de travail, mais encore établit réellement la journée de dix-heures dans sa fabrique de New-Lamark, on se moqua de cette innovation comme d’une utopie communiste. On persifla son « union du travail productif avec l’éducation des enfants », et les coopérations ouvrières qu’il appela le premier à la vie. Aujourd’hui la première de ces utopies est une loi de l’Etat, la seconde figure comme phrase officielle dans tous les Factory Acts, et la troisième va jusqu’à servir de manteau pour couvrir des manœuvres réactionnaires.

[7] Ure, trad. franc., Philosophie des manufactures. Paris, 1836, t. II, p.39, 40, 67, etc.

[8] Dans le compte rendu du congrès international de statistique tenu à Paris en 1855, il est dit entre autres que la loi française, qui restreint à douze heures la durée du travail quotidien dans les fabriques et les ateliers, n’établit pas d’heures fixes entre lesquelles ce travail doit s’accomplir. Ce n’est que pour le travail des enfants que la période entre 5 heures du matin et 9 heures du soir est prescrite. Aussi des fabricants usent-ils du droit que leur accorde ce fatal silence pour faire travailler sans interruption tous les jours, excepté peut-être le dimanche. Ils emploient pour cela deux séries différentes de travailleurs, dont aucune ne passe plus de douze heures à l’atelier ; mais l’ouvrage, dans l’établissement, dure jour et nuit. « La loi est satisfaite, mais l’humanité l’est-elle également ? » Outre l’influence destructrive du travail de nuit sur l’organisme humain, on y fait ressortir encore la fatale influence de la confusion pendant la nuit des deux sexes dans les mêmes ateliers très mal éclairés.

[9] « Dans mon district, par exemple, un même fabricant est, dans les mêmes établissements, blanchisseur et teinturier, et comme tel soumis à l’acte qui règle les blanchisseries et les teintureries de plus imprimeur, et comme tel soumis au « Printwork’s Act » ; enfin finisseur (finisher), et comme tel soumis au « Factory Act... » (Reports of M. Redgrave, dans Reports, etc., for 31 oct. 1861, p.20.) Après avoir énuméré les divers articles de ces lois et fait ressortir la complication qui en résulte, M. Redgrave ajoute : « On voit combien il doit être difficile d’assurer l’exécution de ces trois règlements parlementaires, s’il plait au fabricant d’éluder la loi. » Mais ce qui est assuré par là à MM. les juristes, ce sont les procès.

[10] Enfin les inspecteurs de fabrique se sentent le courage de dire : « Ces objections (du capital contre la limitation légale du temps de travail) doivent succomber devant le grand principe des droits du travail... Il y a un temps où le droit du patron sur le travail de son ouvrier cesse, et où celui-ci reprend possession de lui-même. » (Reports, etc., for 31 oct. 1862, p.54.)

[11] « Nous, les travailleurs de Dunkirk, déclarons que la longueur du temps de travail requise sous le système actuel est trop grande, et que, loin de laisser à l’ouvrier du temps pour se reposer et s’instruire, elle le plonge dans un état de servitude qui ne vaut guère mieux que l’esclavage (a condition of servitude but little better than slavery). C’est pourquoi nous décidons que huit heures suffisent pour une journée de travail et doivent être reconnues légalement comme suffisantes ; que nous appelons à notre secours la presse, ce puissant levier... et que nous considérons tous ceux qui nous refuseront cet appui comme ennemis de la réforme du travail et des droits du travailleur. » (Décisions des travailleurs de Dunkirk, Etat de New York, 1866).

[12] Reports, etc., for 31 oct. 1848, p.112.

[13] « Ces procédés (les manœuvres du capital, par exemple, de 1848 à 1850) ont fourni des preuves incontestables de la fausseté de l’assertion si souvent mise en avant, d’après laquelle les ouvriers n’ont pas besoin de protection, mais peuvent être considérés comme des agents libres dans la disposition de la seule propriété qu’ils possèdent, le travail de leurs mains et la sueur de leurs fronts. » (Reports, etc., for 30 th. april 1851, p.45.) (Le travail libre, si on peut l’appeler ainsi, même dans un pays libre, requiert le bras puissant de la loi pour le protéger. » (Reports, etc., for 31 oct. 1864, p.34.) « Permettre, est la même chose que forcer... de travailler quatorze heures par jour, avec ou sans repos. » (Reports, etc., for 30 th. april 1863, p.40.)

[14] Friedrich Engels, l.c., p.5.

[15] Paroles de Henri Heine.

[16] « Dans les branches d’industrie qui lui sont soumises, le bill des dix heures a sauvé les ouvriers d’une dégénérescence complète et a protégé tout ce qui regarde leur condition physique. » (Reports, etc., for 31 oct. 1849, p. 47-52). « Le capital (dans les fabriques) ne peut jamais entretenir les machines en mouvement au-delà d’une période de temps déterminée sans porter atteinte à la santé et à la moralité des ouvriers, et ceux-ci ne sont point en position de se protéger eux-mêmes. » (L c., p.8.) [17] « Un bienfait encore plus grand, c’est la distinction enfin clairement établie entre le temps propre de l’ouvrier et celui de son maître. L’ouvrier sait maintenant quand le temps qu’il a vendu finit, et quand commence celui qui lui appartient ; et cette connaissance le met à même de disposer d’avance de ses propres minutes suivant ses vues et projets. » (L.c., p.52.) « En constituant les ouvriers maîtres de leur propre temps, la législation manufacturière leur a donne une énergie morale qui les conduira un jour à la possession du pouvoir politique. »(L.c., p.47). Avec une ironie contenue et en termes très circonspects, les inspecteurs de fabrique donnent à entendre que la loi actuelle des dix heures n’a pas été sans avantages pour le capitaliste. Elle l’a délivré, jusqu’à un certain point, de cette brutalité naturelle qui lui venait de ce qu’il n’était qu’une simple personnification du capital et lui a octroyé quelque loisir pour sa propre éducation. Auparavant « le maître n’avait de temps que pour l’argent ; le serviteur que pour le travail ». (L.c., p 48.)


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