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Clearstream ou la crise du Régime

Par Jacques Cotta • Actualités • Lundi 15/05/2006 • 0 commentaires  • Lu 1091 fois • Version imprimable


Avec l’affaire « Clearstream », chaque jour nous offre son lot de nouvelles « révélations ». Sous nos yeux, une machine folle est en train de s’emballer. Ce déchaînement quotidien qui met en cause toutes les sphères de pouvoir révèle une crise profonde de la démocratie et de nos institutions. Aussi les gardes fous de la 5ème république sont entrés en action pour tenter d’étouffer un des scandales les plus graves qui n’ait jamais atteint le régime.

 

Cette pièce ne néglige ni la mise en scène, ni la montée dramatique, ni surtout le casting. Elle est réservée à des acteurs politiques et industriels de premier choix, donne libre cours à tous les coups bas et fait appel aux officines occultes dans la plus pure tradition de la 5ème république pour permettre à quelques hommes, clans et factions de s’affronter de toutes les façons possibles et imaginables dans le seul but de « tuer » l’autre pour l’emporter à l’élection présidentielle de 2007.

Prévarication à grande échelle

Cette affaire « Clearstream » liée à celle des frégates de Taiwan atteint des records dans le montant des commissions occultes versées ici ou là sans que la transparence ne permette de savoir exactement à qui, pour quel service rendu ou quelle promesse donnée.

Dans le dossier lui-même la modique somme de 900 millions d’euros est évoquée !

Jamais sans doute un coup tordu de la 5ème république n’avait mis en jeu de tels montants et mis en scène des personnalités de premier plan, représentants des oligarchies politiques et financières, engagées dans une lutte de pouvoir impitoyable.

L’enchaînement des faits montre bien les ramifications entre des sphères qui ne cessent par ailleurs de jurer leur grands dieux pour convaincre qu’elles sont indépendantes les unes des autres.

Au départ de l’affaire, Denis Robert, journaliste, obtient un listing qu’il cherche à vérifier. C’est ainsi qu’il entre en contact avec Imad Lahoud, informaticien d’un talent tel qu’il serait appointé par la DGSE. Les ingrédients de la manipulation sont en place.

L’industrie d’armement et quelques responsables proches de Jean Luc Lagardère occupant des postes de responsabilités à EADS se saisissent de l’affaire. D’autant qu’ils voient d’abord la possibilité d’instrumentaliser les fameux listings pour emporter une guerre de position bien engagée en France et au niveau européen dans leur secteur d’activité. Parmi eux, Jean-Louis Gergorin, un ami intime de Dominique Galouzeau de Villepin.

Sur fond de marché international d’armes, de gros sous et de commissions occultes, c’est ainsi que le premier ministre voit l’occasion rêvée de torpiller les ambitions du N°2 de son gouvernement, le ministre de l’intérieur Nicolas Sarkozy, autre premier rôle de choix dans cette représentation de coups tordus en tous genres. Victime évidente d’un « complot monté de toute pièce », Nicolas Sarkozy, quoiqu’il en dise, aurait été informé bien avant l’éclatement de l’affaire et ne se serait tu que pour attendre le meilleur moment d’exploiter à son tour ce coup foireux. Manipulation pour manipulation, le personnel de la 5ème république toutes tendances confondues s’en donne à cœur joie. C’est d’ailleurs le journaliste Stéphane Denis, voisin et petit cousin du général de la DGSE Philippe Rondot chargé d’enquêter, qui affirme avoir eu pour mission de confiance d’avertir le ministre de l’intérieur, ce qu’il aurait fait à deux reprises !

Désamorcer la bombe !

Dés lors, dans la plus pure tradition de la 5ème république, tous les efforts vont être déployés pour tenter d’étouffer l’affaire. Il faut pour cela casser le bras judiciaire qui pourrait avoir la prétention d’établir un soupçon de vérité. C’est ainsi que le juge chargé du dossier devient une cible de choix. D’autant qu’il s’agit de Van Ruymbeke, accusé de faire trembler sur ses bases le monde politique depuis plus de vingt ans.

La manœuvre est alors simple. Le ministre de la justice monte au créneau dans l’hémicycle pour s’inquiéter de l’entrevue que le juge Van Ruymbeke a eue hors son bureau avec un témoin clé. Du jour au lendemain il est mis sur le devant de la scène pour mieux être discrédité et disqualifié. Le conseil de la magistrature est saisi. Van Ruymbeke devient une affaire dans l’affaire, grossie au point si possible de faire oublier l’affaire elle-même ! Tel est le but de la manœuvre. Gommer l’implication réelle des hommes politiques du régime, les assauts contre la démocratie, les détournement de fonds, les commissions occultes, les guerres industrielles en France et au niveau européen, pour mettre une fois pour toutes une chape de plomb sur ce qui s’avère être un des plus gros scandales de la 5ème république.

Gommer jusqu’à la présence du chef de l’état dans cette affaire, lui qui aurait orchestré la manœuvre contre le ministre de l’intérieur aux côtés du premier ministre, selon les aveux de l’enquêteur de la DGSE. Le chef de l’état dont on apprend, au détour d’une révélation sur les commissions et les gros sous, qu’il aurait alimenté à l’époque un compte au Japon de quelques 300 millions de francs, histoire de faire rougir tous ceux qui avaient osé s’insurger des quelques dizaines de millions évoquées pour financer des frais de bouche réputés.

Dans cette histoire dont nul n’est épargné, ce sont les pires remugles de la 5ème république qui reviennent à la surface. Evidemment, les démentis de toute sorte foisonnent avant d’être eux-mêmes démentis par quelques éléments indiscutables, rendant pathétique la défense qui s’exprime au sommet de l’Etat. C’est bien un nouveau coup tordu tel que la 5ème république a su en fomenter de célèbres dans son histoire qui se déroule grandeur nature sous nos yeux.

La tradition est respectée

Clearstream fait suite en effet à une longue liste dont les éléments ont en commun une volonté d’étouffement de la part du sommet de l’état. Quelques chapitres seulement -Auriol, Ben Barka, Boulin, etc....- permettent de rappeler le caractère mafieux de la 5ème République, « la république des copains et des coquins ».

- > L’affaire d’Auriol par exemple qui illustre à merveille l’efficacité des « réseaux parallèles » pour récupérer argent, document, ou dossiers compromettants. La tuerie d’Auriol donc -la famille entière d’un gendarme, responsable local du SAC, retrouvée sauvagement liquidée dans un mas provençal- scelle le sort du Service d’Action Civique, initialement service d’ordre du mouvement gaulliste au sortir de la guerre, qui se survit jusqu’à sa dissolution dans les années 70 - 80 comme une véritable police parallèle, regroupement de barbouzes, de truands, de mafieux, d’hommes de main, dotés souvent de fausses vraies cartes de police, d’armes de poing, et d’une impunité judiciaire pratiquement totale, placés sous la responsabilité de ministres de premier plan de la 5ème république.

- > Avec l’affaire Ben Barka, c’est la coopération internationale qui se trouve placée sous la direction des mêmes réseaux, des mêmes barbouzes au service des « coups tordus » de la 5ème république. L’enlèvement du leader marocain en plein cœur de Paris devant la brasserie Lipp dans le quartier latin, puis son assassinat, mettent sous les feux de la rampe, outre les Bernier, Figon, Lopez ou Boucheseiche, outre les policiers en exercice membres du SAC, les truands et tueurs de la pègre qui prêtent la main, quelques personnalités de premier plan dont le ministre de l’intérieur de l’époque Roger Frey et le Premier ministre du général De Gaulle Georges Pompidou.

- > L’affaire Clearstream s’inscrit dans cette longue liste faite aussi de « l’affaire Chalandon », ministre du général De gaulle dans les années 70, l’homme des « chalandonnettes » qui auront eu raison des économies de cadres nouveaux accédants à la propriété.

- > Clearstream est dans la lignée des « avions renifleurs », gigantesque escroquerie portant sur plus de 100 millions de francs, organisée au dépens d’Elf qui met en scène à nouveau Albin Chalandon, alors directeur de l’entreprise publique mais aussi un agent du SDECE, quelques éminences de l’église catholique, sans oublier Raymond Barre, le premier ministre du président de la 5ème république de l’époque Giscard d’Estaing.

- > Clearstream est du calibre de l’affaire Boulin, gaulliste « suicidé » alors qu’il est pressenti pour devenir premier ministre du président Giscard d’Estaing dans les années 80. Accusé d’avoir bénéficié de quelques avantages immobiliers, il réplique avoir « l’âme et la conscience tranquille » et « avoir été exemplaire ». Sur les ondes radiophonique, il ajoute même : « Peut-être encore plus que vous ne le pensez, parce qu’il y a des choses que je ne peux pas dire ici... »... Et qu’il ne dira jamais puisque noyé dans l’étang du Rompu, au plein cœur de la forêt de Rambouillet, à cinq mètres de la berge, suicidé dans une mare de 50 cm de profondeur.

- > Plus récemment encore, dans la catégorie « Clearstream », l’affaire Shuller ou Halphen...

La liste est longue des exactions et coups foireux en tout genre de la 5ème république dans laquelle s’inscrit le scandale qui aujourd’hui nous occupe.

C’est la 5ème république qui permet ça !

Clearstream, comme toutes les autres affaires mafieuses de la 5ème république, n’est rendue possible que par l’opacité inscrite dans le fonctionnement même de nos institutions. Tout se déroule sur un mode totalement antidémocratique, au service d’un clan, dans un régime d’irresponsabilité absolue.

Une fois élu, le président opère comme il l’entend, sans n’avoir plus aucun compte à rendre à quiconque. Il nomme le premier ministre, jouit d’un gouvernement responsable devant lui seul, la représentation populaire n’ayant pour seul rôle que de servir d’alibi à ce fonctionnement autocratique.

Les institutions bonapartistes de la 5ème république interdisent au peuple de peser, d’exister, de se faire entendre, d’être représenté. Quel meilleur exemple que les élections présidentielles en 2002 ne laissant comme seul choix possible au deuxième tour que Chirac face à Le Pen, contre toute considération des aspirations réelles du pays.

L’antagonisme sur le terrain social, avec les mobilisations massives contre le CPE, ont à nouveau exposé cette réalité en toute clarté : Un président donneur d’ordre au parlement, un gouvernement aux abonnés absents, un premier ministre chef de conciliabules avec le président pour manœuvrer contre le peuple, une représentation populaire inexistante face à un président décideur de droit divin !

Hier avec le CPE, aujourd’hui avec Clearstream, la panique s’est emparée des milieux dirigeants, chacun cherchant comment sauver sa peau alors que le système risque bien de sombrer et que tous les efforts semblent converger pour le sauver.

Démocratie, souveraineté populaire, et république sociale

La volonté d’occuper les postes de pouvoir cadenassés par un président tout puissant au service d’un clan permet une fantastique débauche d’énergie du personnel politique au détriment des intérêts immédiats de la société et des principes élémentaires de la démocratie.

A un an des élections présidentielles, nul ne parle du programme. Nul des mesures à mettre en œuvre pour répondre à la volonté populaire qui s’est exprimée le 29 mai en votant NON au référendum portant sur le traité constitutionnel européen. A croire que les élections présidentielles rendent fous, c’est la place qui semble compter avant toute autre considération.

Il faut pourtant être aveugle pour ne pas voir avec Clearstream, nouveau soubresaut de la 5ème république, que les institutions arrivent à bout de souffle et que leur survivance ne peut se faire qu’au détriment des principes élémentaires de la démocratie et de la République. Mais que valent ces principes pour cette multitude de candidats qui à gauche notamment substituent la lutte des places à la lutte des classes, tournant le dos au peuple dont la souveraineté est bafouée après le vote du 29 mai.

Pour se consoler, les prétendants au poste suprême affirment que la stabilité de la 5ème république s’opposerait aux incertitudes d’un régime parlementaire. Mais ne serait-il pas bénéfique au contraire de contraindre la formation des majorités au grand jour, alors que la 5ème république permet toutes les compromissions en privé ?

La question de la démocratie et donc celle de nos institutions est aujourd’hui centrale pour le fonctionnement d’une République dont l’objectif est de répondre aux aspirations du peuple : la démocratie, cela signifie d’abord la mise en place d’un suffrage proportionnel à tous les niveaux, la reconnaissance de la souveraineté populaire, de notre indépendance à l’égard de tous les organismes supranationaux, la satisfaction des préoccupations sociales pressantes, du pouvoir d’achat et de l’emploi, la question du logement, des services publics, des retraites, de la sécurité sociale, de la santé, de l’éducation.

Plus que jamais, Clearstream au lendemain des manifestations anti CPE, met à l’ordre du jour la nécessité du rassemblement d’un large mouvement républicain, de progrès, et socialiste répondant aux exigences républicaines par un programme permettant de marier sans ambiguïté la République et pour éviter le délitement de la démocratie et la marche en avant vers l’incertitude, avenir inquiétant pour tout citoyen attaché aux valeurs d’égalité, de fraternité, de liberté et de laïcité.

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